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La guerre américaine aura-t-elle jamais lieu ?

Publié le 05 janvier 2010 par Jean-Philippe Immarigeon

Préface à Irak, terre mercenaire, de Georges-Henri Bricet des Vallons, Editions Favre, à paraître le 14 janvier 2010

America at War ! Ce slogan apparu en bandeau sur les écrans des télévisions américaines dans l’après-midi du 11 septembre 2001, n’a pas été la fracture que l’on se plait à penser. L’Amérique a toujours été en guerre, s’est toujours pensée en guerre, et ne se justifie à elle-même, depuis les Pilgrims du Mayflower fuyant une Europe humaniste devenue insupportable à tous ceux qui abhorrent le libre-arbitre, que comme le continent du refuge et du retranchement des horreurs du monde, la seconde terre promise, la nouvelle Jérusalem. Ce que je viens d’écrire l’a déjà maintes fois été, et peut se survoler comme une introduction d’usage, plaisante et convenue, une manière de lancer le sujet. Eh bien non, et c’est là l’erreur commise depuis que nous nous confrontons à cette nation adulée ou détestée : le sujet est tout entier dans ces mots qui ne sont pas qu’une simple formule. L’Amérique est en guerre parce que l’Amérique est une guerre.

D’où vient-elle ? De la peur de l’Autre, du besoin de s’inventer un ennemi, de cette identité qui ne s’exprime que par la différence d’avec le reste du monde (Rest of the World) qui prend la forme de la négation de tout ce qui n’est pas américain ? Là encore ceci a été étudié. La guerre fut pour nous une question de survie et de conquête d’espace vital. Pour l’Amérique, une fois l’extermination des primo-occupants accomplie, elle reste la nécessité de tenir le Mal loin de son île-continent. Ce Mal est protéiforme : franco-canadien, indien, mexicain, allemand, japonais, soviétique, palestinien, irakien, taliban, nord-coréen et de nouveau, lors de la crise onusienne de 2003, français ; et dans le même temps martien, cyclonique ou grippal. La guerre américaine est prophylactique.

On répète que l’Américain n’aime pas la guerre mais qu’il se complait dans la violence de tous les instants, criminelle, sociale, politique voire institutionnelle. Aucun paradoxe à cela : la guerre n’est pas simplement cette figure de style hobbésienne invoquée lorsqu’il s’agit de décrire une société dont la violence intrinsèque stupéfie un Européen. La guerre c’est le fait d’aller tuer son prochain, c’est la friction très concrète et très dérangeante avec l’Autre, qu’on l’agresse ou qu’il vous occupe. Qu’est-ce que cela signifie pour une nation qui n’a jamais été envahie, sauf par l’ancien colonisateur lors de la guerre de 1812 appelée seconde guerre d’Indépendance – comme si l’idée d’une invasion du territoire était obscène ? L’Américain ne sait pas ce que voir défiler les panzers sur les Champs-Elysées veut dire, il n’a pas dans ses manuels d’histoire la photo d’un Hitler devant la Tour Eiffel, il ne peut même pas l’imaginer. Et il ne cultive pas le culte des résistants sacrifiés à la liberté de leur pays. Il serait bien en peine de le faire : les historiens britanniques et canadiens insistent sur le fait que si les Insurgents ne parvinrent pas à bouter les Habits Rouges et les mercenaires Hessois du roi d’Angleterre et ne durent leur liberté qu’aux régiments et aux vaisseaux du roi de France, c’est qu’ils n’étaient pas prêts à en payer le prix.

La guerre américaine, c’est toujours chez l’Autre qu’elle se fait. Mais envoyé sur un front extérieur, forcément extérieur, le GI ou le Marine n’a qu’une envie, et le Pentagone qu’un projet pour lui : le rapatrier le plus vite possible. Et son refus de coloniser – ou alors à quelques rares occasions et comme le firent les Britanniques aux Indes, chacun dans son coin et en s’ignorant superbement – n’est pas dû au rejet d’un impérialisme qui ne cesse de démanger son prurit de sur-puissance, mais au refus des conséquences, et même des obligations que le statut d’empire induit. Il n’est pas question d’envoyer outre-mer une partie de l’élite et des meilleurs cadres civils et militaires, et sur place, de s’adapter à la population ou même de faire semblant, de s’intéresser aux coutumes locales même si c’est pour les étouffer, de goûter à la nourriture, et surtout, comme les Français le firent du Canada à l’Indochine, de coucher avec l’autochtone. L’Américain l’a tenté au Vietnam parce que c’était dans l’air du temps, on ne l’y reprendra plus : ce choc des civilisations lui fut fatal, lui que son isolement géographique et éducatif ne préparait et ne prépare toujours pas à affronter le reste du monde. Niall Ferguson a parfaitement décrit ce « déni d’empire ».

Couverture Bricet

La guerre américaine présente donc cette double particularité, ou plutôt cette particularité unique mais à deux versants : elle n’a pas sa place dans l’épopée domestique, en revanche elle est la seule manière que connaissent les Etats-Unis pour conserver des liens avec le reste du monde. Cette externalisation intellectuelle et historique ne pouvait, de proche en proche, que déboucher sur l’externalisation stratégique et technique que décrit parfaitement Georges-Henri Bricet des Vallons, autrement dit sur le mercenariat. Non pas que les Etats-Unis aient inventé le concept : nos rois eurent recours à des corsaires, nos républiques à des mercenaires. Mais il s’agissait de contourner des difficultés budgétaires (la lettre de course étant déjà une privatisation de la guerre) ou des impasses diplomatiques (l’exemple topique élevé au rang de mythe étant les « affreux » du Katanga et la figure emblématique d’un Bob Denard). Les Américains n’ont ni ces problèmes de gros sous ni des pudeurs de rosière : mais pourquoi iraient-ils se faire tuer pour résoudre les affres d’un monde contre lequel George Washington, dans sa Farewell Address, et tous ses successeurs jusqu’à Barack Obama n’ont cessé de les mettre en garde ? Dès lors que leur politique étrangère s’inscrit dans la vision d’un monde dont la dangerosité est contenue à la périphérie, avec ces Indian Wars qui ne sont que des épiphénomènes confirmant le principe de la Fin de l’Histoire, il est logique que les Américains se sentent peu ou pas concernés par une « horreur historique » qu’ils ont repoussée loin de leurs frontières. Contrairement à ce que l’on croit, les attentats de New York et Washington de 2001 n’ont pas changé cet état d’esprit.

La mercenarisation de la pensée de la guerre, puis de la guerre elle-même, est donc inscrite dans l’histoire étatsunienne. Elle est alimentée par l’imagerie hollywoodienne qui présente, à côté de l’étalage de puissance technologique et numérique, le soldat en mission de commando dans des environnements toujours plus exotiques et toujours plus dangereux. Le soldat américain y fait son « job » et agit comme un mercenaire. On sera alors passé d’une armée du peuple, voire du peuple en arme, à une armée de professionnels, conséquence logique de l’idée d’une projection rapide dans le cadre d’une guerre préemptive de toute agression contre le territoire national. Car une telle guerre ne peut tenir longtemps dans un cadre de conscription, et pas seulement pour des raisons de haute technicité et de parfaite maîtrise du matériel : la patrie n’étant pas visiblement et immédiatement en danger, pourquoi aller mourir pour Dantzig ou se sacrifier à Kaboul ?

Même si les besoins considérables de turn-over en Orient imposent d’y envoyer sur place tout ce qu’il y a de disponible, le format théorique de l’armée américaine est bien aujourd’hui à deux vitesses : celui d’une armée domestique ou National Guard pour la sécurité du territoire, avec ou sans réservistes, et d’une « Légion Etrangère » sur-équipée (rôle que joue déjà le Marine Corps, armée dans l’armée), pour les opérations de police à l’extérieur. Encore faut-il bien comprendre ce que les Américains entendent par là. Les guerres en Irak, en Afghanistan, au Pakistan ou ailleurs ne sont pas des opérations de police internationale dans un monde globalisé dont les Etats-Unis porteraient le lourd fardeau et accepteraient le rôle du gendarme : elles sont des opérations délocalisées de police américaine pour la seule protection des intérêts américains et la quiétude des seuls citoyens américains. Et il en a toujours été ainsi dans les discours des présidents, de Wilson à Obama en passant par Truman et Bush : nous faisons la police à Berlin, Saigon, Bagdad ou Kaboul pour ne pas avoir à la faire à Little Rock, Saint-Louis, ou Bâton-Rouge. Mais c’est la même.

Après la professionnalisation, entendue comme mercenarisation, vient une autre étape : la privatisation. Là encore nos armées d’ancien régime connaissaient le phénomène (les légions de Lauzun et Dillon, par exemple, lors de la guerre d’Indépendance américaine). Sauf que, et c’est un des grands mérites de l’ouvrage de Georges-Henri Bricet des Vallons que de le montrer, s’est entretemps greffée sur ce processus, pour lui donner un fondement idéologique, une théorie elle-aussi née du temps des rois : l’anarcho-capitalisme souvent nommé ultra ou néo-libéralisme – et on se demande pourquoi « néo » vu qu’il ne s’agit que des remugles des théories d’Adam Smith & Co.

Parce qu’il est une vision totalisante, pour ne pas employer un autre adjectif plus désagréable mais ô combien pertinent, il fallait bien que l’économisme, d’une manière ou d’une autre, dise quelque chose sur ces prérogatives régaliennes que sont la monnaie, la justice et la guerre, sauf à déroger au caractère fermé de ses prétentions cosmologiques. Ce n’est que l’aboutissement de vieilles théories qui ne sont pas le versant honteux du capitalisme mais son essence. Or cette idéologie, cet ouvrage le montre, n’est qu’une supercherie monumentale, et pas seulement du fait des crises financières à répétition et des défaites militaires successives qui en démontrent la vanité prométhéenne : l’imposture déjà bi-séculaire du libéralisme réside en ce que le principe de privatisation poussé jusqu’au bout ne peut survivre qu’à l’abri d’un Etat riche et fort qui, aux frais d’un électeur-contribuable par ailleurs honni et d’un conscrit que l’on est bien obligé de remobiliser, répare régulièrement la casse des apprenti-sorciers hayekiens. Comme l’écrit Georges-Henri Bricet des Vallons, « il n’existe bien sûr, historiquement, aucun exemple de société anarcho-capitaliste. Celle-ci ne peut être qu’une utopie. En un sens, l’anarcho-capitalisme figure, pour reprendre un argument psychanalytique, la “scène” primordiale du minarchisme, sa part d’ombre et son horizon par définition impossible puisque le libéralisme ne saurait trouver d’accomplissement et d’incarnation sans l’expression d’un Etat central capable d’assurer l’existence et la sécurité du marché ».

Evidence, direz-vous : rien n’est moins certain, et il n’est qu’à écouter les discours pour s’en rendre compte. Un vrai libéral vous démontrera que ce n’est pas le principe qui est erroné, c’est son application contrariée qui est responsable de la crise ou de la défaite. Ah, si on m’avait laissé faire, si on ne m’avait pas chicané pour les tortures d’Abou Graib ou les écoles afghanes rasées à titre préventif ou de représailles ! La « main invisible » de Smith concerne aussi la guerre : et pas plus que dans le libre-échangisme ou la finance il n’y a d’alternative, puisqu’elle est infaillible. Le libéralisme, commercial ou guerrier, est bien irréfutable, infalsifiable au sens où l’entendait Karl Popper : blanc ou noir, le principe est toujours démontré. Alors on continue.

Dans un premier temps, et du fait d’une politique à courte vue, le Pentagone et le complexe militaro-industriel y ont trouvé leur compte : la guerre américaine est devenue « hors limite », pour reprendre l’expression de deux analystes chinois, et nous, démocrates, dirons qu’elle est « hors-la-loi », autrement dit qu’elle est sortie, comme la finance ou le commerce international, du processus contractuel hérité de Rousseau, entendons par là décisionnel et démocratique, pour se prétendre régie par de prétendues règles naturelles. En Algérie et au Vietnam se battaient des citoyens-électeurs ? Plus jamais ça ! Il fallait non seulement supprimer la conscription, il fallait faire en sorte que le citoyen américain ne se pose même pas de question sur les engagements de la bannière étoilée. Privés ou mercenaires, il devient d’autant plus facile de cacher le retour des cercueils que l’Amérique ne veut pas savoir qui on enterre dès lors qu’on n’exige plus d’elle l’impôt du sang. Et si c’est le voisin de palier, disons qu’il ne faisait après tout que son travail, un travail comme un autre avec un peu plus de risques que dans un autre mais il était payé pour cela, il était libre dans son choix et savait le risque encouru. Sa mort n’est qu’un accident du travail.

Voilà comment l’Amérique fait l’autruche, parce qu’elle l’a toujours fait et qu’il n’y a aucune chance, ni aucune raison, qu’il en soit autrement. Bien sûr, elle ajuste au fur et à mesure de ses échecs : mais ceux-ci ne remettent rien en cause, pour autant que pour le déterminisme cartésien ou hégélien allié à la prédestination calviniste, l’accident n’existe pas. Les Etats-Unis ne changeront rien à ce qu’ils ont entrepris depuis plus de deux siècles, et ne tireront pas plus de leçons des défaites d’Irak et d’Afghanistan qu’ils n’en auront finalement tiré du Vietnam, sauf pour prendre un autre chemin de traverse qui les mènera au même horizon. Pour combien de temps encore ? La question est pour moi sans importance : nous ne sommes pas Américains. En revanche, et c’est l’intérêt de l’avertissement de Georges-Henri Bricet des Vallons, combien de temps encore les suivrons nous dans une voie si contraire à nos traditions et nos valeurs, et nous laisserons nous entraîner dans une impasse qui ne mène à rien d’autre qu’à des défaites et au déclin du bien mal nommé Occident ?

Jean-Philippe IMMARIGEON

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