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Ali Soumaré ou le coup de la gare du Nord

Publié le 21 février 2010 par Variae

La campagne des régionales a pris vendredi soir un tour sordide, avec une attaque d’une violence inédite contre Ali Soumaré, tête de liste socialiste dans le Val d’Oise, qualifié par des élus UMP (Francis Delattre et Sébastien Meurant) de « délinquant multirécidiviste chevronné ».

Ali Soumaré ou le coup de la gare du Nord

Lors de débordements de ce type, la première question à se poser est justement s’il s’agit uniquement d’un débordement, œuvre d’un individu isolé et en marge de la campagne officielle de son parti, ou bien si les attaques sous la ceinture se font avec la bénédiction de l’état-major central. Dans le cas de Delattre, si le doute était encore permis lors de sa première sortie comparant Ali Soumaré à un joueur de foot, le soutien d’Axel Poniatowski à « l’outing » de vendredi donne de bonnes raisons de penser que l’on assiste à une stratégie si ce n’est conçue, du moins tolérée par Valérie Pécresse et son équipe.

Valérie Pécresse ? Sa campagne, commencée tôt, flotte et n’est jamais vraiment arrivée à décoller, ou à mettre sérieusement en danger Jean-Paul Huchon. Les derniers sondages laissent même penser qu’un véritable raz-de-marée de gauche est envisageable au deuxième tour. Dans ce type de situation, et alors que l’échéance électorale approche à grands pas, un responsable de campagne a plusieurs possibilités devant lui. Se recentrer sur son cœur de cible ou les thématiques-clés de son camp ; tenter des « coups », voire des coups bas. C’est précisément ce qui est en train de se passer.

La candidature de Valérie Pécresse s’était imposée, face à celle de Roger Karoutchi, dans une volonté de rupture avec une certaine image de la droite en Ile-de-France – pour faire vite, celle de feu le RPR des Hauts-de-Seine, avec tout ce que cela implique. Le choix des autres têtes de liste départementales s’est fait dans le même état d’esprit, avec la mise en avant de femmes jeunes et modernes, censées parler à des catégories de population au-delà des votants traditionnels de l’UMP (NKM a une assez bonne image chez les internautes, Rama Yade est supposée représenter la « diversité »). Mais cette logique de candidatures-symboles (on pourrait aussi y ajouter quelqu’un comme David Douillet) a fait long feu. Le quarteron de ministres-candidates – peut-être par un manque de temps dû au cumul avec leurs fonctions ministérielles, peut-être aussi (pour Yade et NKM) par crainte d’associer leur image à une défaite électorale – n’arrive vraiment ni à entrer dans la campagne, ni à opposer à Jean-Paul Huchon (et à faire vivre dans l’opinion) un projet réellement crédible et alternatif pour l’Ile de France.

Par conséquent, Valérie Pécresse, en fidèle disciple de Nicolas Sarkozy, tente ce qu’on pourrait appeler le « coup de la gare du Nord ». Pendant sa campagne victorieuse de 2007, l’actuel président avait en effet utilisé des émeutes de bandes à la gare du Nord, qui avaient duré plusieurs heures, pour reprendre la main dans la course à l’élection et refaire, paradoxalement, son image de super-flic face à une gauche toujours mal à l’aise sur ce terrain. Le cocktail est simple, et resservi régulièrement depuis 2002 : « la gauche, c’est l’insécurité, aggravée du laxisme face à l’insécurité » On a vu ces dernières semaines comment Valérie Pécresse tentait d’instrumentaliser des violences scolaires pour dénoncer l’action de Jean-Paul Huchon, alors même que tous les personnels éducatifs expliquent que c’est la réduction des effectifs humains – responsabilité directe du ministère – qui est la cause de l’enveniment de la situation. La couleuvre ayant été un peu grosse à avaler pour l’opinion, comme en témoignent les sondages toujours en berne de la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, il fallait frapper plus fort, et faire dans le sensationnel. C’est donc Francis Delattre qui s’y colle, utilisant la classique technique de la tête de Turc sur Ali Soumaré, d’abord assimilé à un remplaçant d’équipe de football (traduction : les Noirs ne sont bons qu’au foot), et maintenant qualifié de délinquant multirécidiviste.

Les termes employés sont intéressants. Le récidiviste est un personnage particulier de la mythologie sarkozyste, puisque le Président avait fait de son éradication (ou de sa mise à l’écart de la société pour un temps suffisamment long) un des points forts de son programme sécuritaire. Le multirécidiviste, a fortiori, c’est le mal incarné. Deuxièmement, l’acharnement sur Ali Soumaré n’est pas fortuit et doit se comprendre dans la continuité de la première sortie sur « l’équipe réserve du PSG » : on veut subliminalement glisser l’idée que la tête de liste Huchon2010 dans le Val d’Oise est une racaille. La racaillle, autre personnage phare de la mythologie UMP, mythologie selon laquelle tout habitant de banlieue (et surtout s’il a la peau un peu foncée) est susceptible d’appartenir à une bande de voyous et donc de mériter le Kärcher. Au fond, le message passé tacitement est simple : non seulement le PS est laxiste, mais pire encore il accueille des casseurs sur ses listes de candidats ! Deux mamelles du vote UMP tendance Sarkozy – la peur sécuritaire et la peur de ces « étrangers de l’intérieur » que sont les banlieusards – sont ainsi conciliées dans une seule attaque brutale, sur laquelle l’équipe Pécresse va sans doute surfer pendant plusieurs jours, cette dernière et ses proches gardant les mains propres dans l’affaire. Il leur suffit de se taire, de condamner mollement et de laisser faire, laisser pourrir.

Plus instructif encore est l’examen du fond du dossier. Laissons de côté la question, par ailleurs fondamentale, de savoir comment les élus UMP ont obtenu des informations de casier judiciaire, confidentielles. Parmi les faits reprochés à Ali Soumaré, aucun ne concerne l’exercice d’un mandat d’élu tel que celui qu’il brigue. Et quant à ceux auxquels on peut accorder une importance, ils remontent à plusieurs années et ont donné lieu à une rétribution judiciaire qui a été purgée par l’intéressé. En quoi est-ce que cela fait du candidat de Villiers-le-Bel un criminel inapte à exercer une fonction d’élu ? La morale sous-jacente à cette « lettre de délation », comme l’a appelée Claude Askolovitch, est double : d’une part, « qui vole un œuf vole un bœuf » ; d’autre part, quand on a fait des bêtises de jeunesse, on doit en payer le prix toute sa vie, parce qu’on a démontré une sorte de propension au vice qui se manifestera à nouveau. Toute idée de rédemption ou d’amendement personnel est donc supprimée : le délit ou le crime sont une nature inaltérable pour certains. Ce qui fait étrangement écho aux positions du parti majoritaire et de son chef de file à l’Élysée sur la « détection précoce » des délinquants mineurs via l’identification d’enfants hyperactifs, ou encore à ses propos sur telle ou telle disposition personnelle qui serait d’origine strictement génétique. Il y a des bons et des méchants dans les cités ; aux bons la méritocratie républicaine, aux autres la prison !

Issu de la banlieue, donc suspect ; ou encore noir, donc délinquant. Dans cette sinistre affaire, l’UMP s’aventure sur un terrain dangereux et irresponsable, qui n’arrangera rien à la crise de confiance entre des « banlieues » fantasmées et la République.

Romain Pigenel


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