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“Je garde espoir de retourner dans mon pays en homme libre”

Publié le 16 mars 2009 par Annegaellerico

J’ai rencontré Karma J. au quartier général de l’association Gu Chu Sum, hier, à l’occasion du premier anniversaire des émeutes préolympiques qui ont enflammé Lhassa, la plus grande ville du Tibet, au printemps dernier.

Lorsque je sors mon appareil, Karma a un mouvement de recul. Il refuse d’être pris en photo par peur des représailles que pourrait subir sa famille restée au Tibet, si les autorités chinoises apprenaient qu’il vit ici à Dharamsala, dans le nord de l’Inde. Karma me demande également de ne pas dévoiler son nom de famille mais accepte de se confier :

Comment était votre vie au Tibet ?

Je suis né dans une famille de nomades du nord du pays dans la steppe de Qiangtang prêt des montagnes de Tanggula. Je ne suis jamais allé à l’école étant petit, car nous passions toute l’année sur la route et de toute façon dans les villages où nous nous arrêtions il n’y avait pas d’école. Nous n’avions rien, nous mangions le lait et la viande de nos bêtes et nous échangions leurs laines contre ce qui nous manquait : du sel, du sucre mais aussi du thé. Cela peut paraître incroyable mais beaucoup de nomades tibétains vivent comme il y a 1000 ans, hors du temps.

Moi, quand j’ai eu 14 ans, j’ai voulu étudier, mon père a accepté, et je suis parti à Lhassa. C’était la première fois que je me rendais en ville. J’ai été très impressionné : les immeubles, les voitures, le bruit, tout cela me donnait le vertige. Je me suis quand même débrouillé pour survivre dans cette jungle urbaine et j’ai réussi à aller à l’université.

Pourquoi avez-vous été arrêté ?

 J’étudiais la littérature et je me suis lié d’amitié avec un groupe d’intellectuels formé d’autres étudiants, de professeurs et de moines. Nous discutions de la situation de notre pays, de l’état déplorable des droits de l’homme et du manque de liberté dont nous souffrions.

Nous avons décidé de créer un journal indépendant au sein de l’université, mais quand le premier numéro est sorti j’ai été arrêté par la police et envoyé en prison. J’ai été maltraité mais pas torturé, et après deux mois j’ai été relâché sans jamais avoir été jugé. C’est à ce moment là que j’ai décidé de quitter le Tibet car je n’en pouvais plus de ne pas pouvoir m’exprimer. Je pensais que je pourrais être plus utile à mon peuple en étant libre. C’était en 2004.

Comment s’est passée la fuite en Inde ?

Un de mes amis activistes m’a mis en contact avec un guide et nous avons formé un groupe d’une dizaine de personnes. Nous avons attendu quelques semaines afin de partir en plein hiver, car si c’est évidemment la période de l’année la plus difficile pour traverser l’Himalaya, c’est aussi celle où les chances de succès sont maximales car l’armée chinoise est moins vigilante.

La journée nous nous cachions dans les montagnes et nous marchions de nuit pour éviter les gardes. Sur le chemin, plusieurs familles nous ont confié leurs enfants, ce qui nous a un peu ralentis, mais nous avons finalement atteint Kathmandou au bout d’un mois et demi. Nous sommes plusieurs à avoir perdu des orteils, mais heureusement personne n’est mort. Et à notre arrivée au Népal, nous avons été pris en charge dans un camp de réfugiés, géré par le gouvernement tibétain en exil. Nous avons été logés, nourris et soignés et finalement transférés à Dharamsala au bout d’un mois.

Que faites-vous à Dharamsala ?

J’ai rejoint l’association Gu Chu Sum qui regroupe les anciens prisonniers politiques dès mon arrivée. Je m’occupe de la publication de notre association, je fais des recherches sur les droits de l’homme en Chine,  et j’aide les nouveaux arrivants dont la santé physique et mentale est très dégradée.

Je suis libre d’étudier, de parler et d’écrire. Et les membres de l’association sont très soudés, nous parlons de ce que nous avons vécu, nous partageons nos souffrances, nos craintes et nos angoisses. C’est très important car nous sommes seuls ici, nous avons presque tous laissé derrière nous nos familles, nos amis et nos vies.  

Le climat, la nourriture, la culture, tout est complètement différent pour nous à Dharamsala, le changement est assez violent. L’Inde nous tolère mais jusqu’à quand ? Notre situation est très instable, c’est difficile à vivre. Heureusement avec le développement des nouvelles technologies, nous pouvons désormais avoir quelque contact avec nos proches, j’arrive parfois à téléphoner à mon frère ou à lui parler sur Internet.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Je vais continuer à me battre, notre cause est juste et je garde espoir de retourner dans mon pays, en homme libre. Comme l’a dit le Dalai Lama : « Si le mouvement pour le Tibet a attiré un large soutien mondial, c’est en raison des principes universels que le peuple tibétain a incorporés dans sa lutte. Ces principes sont la non-violence, la démocratie, le dialogue, le compromis, le respect des préoccupations sincères des autres, et de notre environnement commun. »


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