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Les réserves de lithium aiguisent les apétits

Publié le 08 février 2010 par Thedailyplanet

Japonais, Américains et Français s'intéressent de près à ce métal indispensable à leurs voitures électriques et autres gadgets électroniques. Mais le gouvernement d'Evo Morales veille.

A l'heure où le lithium de Bolivie attise les convoitises des groupes européens et japonais, un sentiment nationaliste se renforce au sein du gouvernement d'Evo Morales. Le gouvernement bolivien dit vouloir contrôler étroitement l'exploitation de cette ressource et tenir les sociétés étrangères à l'écart. Il pourrait également prendre en compte les revendications des peuples indiens qui vivent à proximité du désert de sel où se trouve le précieux métal et qui voudraient bien avoir leur part du gâteau.

“Nous savons que la Bolivie peut devenir l'Arabie Saoudite du lithium”, estime Francisco Quisbert, président de Frutcas, une association d'exploitants de sel et de producteurs de quinoa installés en bordure du Salar d'Uyuni, le plus grand désert de sel du monde. “Nous sommes pauvres, mais nous ne sommes pas stupides. Ce lithium appartient peut-être à la Bolivie. Il est aussi à nous.” La nouvelle Constitution – qu'Evo Morales est parvenu à faire adopter le mois dernier – soutient leurs revendications. L'une des dispositions du nouveau texte pourrait donner tout contrôle aux Indiens sur les ressources naturelles situées sur leur territoire. Ils auraient ainsi plus de poids pour négocier avec les autorités ou avec des entreprises privées, et cela pourrait même leur permettre de bloquer certains projets.

Les Boliviens ont les plus grandes réserves

Il en faudrait plus toutefois pour décourager les Japonais de Mitsubishi et Sumitomo ou le groupe français Bolloré. Au cours des derniers mois, ces trois entreprises ont envoyé des représentants à La Paz pour rencontrer des responsables du gouvernement Morales et négocier un accès aux réserves nationales de lithium, un composant essentiel pour la fabrication de batteries de voiture et de divers produits électroniques de dernière génération. Mitsubishi n'est d'ailleurs pas le seul à songer à produire des voitures équipées de batteries lithium-ion ; d'autres constructeurs automobiles, comme General Motors, Ford ou BMW, aujourd'hui en déroute, placent tous leurs espoirs dans le lithium. La demande en lithium, longtemps limitée à la production de médicaments antidépresseurs ou aux armes thermonucléaires, a récemment progressé avec l'apparition des Blackberry et autres appareils électroniques utilisant des batteries au lithium. Selon les spécialistes, l'industrie automobile constituerait toutefois le principal marché potentiel pour ce métal. Plus léger que le nickel, également utilisé pour les batteries, le lithium pourrait permettre aux voitures électriques de stocker davantage d'énergie et ­d'effec­tuer des trajets plus longs.

A l'heure où bon nombre de gouvernements, notamment l'administration Obama, s'efforcent d'améliorer leur efficacité énergétique et de réduire leur dépendance vis-à-vis du pétrole, les sociétés privées concentrent toute leur attention sur cette région désertique des Andes où subsistent des Indiens Quechua vivant du commerce du sel, qu'ils convoient à dos de lama. Selon l'Institut américain de veille géologique, le sous-sol bolivien renfermerait près de 5,4 millions de tonnes de lithium, contre 3 millions au Chili, 1,1 million en Chine et seulement 410 000 tonnes aux Etats-Unis. Mais, avant de pouvoir exploiter les réserves boliviennes, les entreprises étrangères doivent s'entendre avec Evo Morales, qui s'est déjà heurté à plusieurs reprises aux intérêts américains, européens et même sud-américains.

Au quartier général de la Coopération minière de Bolivie (Comibol), chargée de la gestion des ressources minières nationales, la vision du président Morales – mélange de socialisme et de défense des droits des peuples indiens – est particulièrement bien exposée. “L'ancien modèle impérialiste d'exploitation de nos ressources naturelles ne sera plus jamais accepté en Bolivie”, note Saul Villegas, responsable de ­l'exploitation du lithium au sein de la Comibol. “Il n'est toutefois pas exclu que certains groupes étrangers deviennent des partenaires minoritaires ou, mieux encore, des clients.” La Comibol a donc investi près de 6 millions de dollars [4,6 millions d'euros] dans une petite usine située près du village de Río Grande, à côté du Salar d'Uyuni, où elle espère créer la première exploitation industrielle nationale d'extraction du lithium gisant dans ce paysage lunaire immaculé, et le transformer en carbonate de lithium pour batteries. Pour exploiter le métal, les ingénieurs doivent tout d'abord creuser des puits pour atteindre des nappes phréatiques au beau milieu de ce désert afin de pouvoir récupérer le lithium sous le sel après simple évaporation. Le président souhaiterait que le chantier soit terminé d'ici à la fin de 2009.

Fin janvier, les ouvriers se démenaient pour atteindre cet objectif, travaillant dur, en plein soleil, au milieu des murs en brique à moitié construits. Lors d'une pause déjeuner (ragoût de lama arrosé de Pepsi), Marcelo Castro, responsable du chantier, explique que ce site ne doit pas seulement servir à l'exploitation du lithium. “Bien sûr, le lithium est la ressource qui nous permettra d'entrer dans l'ère de l'après-pétrole, analyse-t-il. Mais, pour progresser dans cette voie, nous devons éveiller la conscience révolutionnaire de notre peuple, en commençant ici, avec cette usine.”

Au-delà de cette minuscule exploitation, la Bolivie, l'un des pays les moins développés d'Amérique latine, devra investir beaucoup plus pour commencer à produire du carbonate de lithium, expliquent les analystes. Mais, avec la récession économique et la baisse du prix du pétrole, qui limite l'influence [et l'aide] de son grand allié vénézuélien, il est peu probable que la Bolivie parvienne à atteindre seule cet objectif. L'histoire de l'extraction du lithium en Bolivie est marquée par bien des vicissitudes. Au début des années 1990, sous l'impulsion de Gonzálo Sánchez de Lozada, riche propriétaire d'exploitations minières et alors futur président de la Bolivie, l'opposition nationaliste avait déjà bloqué un projet de l'américain Lithco, intéressé par les réserves de lithium du pays.

Les tensions actuelles qui existent entre le président Morales et la ­Maison-Blanche, ainsi que ces expériences passées expliquent en partie pourquoi les sociétés américaines restent pour l'instant à l'écart des négociations que d'autres entreprises tentent de mener avec les autorités. Alors que la Bolivie réfléchit encore à la meilleure solution pour exploiter ses réserves de lithium, d'autres nations productrices de lithium émergent sur le marché. La Chine, par exemple, est devenue l'un des premiers producteurs de lithium grâce aux réserves de sel tibétaines.

Les géologues et les économistes pressentent néanmoins que les réserves mondiales de lithium existant hors de Bolivie ne suffiront pas à satisfaire l'augmentation de la demande mondiale.

Simon Romero, The New York Times


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