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Robinson au bocage

Publié le 05 janvier 2010 par Chroniqueur

Robinson au bocage

Dans mon village, un pauvre hère a passé nouvel an dans un abri de fortune, dans les bois(!), seul, mais un tant soit peu réconforté par la chaleur et la sympathie des habitants. Enfin, presque tous les habitants, à l'exception de la préposée aux questions humanitaires et sociales de la commune, qui est venue lui faire remarquer qu'il fallait payer des impôts pour ses chiens, qu'il n'avait pas le droit de les lâcher et qu'il campait illégalement sur ce territoire (je n'invente rien, pour plus d'informations, lire l'article du 24 heures). Car, bien entendu, par moins zéro un trente et un décembre, il y a de fortes chances que cet homme soit un Davy Crockett en quête de sensations. Et si c'était un conquistador qui cherchait à s'emparer du village avec sa meute de loups sauvages - six chihuahuas ? Heureusement, Madame C. était là pour mettre de l'ordre. D'ailleurs, l'histoire ne nous dit pas si la bouteille qu'elle apportait devait servir à empoisonner les chiens, frapper le misérable ou si elle contenait de l'essence pour mettre le feu à l'abri sommaire qu'il s'était construit.
A une personne qui me demandait comment on pouvait dormir sur ses deux oreilles, quand on est capable de parler des impôts canins à quelqu'un qui est dans une situation de désarroi pareil, je n'ai pu que répondre cyniquement (notez que le mot cynique remonte, étymologiquement, au grec kunikos, le chien) que c'était précisément possible parce que cette dame faisait son travail social et humanitaire, et veillait à ce que personne ne vienne importuner son sommeil autour de sa maison. Absolument. Parce que tout d'abord, que faisait-il dans les bois, le pauvre bougre ? N'avons-nous pas assez d'institutions dans notre pays pour lui venir en aide ? (Nous en avons, mais avouez, franchir ce pas, ça n'a rien d'évident). Elle a donc bien fait, Madame C. de lui demander s'il avait une autorisation pour être si pauvre et malheureux à cette date ! Et puis, en tant que préposée au social, on sent à la lecture de l'article que c'est une âme fine, qui sait aborder les problèmes par le bon bout: supprimer les chiens, toucher là où ça fait mal, faire miroiter qu'on pourrait bien lui enlever ce dernier réconfort au vilain ! Tiens, je vais te punir d'avoir eu l'outrecuidance d'exposer ta misère sur nos terres. Je me demande d'ailleurs pourquoi elle n'est pas directement venue avec Tommy Lee Jones dans le rôle du Marshall impitoyable ? Peut-être parce qu'elle savait que même le shérif le plus strict aurait compris que ce n'était pas comme cela qu'il fallait s'y prendre.
J'admets que cette situation n'est pas commune pour Madame C.. Voir une installation sauvage dans ses bois, Robinson Crusoé dans le bocage, c'est inconcevable. Admettons. Elle a été prise de court et lui a servi les arguments que chaque citoyen du lieu reçoit chaque année: des bons voeux sur une page A4 remplis de gras, de soulignés et d'impératifs qui rappellent à chaque habitant son devoir de discipline. Oui, parce que, ici, ce n'est pas concevable d'imaginer que la plupart des habitants s'acquittent correctement de leurs devoirs de citoyen sans avoir à recevoir une circulaire infantilisante et que, par ailleurs, une administration communale est au service du citoyen, et non l'inverse. Mais passons. Je pense que Madame C., au lieu de rappeler qu'il faut tenir les chiens en laisse, ferait mieux de tenir sa langue. Ce serait déjà une première preuve de sagesse, et, pour ma part, ça me rassurerait sur sa capacité à s'occuper des affaires sociales du village.
Je ne doute pas qu'elle retourne discrètement, à l'abri du regard des journalistes cette fois - elle ne se fera pas avoir deux fois - non pas lui proposer de l'aide, mais chasser ce manant et s'assurer qu'il déguerpisse au plus vite, non sans l'avoir amendé. Cela fera toujours quelques sous pour financer le parterre de géraniums qu'on mettra à l'entrée du village, le printemps venu. Bienveillance, quand tu nous tiens...
Je n'ai pas pour habitude de faire d'un fait divers journalistique une chronique: on tombe trop vite dans la caricature. J'imagine bien que le journaliste a écrit son article sur le vif, et qu'il est inconcevable que cette dame ait tenu ces seuls propos. Personne ne fait preuve d'aussi peu de tact. On ne va pas rappeler ses devoirs à celui qui a tout perdu, même la possibilité de les accomplir. Ca va de soi. Mais les propos de ce journaliste rendent compte d'une tendance au diktat, notoire dans ce village. Je n'ai d'ailleurs jamais vu une commune avec autant de panneaux d'interdiction. Ils arrivent même à mettre plusieurs panneaux d'interdiction sur le même panneau d'interdiction, comme sur la place de jeux pour les enfants, où il est interdit de manger, d'écouter de la musique, de faire du roller, de venir avec son chien, de venir s'amuser. C'est sûr, on a plus de chance de voir un Président noir à la tête de la Confédération qu'une personne autorisée à faire du camping sauvage dans les forêts domaniales de la commune.


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