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Cambadélis, Besson et la déchéance de la parole politique

Publié le 28 décembre 2009 par Variae

On aimerait mieux, en pleine trêve des confiseurs, faire autre chose que se replonger dans le bain saumâtre des échanges de petites phrases et d’invectives auquel tend à se réduire la vie politique à l’ère de la buzzocratie, et tout particulièrement en Sarkofrance. Mais la dernière affaire en date – celle de la comparaison par Jean-Christophe Cambadélis d’Eric Besson avec feu le pétainiste Pierre Laval – tend à prendre une certaine ampleur, avec la plainte déposée par le ministre. Et surtout, cette joute a ceci d’intéressant qu’elle explique une partie des difficultés de la gauche et du PS à se faire entendre, et à convaincre ses propres électeurs.

Cambadélis, Besson et la déchéance de la parole politique

Eric Besson, passé de la direction du PS à celle de l’UMP, et au ministère sarkozyste le plus honni et le plus emblématique, s’est fait comparer à Pierre Laval par Jean-Christophe Cambadelis dans Libération. A en croire le papier de D. Revault d’Allonnes et M. Ecoiffier, on est d’ailleurs plus dans l’identification que dans la comparaison : « Pour moi, c’est Pierre Laval. ». Soit. Rappelons qui est Pierre Laval : un député socialiste, grand ministre de la Troisième République, passé progressivement à la droite parlementaire, puis à la droite dure, et enfin à Pétain. Numéro 2 de Vichy, antisémite, il est aussi un promoteur du collaborationisme – c’est-à-dire un collabo d’Etat ultra, prompt à devancer les demandes de l’occupant nazi et à aller plus loin que ce qu’exigent les Allemands. Laval n’illustre pas simplement la dérive idéologique d’un homme de gauche à l’extrême-droite, comme Déat ; il est l’homme d’Etat reniant ses convictions jusqu’à œuvrer activement en soutien du mal, dévoyant au passage l’appareil d’Etat. Il dépasse donc largement le clivage gauche – droite, et incarne précisément la déchéance de la République elle-même, face à un régime allemand ennemi de la démocratie, des Lumières, et génocidaire.

Quels que soient les griefs que l’on peut avoir à l’encontre de Nicolas Sarkozy, de ses ministres et de ce qu’ils font, chacun sera d’accord, je pense, pour dire que la comparaison avec Pierre Laval est non seulement outrancière, mais également insultante pour celles et ceux qui ont eu à subir la France de Pétain. Nicolas Sarkozy et Eric Besson peuvent bien mettre en danger le cadre républicain, affaiblir dangereusement l’Etat de droit, ils ne sont pas en train de se prosterner, et de nous prostituer, face à un régime barbare qui nous aurait vaincu militairement. Les sans-papiers scandaleusement expulsés ne sont pas envoyés au four crématoire. Les syndicats et les partis politiques de gauche n’ont pas été interdits, jusqu’à preuve du contraire. La comparaison est donc aussi irresponsable qu’absurde.

J.C. Cambadélis aurait pu s’en tenir là, recadrer cette saillie comme un off mal calibré. Mais il a persisté et signé, tombant dans le piège tendu par Besson en sur-réagissant au dépôt de plainte de celui-ci par une forfanterie supplémentaire, une pétition de soutien. Signée par 80 parlementaires qui feraient sans doute mieux de lire ce qu’on leur demande de parapher , elle amende d’ailleurs les propos du député de Paris par rapport à la version de Libé – Besson n’« est » plus Laval, mais les « itinéraires » de l’un et de l’autre partagent le même « ressort », prudence oratoire bien nébuleuse qu’il sera sans doute sportif d’expliquer devant un tribunal.

Exit la question de savoir si la comparaison Besson-Laval est valable. La vraie question est la suivante : quel est l’intérêt d’une telle prise de position, assumée et martelée par un responsable politique représentant son parti ? Quelle est son efficacité ?

Son efficacité n’est pas explicative ou interprétative. Essayer maladroitement d’écraser la France de Sarkozy et Besson sur celle de Pétain et Laval minimise les horreurs de la seconde, et ne permet pas de comprendre les spécificités de la première. La pensée par analogie n’est pertinente que si elle précise à la fois les points de ressemblance ET les limites de la ressemblance. Nulle trace de pareille nuance ici.

Une provocation, alors ? Mais on ne voit pas en quoi cette provocation est utile à la gauche. Elle écœurera celles et ceux qui ne prennent pas l’histoire à la légère. Elle fera à la rigueur plaisir à ceux qui se satisfont de systématiquement traiter la droite de « fasciste », stratégie dont on a du reste régulièrement constaté la flagrante inefficacité ces dernières années.

Alors pourquoi insister ? Pour faire du bruit, crier avec les loups, occuper le terrain à bon compte ? Est-ce à cela que le parti socialiste est réduit ? Des invectives, pas de propositions ? Je n’ai pas remarqué que notre camarade Cambadélis ait profité de l’exposition médiatique offerte par ce clash pour présenter, par exemple, une politique d’immigration socialiste, donner son avis de secrétaire national à l’international sur ce sujet. Ou pour parler des  mobilisations de la “société civile” sur le sujet, comme l’excellente initiative de la Journée sans immigrés. Peut-être l’a-t-il fait sans être entendu ; mais il était alors évident, mécanique, que la polémique bouffonne étoufferait toute intervention plus sérieuse sur le fond. Telle est la loi du buzz.

Que reste-t-il au bout du compte, sinon le sentiment d’une parole-défouloir, déployée pour essayer d’atteindre par des moulinets verbaux celui que l’on n’arrive pas à combattre ? Une parole-défouloir qui est ultimement la manifestation de l’impuissance, celle des chiens qui aboient sur le passage de la caravane. Et qui désespèrent chaque jour un peu plus le peuple de gauche.

Ce qui est en jeu, en dernière analyse, est la dignité de la parole politique. La parole politique devrait être exemplaire, sensée, elle devrait toujours rester dans le champ de la raison –surtout quand elle se dit de gauche. Elle devrait moralement s’interdire de se laisser aller aux métaphores irrationnelles, aux sophismes, aux attaques ad hominem, à tout ce qui accrédite la thèse selon laquelle les mots n’ont aucun sens, et les responsables politiques – interchangeables – aucune crédibilité. A l’inverse, descendre dans le caniveau sémantique n’est pas une façon de durcir l’affrontement avec la droite ; c’est s’abaisser à un jeu auquel la gauche ne gagnera jamais, parce qu’il est celui du populisme, de la droite extrême, des Le Pen père et fille et de leurs provocations et jeux de mots nauséabonds.

La gauche doit incarner la raison et la justice dans la société déchirée et affaiblie par la politique de classe, insensée, de l’UMP. Elle n’y parviendra pas en se perdant dans des combats de rue sans perspective, ou en défendant l’indéfendable.

Romain Pigenel


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