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L’AERES ou l’évaluation dévoyée

Publié le 12 mars 2010 par Monthubert

L’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES), instance créée par la loi de 2006 sur la recherche, soulève de très nombreuses critiques quant à son fonctionnement. Le bureau du Conseil Scientifique (CS) du CNRS, les présidents des Conseils Scientifiques de Département (CSD) et le bureau de la Conférence des Présidents des sections du Comité National (CPCN), regroupés au sein du C3N, viennent de publier un document très riche : Quelques remarques sur une agence qui fâche: l’AERES. D’emblée, le problème de la finalité de l’évaluation est posé : s’agit-il de « tirer vers le haut l’activité de recherche, et donc conseiller, suggérer, aider les unités », ou bien est-ce « surtout un moyen de
discriminer pour affecter des moyens (humains et financiers). Une forme étalonnée, une note leur semble alors utile, quels qu’en soient les effets secondaires néfastes. »

Voilà la problématique, et le clivage de fait, posés. Les remarques du C3N sont très pertinentes, en particulier le caractère réducteur de l’évaluation qui se traduit par une simple note. Pour un mathématicien, il est toujours incongru de constater l’écart entre les concepts créés par les scientifiques pour décrire au mieux une réalité (en mécanique classique, pour un objet ponctuel en mouvement, il faut pas moins de 6 nombres pour le décrire), et l’utilisation politique des mathématiques, où l’on dépasse rarement le niveau du nombre entier… Cela conduit le C3N, très justement , à revendiquer l’arrêt de la notation par l’AERES. Les qualités et les défauts d’un laboratoire ne peuvent se réduire à une simple note. Pure coïncidence, à peu près au même moment l’AERES vient de publier son rapport d’évaluation d’une institution bien particulière, l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques. Ce rapport, et la façon dont l’évaluation a été conduite, sont un bel exemple de cas-limite, ces cas très particuliers sur lesquels les scientifiques aiment bien tester leurs théories, et qui en l’occurrence montre l’absurdité des processus actuels en matière d’évaluation.

Car l’IHES est un établissement très spécial. Tout petit, avec une dizaine de permanents (et des visiteurs). Mais quels permanents ! Il y a peu de lieux dans le monde où le niveau est aussi élevé dans les branches représentées des mathématiques ou de la physique théorique. Un établissement au budget dérisoire, 5,5 millions d’euros.
C’est cet institut hors-normes que l’AERES est venue évaluer. Une évaluation non pas de l’activité scientifique, mais de la gouvernance, comme le déplore son directeur dans sa réponse. Et pourtant, on trouve dans le rapport une analyse du positionnement scientifique de l’établissement, que le directeur n’avait pourtant pas été invité à exposer. Avec des parti-pris magnifiques, comme celui-ci : « L’apport des mathématiques pures à la biologie moléculaire n’est pas évident dans l’état actuel des choses ».
Mais le meilleur, ce sont les recommandations, comme le fait d’utiliser la prime d’excellence scientifique (au moment où celle-ci est contestée par de grands chercheurs), ou d’inciter les professeurs permanents à faire ceci ou cela. Avouons-le : face à de tels géants de la science qui ose réellement donner des conseils ? Nous sommes en pleine normativité, pour une institution hors-normes, voilà le comble de l’évaluation. Une évaluation de la gouvernance d’un établissement aussi petit, indépendamment de la nature très particulière de son activité scientifique quel sens cela a-t-il ? Le plus efficace, en l’occurrence, serait de constater qu’il se trouve en ce lieu unique des cerveaux exceptionnels, et qu’on ne peut rien faire de mieux que de les laisser penser tranquillement. A l’abri des pressions absurdes des serviteurs de ceux qui veulent réduire la science à un processus industriel, qui veulent appliquer aux laboratoires des méthodes de fonctionnement contraires aux ressorts de la démarche scientifique.

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