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Les victimes du mirage de Zoé

Publié le 15 novembre 2007 par Moushette
Article du Nouvel Obs'
Des enfants aux chefs de village
Les victimes du mirage de Zoé

Du vieux sage qui a joué les rabatteurs aux autorités locales en passant par les familles, tous les acteurs tchadiens de ce fiasco humanitaire ont succombé au «rêve blanc». A la promesse d'une vie meilleure pour leurs enfants. Florence Aubenas les a rencontrés
De notre envoyée spéciale au Tchad

Cheikh Souleimane Ibrahim Adam marche en tête de la carriole, tenant le cheval par la bride. Derrière, sur une planche de bois nu montée sur deux grosses roues de camion, s'accrochent une quinzaine d'enfants, des tout-petits, 3 ans peut-être. En cette fin de septembre 2007, Cheikh Souleimane fait sa tournée dans les villages de brousse désolés qui s'égrènent en chapelet dans le massif du Ouaddaï, à l'extrême est du Tchad. De place en place, il explique aux familles que «des Blancs se sont installés dans la ville d'Adré pour un but humanitaire». Et il a entendu «de leur bouche même qu'ils s'occuperaient de tous les enfants qui leur seraient confiés». Les petits seront «nourris, éduqués, soignés». Ils apprendront le français, l'arabe et aussi le Saint Coran, ce qui paraît à tous encore plus important. A Barata, dans sa hutte, Fatoumata se souvient que Souleimane avait terminé en disant que même les frais de charrette allaient être pris en charge. Partout les pères de famille l'accueillent comme un «cadeau du ciel». Certains courent chercher un petit dans la hutte pour être sûrs qu'il sera pris tout de suite. Et reviennent aussitôt avec un second dans les bras : «Je te donne celui-là aussi.»Le cheval de la carriole porte un collier de perles en verre, épaisses et bleues.

L'attelage tangue sur la piste de sable. Il traverse des villages fantômes où la moitié des huttes ont été désertées, les écoles et les dispensaires pillés, les troupeaux volés. Juste de l'autre côté du fleuve, qui marque la frontière, commence la province soudanaise du Darfour. De là-bas ont déferlé, à partir de 2003, 240 000 réfugiés soudanais, fuyant les massacres, suivis d'une seconde vague de 200 000 Tchadiens déplacés à leur tour. Deux conflits ont fini par s'installer, distincts mais imbriqués - l'un au Tchad, l'autre au Soudan -, avec des factions rebelles s'armant chacune contre leur gouvernement respectif, guerroyant parfois entre elles. «Ici, il y a plus d'armes que d'hommes, dit un chef de village tchadien. Nous ne sommes pas encore dans la mort, mais déjà plus dans la vie.»
Après deux grandes heures de route, c'est-à-dire 20 kilomètres, Cheikh Souleimane et sa carriole chargée d'enfants entrent dans les rues en terre battue d'Adré, préfecture de la région tchadienne du Ouaddaï. En quelques semaines, entre septembre et octobre 2007, Souleimane va conduire près de 70 petits que lui ont confiés leurs parents dans des villages tchadiens à Children Rescue, l'appellation locale de l'association française l'Arche de Zoé. A Adré, les installations de l'ONG ont été surnommées par certains «la PetiteEurope». Il y a une salle de classe avec son tableau noir, une infirmerie, des jouets. Emilie Lelouch, la jeune Française en charge du projet, a expliqué à Cheikh Souleimane vouloir accueillir des «orphelins du Darfour». A chaque carriole, «Souleimane lui disait :»Ce sont bien des orphelins du Darfour«», témoigne un membre du staff local, Mahmoudi Ahmet.

De leur côté, ceux de Children Rescue ont assuré par écrit à l'équipe que le programme durerait «deux ans au minimum» et serait basé à Adré. «Tout le reste était top secret», ont-ils eux-mêmes reconnu. Entre Emilie et Souleimane, chacun croit bluffer l'autre, sûr de son bon droit, enfermé dans sa propre logique. L'enquête est encore en cours, et le poids des accusations contre l'un et l'autre n'est évidemment pas du même ordre. Mais le naufrage de l'Arche a commencé.

Sous un dais où il boit son thé, le secrétaire général de la préfecture d'Adré annonce, accablé : «Tout est parti d'ici.» C'est lui qui s'est précipité pour recevoir les trois membres de Children Rescue quand ils se sont présentés en ville, à la fin août 2007. Dans l'est du Tchad, où l'Etat a abdiqué depuis longtemps, l'espoir s'écrit en trois initiales : ONG. Le projet de l'association tient dans un texte d'une page : «Monter un Children Center pour enfants en grande vulnérabilité.» A Adré, «il faut l'avouer, on était vraiment très contents», dit le secrétaire général. Quarante-huit heures plus tard, d'ailleurs, la folie gagne la ville dès que la liste d'un recrutement local est affichée à la mairie. Plus de 300 personnes postulent. «Les salaires étaient meilleurs que les nôtres», se souvient un professeur tchadien. Children Rescue mène grand train, loue des 4x4 sans marchander. «Dans notre mentalité, on fait confiance au Blanc :il a toujours raison, soupire le chef de canton. Surtout s'il est français. Cela n'aurait pas eu le même impact avec une autre nationalité.» L'associa-tion parle d'abord d'opérer depuis le Tchad, mais de l'autre côte de la frontière, au Darfour.

A Adré, les autorités se fâchent. «On a déjà assez de problèmes avec eux. Si vous voulez travailler au Soudan, allez-y.» Plus personne n'en dira un mot.Cheikh Souleimane Ibrahim Adam, lui, est soudanais du Darfour. En 2002, il a fui la guerre pour s'installer à Wewerta, un village de brousse côté tchadien. «Ici, l'ethnie et la langue locale sont des facteurs plus déterminants que la nationalité», reprend le chef de canton. Souleimane est massalite, ethnie d'agriculteurs sédentaires, dont les tribus s'étendent entre les deux pays. «Lettré en arabe, érudit en islam, cela lui donne une place particulière chez les Massalites, restés presque tous analphabètes, explique un de ses voisins. Souleimane a une réputation de marabout, beaucoup de charisme, on lui connaît trois femmes, trente et un enfants». Il devient vite un des sages du village.En septembre 2007, Souleimane est un des premiers à entendre parler du projet de Children Rescue. Il va jusqu'à Adré avec deux de ses enfants et un neveu. Et si c'était une chance pour eux d'étudier à leur tour ? On demande à Souleimane si les trois petits sont originaires du Darfour. Il dit oui. Il parle de la guerre, «et aussitôt les larmes nous montent aux yeux», explique un des traducteurs locaux de l'association. Que se passe-t-il exactement quand l'ONG lui demande de certifier que ses fils et son neveu sont orphelins ? «Souleimane a eu peur qu'on refuse de les prendre. Pour leur bien, il a trouvé juste de ne pas dire non», affirme Abakar Gualmai Allahi, un des chefs de la gendarmerie d'Adré, qui a interrogé le marabout. Children Rescue, satisfait, lui propose de chercher d'autres orphelins, contre 3 000 francs CFA par jour (5 euros). Un employé local poursuit : «Souleimane ressemblait à l'homme que l'association attendait pour faire tourner sa machine. Il fascinait les Blancs, Us l'écoutaient comme un prophète.»Dans les villages du Ouaddaï, la réputation de Souleimane le précède. Il a fait passer commande de 130 petites ardoises pour les futurs écoliers, ce qui produit un effet encore plus grand. «La preuve que c'est vrai», dit un homme. La tournée du cheikh est miraculeuse. Certains lui confient directement leurs enfants - jusqu'à cinq parfois. «Comment ne pas le croire ? Il a lui-même donné ses enfants», dit un père. Quelquefois, ceux qui ont raté la charrette descendent les petits à dos d'âne. «A Emilie, ils répètent eux aussi que leurs enfants sont orphelins du Darfour pour qu'elle les accepte», raconte le staff local. Aucun n'est choqué : «Il faut savoir saisir sa chance, pour une fois qu'elle est avec nous.»

Dans les huttes, seules les mères se méfient. L'ONG a fixé pour seule condition un âge maximal de 5 ans. Au village de Wewerta, Fatoumata dit à son mari : «Comment peuvent-ils apprendre le Coran si jeunes ? Laisse-les moi encore un peu.» Les pères rient. Ou se fâchent. «Je donne au moins un garçon», disent-ils. Les chefs de village les soutiennent. Beaucoup de mères, dit-on, pleuraient en regardant la carriole s'éloigner. «Mais que peut faire une femme contre ce que décide son mari ?»Dans «la Petite Europe» d'Adré, une main a écrit «19 octobre» en haut du tableau noir et en-dessous les lettres de l'alphabet. C'est la date où Children Rescue annonce à l'équipe locale que les rebelles préparent «une attaque imminente». Par sécurité, les enfants doivent «être évacués provisoirement à Abéché», 170 kilomètres plus loin. Un congé de deux semaines est donné aux employés.A Abéché, le commissaire se souvient que «les humanitaires se sentaient des héros et répétaient : «On sauve des enfants, on le referait au besoin. C'est une honte, personne ne bouge pour le Darfour.» Ils étaient sûrs de revenir à leur base après un petit interrogatoire.»

C'est lui qui a arrêté, en flagrant délit et sans la moindre bavure, les six membres de l'association qui roulaient vers l'aéroport, le 25 octobre, avec 103 gamins dans huit voitures. 103 certificats ont été saisis : les enfants y sont enregistrés sous de faux noms et en qualité d'orphelins. A la case «conditions de la mort des deux parents», reviennent toujours les mêmes phrases stéréotypées, du genre «tué par les rebelles il y a quatre ans». Une formule clôt le document, précisant que l'enfant est confié «à Children Rescue pour sa survie dans de meilleures conditions». Toutes les attestations semblent avoir été faites en même temps; elles sont écrites d'une seule plume, datées d'Adré (y compris pour les enfants venant d'autres régions) , tamponnées d'un cachet de facture semblable, visiblement humecté du même encreur. Le sceau précise «West Sudan», mais porte le nom de quatre cheikhs différents, dont celui de Souleimane. Pour le commissaire d'Abéché, ces documents établissent que les membres de l'Arche de Zoé «auraient eu les moyens de se rendre compte que les enfants n'étaient ni du Darfour ni surtout orphelins s'ils l'avaient voulu». Le point est important : la peine des six Français peut varier de cinq à vingt ans de travaux forcés, selon que leur bonne foi sera établie ou non, explique le procureur d'Abéché.

Pour le moment, les 103 enfants sont placés sous l'autorité de l'Etat tchadien et gardés comme un trésor dans un orphelinat d'Abéché. «Il faut agir avec circonspection mous devons être sûrs de l'identification des enfants et de l'innocence des parents avant de les restituer à la famille», explique Honoré Abou, du centre social d'Abéché. Si les deux tiers viennent d'Adré, les autres seraient de Tiné, autre ville frontière avec le Darfour. Ce sont les autorités administratives qui là-bas ont servi d'intermédiaires : le préfet, le maire et deux chefs de quartier ont été arrêtés.Dans les villages de brousse du massif du Ouaddaï, l'affaire a éclaté comme le tonnerre. Les femmes ont dit aux hommes : «Tu as donné mon enfant ? Va me le rechercher.» Alors les pères sont là, collés contre la grille de l'orphelinat d'Abéché. Ils mangent à peine, dorment où ils peuvent. Aucun n'en veut à Souleimane. «Il voulait aider on ethnie. Quelle importance y a-t-il à être du Darfour ou du Tchad ? Nous sommes tous des Massalites, et tous nos enfants n'ont-ils pas droit à l'école ? Souleimane est notre bienfaiteur, il a été dupé par les Blancs.»
Florence Aubenas Le Nouvel Observateur

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