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Ces cinq mètres-là

Publié le 23 février 2010 par Didier54 @Partages
Ces cinq mètres-làC'est surtout le soir, avec le couchant, que ça a été difficile. Pas du tout à cause de la douleur. Je la sentais à peine. Elle n'avait aucune importance. Pas à cause de l'orgueil non plus. Ce n'est vraiment pas important. Non. C'est le soir que ça  a été difficile par que les pensées déboulaient de partout. C'était l'heure du face à face.
C'est tellement incompréhensible ! C'est si grotesque ! C'est si violent, finalement, que je ne me rends pas vraiment compte. Quelque chose s'est anesthésié.
Je pense à toutes ces années, à bosser, à m'entraîner, à progresser, à avaler des couleuvres, à travailler y compris la diététique, ces heures à faire évoluer une technique, à s'en prendre plein la gueule jusqu'aux crampes, aux larmes, aux déchirures. Ces temps de passages avec l'autre, en bas, tenant son chronomètre, souriant à doses homéopathiques, imposant des séances vidéos, disant de recommencer, et de recommencer encore. Technique, physique, l'hiver ici, l'été.
J'y pense, bien sûr, à toutes ces journées passée à sacrifier le temps et l'énergie de l'amour des miens, à les enquiquiner avec cette échéance, à ne les entendre pas, à ne les voir plus, à les aimer fort mais à ne le montrer qu'avec parcimonie.
Tous ces efforts qu'il faut accomplir pour y aller, pour en être, pour se  préparer, pour être sélectionnée.
Je me souviens de mes yeux d'enfants voyant la championne au sourire rayonnant et je me suis rappellé la promesse que je m'étais faite à moi-même. Je le ferai. Un jour, ce sera moi. C'est aussi simple que cela. C'était il y a 23 ans. Le lendemain, je débutais  le ski.
Les derniers jours d'avant furent les plus longs. J'en avais marre d'être dans cet avant.
Je me sentais prête. Je piaffais. L'impatience se mêlait à la concentration, l'une tentant de prendre le pas sur l'autre.
En posant le pied sur le continent américain, j'étais heurese, je me disais, enfin, ça y est, on y est,  j'y suis. Il y avait de l'action, c'était bien. Les formalités, l'adrénaline, les joies presque enfantines de découvrir le village olympique, les bises qu'on claque sur des concurrents qui n'en sont pas encore, comme des gamins, nous étions, heureux du moment avec dans l'indicible un sommeil chargé de rêves et de désirs.
Quelle force, quelle puissance chacun dégage.
A défaut, dans l'attente, il ne fallait pas relâcher l'effort. Rester concentrée. On s'est entraîné, encore et encore. Appréhender la descente, apprivoiser la neige. Au fond, l'éternité pouvait même s'en mêler si elle le souhaitait. L'heure viendrait. Elle a fini par arriver. Globalement, les mâchoires tenaient bon .
Et puis il y eut le top départ. Je me suis élancée, avec dans les jambes quatre ans d'envie, 23 ans de passion. J'y étais. Enfin. Prête à tout bouffer.
Mais ça a duré deux secondes. J'ai fait cinq mètres.
Je me suis vautrée dans la poudreuse et le rêve avec. Les caméras ont ri, passée la stupeur. Elles se moquent, maintenant. J'ai mal. Officiellement au genou. Dans quatre ans, je serai au rendez-vous. C'est la promesse que je fais à l'enfant que j'étais.

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