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Beyrouth : Une dernière prière pour Tigist

Publié le 03 février 2010 par Delphineminoui1974

tigist et ganat.jpgGanat Yllma tient la photo de Tigist Tadess Woldemaria entre ses mains. Une messe en sa mémoire a été organisée, ce dimanche, à l'église évangélique de Badaro.

L'orage gronde sur Beyrouth. Avant de prendre la route de l'aéroport, sous la pluie, Tigist Tadess Woldemaria, 42 ans, a mis ses habits du dimanche. Un pull rouge, une paire de blue-jeans toute neuve, et des baskets adidas. Le matin, à la messe hebdomadaire de l'Eglise évangélique du quartier Badaro, ses amies l'ont complimenté sur sa nouvelle coiffure : des cheveux bruns lissés à la perfection, décorés d'une discrète rose. Pendant une semaine, elle n'a pas fermé l'œil de la nuit. L'émotion du départ, l'impatience de retrouver sa terre natale. Sept ans, déjà, qu'elle n'est pas rentrée chez elle. L'Ethiopie l'attend de pied ferme : son frère, le seul garçon d'une lignée de 5 enfants, se marie. Une occasion à ne pas rater. Sur la liste des 90 passagers du vol 409 de l'Ethiopian Airlines figurent 21 autres de ses concitoyennes.

Au Liban, les Ethiopiennes représentent près d'un quart du contingent des nombreuses employées de maison étrangères. Avec leur modeste revenu, elles prennent rarement des vacances. L'appareil compte, aussi, 54 Libanais. Les autres voyageurs sont irakiens, britanniques, russes. Marla Sanchez Pietton, la femme de l'Ambassadeur de France au Liban est également à bord. Ce 25 janvier 2010, quand le Boeing 737-800 prend son envol, à 2h37 du matin, toute la ville est déjà sous sa couette. Dans quelques heures, la mère de Tigist doit l'accueillir au pied de l'avion, à Addis Abeba. Un véritable événement ! Sa famille habite à Nazareth, à 100 kilomètres de la capitale éthiopienne. Là bas, une fois traversés les nuages, il fait presque 30 degrés au soleil.

Dans la soute à bagages, la valise et le gros sac de Tigist débordent de cadeaux. Elle ne part que pour deux mois, mais elle n'a pas résisté aux peluches, aux vêtements colorés, aux bijoux fantaisie, soldés à moitié prix, un mois après Noël. En vrac, elle y a ajouté ces petits riens qui font toujours plaisir. Des cadres à photos. Un bouquet de fleurs artificielles. Des bonbons. Son sac à main, qu'elle garde à l'épaule, contient les effets les plus précieux : les boucles d'oreille en or de sa future belle-sœur, et puis toutes ces enveloppes remplies d'argent en liquide. Ses économies, fièrement accumulées pendant tant d'années, financeront une partie de la fête de mariage.

Son honnêteté sans faille lui vaut, aussi, de faire le facteur pour les copines. L'une d'elle lui a confié jusqu'à 1 500 dollars, soit l'équivalent d'une année de salaire. Dans la petite communauté éthiopienne du Liban, Tigist jouit d'une réputation sans faille. « C'est comme une grande sœur. Toutes les filles lui font confiance », confie le pasteur Elyas Wolde, qui officie à l'Eglise évangélique de Badaro. Au fond de son sac, il y a également un téléphone portable flambant neuf, acheté juste avant son départ. « Je t'appelle dès que j'arrive ! », a-t-elle promis à Ganat Yllma, sa meilleure amie. Les deux femmes partagent la même chambre chez les Vuillot-Talhouk, une famille libano-française chez qui elles travaillent à temps plein. 

Le téléphone ne sonnera jamais. Le lendemain matin, Assal Talhouk, la grand-mère de la famille, tend l'oreille en écoutant la radio. Des témoins y racontent avoir vu, en pleine nuit, une énorme boule de feu dans le ciel. Cinq minutes après le décollage, l'avion s'est abîmé en mer. Le réveil est brutal. Aucun survivant. Désemparée, elle appelle son fils, Elyas, et sa belle-fille, Sandrine. Ce sont eux qui ont vu Tigist pour la dernière fois, avant qu'elle parte à l'aéroport. Très vite, la nouvelle se répand à travers le pays comme une onde de choc.

Depuis la guerre civile, les Libanais, pourtant si festifs, ont la triste habitude de fréquenter la mort au quotidien. Mais personne ne se souvient, de son vivant, d'une catastrophe aérienne. Au décollage de la capitale libanaise, quelques éclairs, c'est vrai, ont illuminé le ciel. Rien d'exceptionnel au pays du Cèdre, situé au bord de la Méditerranée. Cinq minutes avant, un autre avion a d'ailleurs décollé. Sans encombre. La FINUL se précipite en mer. Des enquêteurs du Bureau français d'Enquêtes et d'Analyses sont également dépêchés sur place. Des recherches sont lancées. Sous le choc, la presse locale consacre, les jours suivants, sa une à la tragédie. On s'y émeut beaucoup du sort des passagers libanais. A l'exception de deux ou trois journaux, les Ethiopiennes, elles, n'ont droit qu'à quelques lignes dans les quotidiens.

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  Prières et recueillement, dimanche 31 janvier, à Badaro.

A l'hôpital public Rafic Hariri, du nom de l'ex-premier Ministre, assassiné en 2005, l'ambiance est lourde. Aussi lourde que les nuages qui étouffent le ciel depuis l'accident. Devant la porte qui mène aux urgences, c'est la détresse au quotidien. Chaque jour, les mêmes cris de désespoir, les mêmes sanglots. Soudain, la sirène d'une ambulance retentit. Ce sont des corps - ou plutôt ce qu'il en reste -. Pour les identifier, les parents des victimes libanaises ont été sommés de venir faire des tests d'ADN. Un peu plus loin, un autre groupe s'est formé. Plus discret. Plus désemparé. Celui des employées de maison. Dans un arabe approximatif, assorti de quelques mots d'anglais, elles essaient d'en savoir plus sur le sort de leurs concitoyennes. En vain. Le gratin politique libanais qui défile devant les caméras n'a d'yeux que pour ses propres ressortissants. Les Ethiopiennes, elles, doivent se contenter d'une photocopie, format A 4, qui circule de main en main. C'est la liste des passagers.

Approchée par une journaliste étrangère, l'une d'elle raconte qu'elle ne reconnaît aucun des noms. Mais peu importe. « Ici, les filles, c'est comme la famille... Surtout lorsque nous sommes maltraitées », dit-elle. Petit à petit, les langues se délient. « On nous ignore comme du bétail. Mais ce n'est pas nouveau ! », enrage l'une d'elles. Sur environ 200 000 domestiques étrangères travaillant au Liban, quelque 40 000 sont Ethiopiennes.  « Les domestiques étrangères travaillent souvent dans des conditions difficiles. Quand elles repartent dans leur pays, c'est la fin d'un long cauchemar », confie Nadim Houry, directeur de recherche chez Human Rights Watch, dont un récent rapport lève le tabou sur le suicide de certaines d'entre elles. Mais gare à celui ou celle qui ose aborder le sujet dans les dîners mondains. En ville, la question relève du non-dit. Une écharpe aux couleurs - vert, jaune, rouge - de l'Ethiopie enroulée autour du cou, une autre jeune femme raconte : « Dans l'avion, il y a une passagère qui rentre chez elle pour de bon. Après avoir été malmenée pendant plusieurs années par ses patrons, elle va enfin souffler ! ». D'elle et des autres, elle parle au présent. Et au futur. C'est plus fort qu'elle.

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Le prénom de Tigist figure en plein milieu de la liste. Il suffit de le prononcer pour que, soudain, les visages s'illuminent. Les filles de la communauté la connaissent bien. Et la respectent. « Une sainte !», s'exclame l'une d'elles. De taille moyenne, le visage rond et les deux dents de devant légèrement espacées, Tigist est une fille solide, chaleureuse. Très croyante, mais pas bigote. Un modèle de courage. Et de réussite. « Sa foi, c'était sa force », raconte son amie, Ganat Yllma. Débarquée au Liban, il y a dix ans, Tigist vient d'un milieu particulièrement modeste. Son père travaille dans une petite parfumerie. Mais depuis que le pays du Cèdre lui a porté chance, elle voit la vie du bon côté. Contrairement à d'autres, ses « patrons » libanais l'ont tout de suite accueillis les bras ouverts.

« Au début, elle était très timide », se souvient Sandrine Vuillot-Talhouk, qui la met rapidement à l'aise. Très vite, la jeune femme s'épanouit. «Elle faisait tout avec amour : le ménage, le jardinage, la cuisine », poursuit Sandrine. « Tigist, c'était plus qu'une nounou. C'était une amie, une confidente », susurre Léa, 13 ans, la fille de la famille, bercée par les comptines éthiopiennes que, petite, Tigist lui fredonnait à l'oreille. « Elle chantait tout le temps. Elle m'avait appris 5 chants en Amharique. Parfois, le dimanche, elle m'emmenait à l'église avec elle », dit-elle.

L'église, c'est sacré pour Tigist. Plus qu'un espace de recueillement, c'est son lieu de socialisation avec les filles de la communauté. Un tremplin, aussi, pour « faire changer les choses », comme elle disait. « Elle était toujours à l'écoute des problèmes des autres. Elle cherchait toujours à aider les siens », sanglote Lidet Tadese, une employée de maison de 25 ans. Quelques semaines avant son départ, Tigist avait pris le micro, après la messe, pour leur faire part d'un nouvelle initiative : le lancement, en Ethiopie, d'une ONG impliquée dans le développement agricole. « C'était un projet qu'elle avait prévu de lancer pendant son voyage, grâce aux contributions des unes et des autres », se souvient Lidet Tadese. Le rêve d'un monde meilleur, assorti d'une petite fortune, aujourd'hui enfouie au fond de la Méditerranée...

Ce dimanche 31 janvier, une semaine s'est écoulée depuis la catastrophe. La pluie a chassé les nuages. Un avion passe dans le ciel. A l'entrée de l'Eglise évangélique, la photo de Tigist trône sur un mur. Elle y porte un pull mauve, un collier et des boucles d'oreille en argent. Au premier étage, une centaine de personnes participent à une messe en sa mémoire. Des Ethiopiennes, en grande partie. Des amies. Des sœurs. Des confidentes. Chantées en Amharique, les prières sont entremêlées de sanglots.

Au fond de la salle, la famille Vuillot-Talhouk est au complet. « Le soir de son départ, nous avons tous dîné ensemble. Elle avait préparé des lasagnes aux légumes », se souvient Sandrine. Léa lui avait alors collé un bisou mouillé, en lui faisant promettre de revenir vite. « Je lui ai dit que deux mois, c'est trop long, qu'elle allait terriblement me manquait. Jamais je n'aurais imaginé qu'elle laisse un tel vide. Tigist sera irremplaçable », murmure-t-elle.

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 Dans cette autre église de Badaro, une messe a également été célébrée.


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