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Au delà du capitalisme

Publié le 23 février 2010 par Valabregue

Qu’y a-t-il au délà du capitalisme ? Cette question, très difficile pour un économiste, formé dans et par le capitalisme et qui peut difficilement penser l’au-delà, peut être posée à un devin, ou un écrivain. Posons-là à trois écrivains.

Le premier est Desmond McCarthy, qui, dans « La Route », un roman profondément noir, décrit le monde après l’apocalypse nucléaire, un monde de cendres, soumis à une obscurité perpétuelle, où l’humanité décimée est retournée à la sauvagerie et la bestialité, tandis que quelques rares humains, encore humains (non cannibales notamment) cherchent à survivre.

Le second est Michel Houellebecq, qui, dans « La possibilité d’une Ile » raconte comme les clônes se perpétuent dans la tristesse et l’ennui tandis qu’au-delà de leur secteur protégé, des hordes humaines absolument répugnantes achèvent de périr.

Le troisième, encore plus triste, est 1984, de Georges Orwell : une humanité décervelée est soumise à l’emprise de Big Brother, qui est la statistique perpétuellement présente, une sorte de métaphore du Grand ordinateur régissant la vie de chacun, où chacun a abdiqué de sa propre liberté. La termitière est ce monde : chacun n’a pas plus d’autonomie que les fourmis soumises à la Reine. Le biologiste Jacques Ruffié, dans un vieux libre, de la biologie à la culture, rappelle que certains savants nazis étaient fasciné par la termitière, système au chacun a abdiqué de sa liberté au profit de l’Etat incarné par le Guide. Mais j’aurais pu citer aussi « Le Malaise dans la culture » de Sigmund Freud. Au terme de cette ouvrage profondément pessimiste, écrit en 1929, remis à l’éditeur au moment du krach de 29. En 1930 les nazis entrent au Reichstag, et Freud change la conclusion de son livre qui devient profondément pessimiste. Au fond nous avons le choix entre l’Apocalypse et la termitière, c'est-à-dire dans les deux cas la mort de l’homme.

Il se trouve que je suis en train d’écrire avec le Professeur Gilles Dostaler de Montréal un ouvrage intitulé « Capitalisme et pulsion de mort ». Nous y développons l’idée que le capitalisme cherche à s’autodétruire, et que la pulsion de mort se manifeste par le « désir morbide d’argent », ce désir morbide d’argent qui est à l’œuvre dans la crise que nous connaissons actuellement.

Mais qu’est-ce que le capitalisme ? C’est un système d’accumulation, où l’argent doit se transformer en plus d’argent, en passant par l’exploitation du travail. Autrement dit c’est un système ou l’argent utilise du travail pour devenir plus d’argent. C’est donc un système, a priori sans fin. C’est le système du travail aliéné, ou forcé. En général, on ne travaille pas pour son plaisir, mais pour gagner son pain. C’est l’aliénation et l’exploitation du travail qui faisait espérer à Marx que la classe ouvrière, supprimant la classe bourgeoise, seule au monde donc, supprimerait du même coup l’exploitation de l’homme par l’homme et inaugurerait le paradis matériel terrestres, où l’homme serait maître de son temps, de sa vie tout simplement.

Un autre penseur, Charles Fourier, avait bien compris que le problème du capitalisme était l’exploitation du travail, mais, avec beaucoup de lucidité considérait que le bipède, depuis la nuit des temps, depuis qu’il taille des outils et peint des parois, aime, parfois, pas toujours certes, travailler. La grande utopie de Charles Fourier fut de réconcilier l’homme et le travail, l’industrie avec les travailleurs.

Et c’est Charles Fourier qui me conduit aujourd’hui à vous.

En attendant les lendemains qui chantent et le long terme, au bout duquel nous serons tous morts (Keynes) que faire aujourd’hui ? Est-il possible d’associer plaisir et travail ?

Ma réponse est oui, bien sûr, vive le logiciel libre. J’ai compris grace à Frédéric Couchet et Richar Stallman ce qu’était le logiciel libre, lorsqu’ils ont utilisé la métaphore du chercheur. Le chercheur est un individu qui donne ce qu’il a sans le perdre, et qui prend quelques chose des autres sans que ceux-ci ne le perdent. Quand il va à un colloque il communique ses résultats, et d’autres lui communiquent leurs résultats. Et ainsi la recherche progresse. La non-exclusion est le principe de la recherche. Et je pense que dans le travail du chercheur, comme celui de l’artiste, entre de la souffrance et beaucoup de plaisir. Ainsi font les programmateurs de logiciels libres, faisant de la coopération un principe d’invention et de progrès plus fort que le principe de la compétition.

Nous sommes ici, déjà, dans l’au-delà du capitalisme.

Mais le capitalisme continue. Et il continue en faisant travailler l’argent pour l’argent. Et faisant travailler l’argent pour l’argent, il ruine la planète, crée des besoins factices etc. Il crée surtout des surplus. La constitution de surplus qui existe depuis le néolithique et l’économie agraire, casse la symbiose de l’homme et de la nature et commence la destruction qui s’est accélérée avec le capitalisme. En même temps la rareté se généralise – ainsi, étape ultime, l’air devient rare et après l’eau sera bientôt négocié sur un marché.

La question à poser est la suivante : un système peut-il exister où l’argent ne serve pas à l’accumulation ?

Certains penseurs, par exemple Keynes, mais aussi Sylvio Gesell, ou Duboin en France ont pensé ce système de « monnaie fondante » impropre à l’accumulation. En même temps la constitution de surplus parait être une des conditions de la recherche fondamentale. L’accélérateur de particuler du CERN par exemple a exigé du temps et de l’argent pour sa construction ; il fallait donc un surplus pour le construire. On peut imaginer une société ou les surplus soient réservés à la recherche fondamentale, toutes les autres activités humaines se contentant de monnaies fondantes.

Le deuxième système que l’on peut imaginer est un système social-démocrate, où une grande partie de l’argent est réservée à l’éducation, aux soins, à la recherche, à la culture, et le reliquat aux activités marchandes. Encore ces activités marchandes sont contrôlées et soumises à des critères éthiques : elles doivent respecter l’environnement, les animaux, les hommes et la culture. L’accumulation excessive est récupérée par un système fiscal sévère. Je rappelle qu’entre 1930 et 1950 les revenus supérieurs des américains ont été taxés jusqu’à 75% faisant des Etats-Unis le pays le plus égalitaire du monde.

Mais tous ces systèmes ne répondent pas à la question : pourquoi l’espèce humaine s’est lancée dans l’aventure capitaliste, dont on voit aujourd’hui les conséquences tragiques, tant au point de vue du saccage de la planète que de la généralisation de la pauvreté et bientôt des guerres et des famines qui accompagneront la crise dont nous commençons à connaître les symptomes, crise qui a été annoncée par les premiers économistes, Ricardo, Malthus, Stuart Mill ?

Autrement dit pourquoi les hommes ne se satisfont-ils pas des systèmes coopératifs et pacifiques dont l’aventure Linux est l’un des meilleurs exemples ?

La réponse est la suivante. A coté de cet instinct de vie et de progrès, et de paix qui se manifeste souvent dans les élans d’altruisme et de générosité dont sont capables les hummains, existe un instinct que Freud qualifiait de démoniaque, l’instinct de mort qui se manifeste dans la jouissance de la destruction, et la haine de l’homme pour lui-même. Keynes, grand lecteur de Freud s’il en fut, était fasciné par cet instinct de mort. Et il pensait avoir découvert sa manifestation dans, je cite, le désir morbide de liquidité. Le désir morbide de liquidité est bien celui qui animait les banquiers de Wall Street, avant qu’ils ne conduisent le monde à la crise que nous connaissons. C’est ce désir de liquidité qui anime les émirs de Dubaï et d’ailleurs assis sur leur rente pétrolière. Cette soif d’argent, cet amour inextinguible de l’argent vitupéré par Saint-Thomas, mais auparavant Aristote, est tout simplement mortel.

Peut-on transformer cet instinct de mort en instinct de vie ? Nous savons depuis Marx et Marcuse que le capitalisme utilise l’instinct de mort dans la servitude volontaire, l’aliénation du travail, le détournement de la libido dans les objets inutiles, ou encore la joie de massacrer la nature. Comment détourner cette violence, ce sadisme ou ce désir de souffrance vers le plaisir de vivre ?

Je ne pense pas que l’instinct de mort puisse être extirpé puisqu’il est – je paraphrase Kant – constitutif de sa liberté. Mais en revanche il peut être détourné par un système qui saura intelligemment l’utiliser, comme le capitalisme a su le faire dans le désir de liquidité.

Je propose de substituer au désir de liquidité le désir de connaissance et d’invention. La connaissance et l’invention sont aussi des projections de l’être humain. A la différence de la nature, qui est rare, la connaissance est infinie. La connaissance est peut-être la porte ouverte vers cette économie d’abondance que Marx avait rêvé à tort, bien à tort, pour les objets matériels. La seule chose que nous savons est que l’abondance est la condition de la pacification des sociétés. Merci.

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