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Marouane : « La littérature m’a sauvée »

Publié le 11 février 2010 par 250673gc

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Une balade avec la littérature engagée. C’est un peu ce qu’Africanus vous propose en compagnie de la romancière algérienne, Leila Marouane (dont le
dernier ouvrage est Le papier, l'encre et la braise...) (Photo). Africaine, elle admet avoir trouvé son engendrement littéraire grâce au tiers-monde.


Pourquoi écrivez-vous ? Est-ce par envie de vous échapper au monde dans lequel vous vivez ou c'est pour mieux le comprendre ?

  

- Je ne sais toujours pas pourquoi j'écris. Je le fais depuis toujours, depuis que j'ai commencé à lire et à écrire, pour moi les deux vont de pair, j'écris depuis avant même de savoir ce qu'est un écrivain, avant même de savoir que je pouvais le devenir et que je pouvais et désirais le devenir. Enfant et très jeune fille, je crois que j'écrivais pour échapper au monde qui m'entourait alors. A la famille, au système quasi carcéral du pensionnat où j'ai passé plus de sept ans de ma vie. Plus tard, en m'engouffrant dans les méandres du journalisme, en me nourrissant de lectures, j'ai commencé à écrire pour mieux comprendre le monde, pour intégrer les réalités qui m'échappaient. Pour poser des questions, aux autres et à moi-même. Aussi pour la beauté du mot et du verbe. Aussi pour " venger " ceux et celles des miens, indigènes et indigents de la culture et de la connaissance. Je pense notamment à ma mère qui en a toujours voulu au colonialisme de lui avoir volé sa vie, d'avoir détourné son destin. Je suis en train de lire Chroniques algériennes 1939-1958 de Camus, et je me rends compte à quel point ma mère a souffert de l'ignorance, de la faim, des discriminations. Mon père, lui, a échappé à cette inégalité du système colonial et a pu faire de longues études. Je vivais ce décalage entre lui et ma mère comme une injustice qu'il me fallait absolument réparer. Ma mission est-elle accomplie ? Je ne sais. Peut-être ne le sera-t-elle jamais si le monde continue de fonctionner tel qu'il fonctionne en ce moment, l'illettrisme, la faim... toutes ces misères...

Comment créez-vous vos personnages de fiction ? Quel type de relation entretenez-vous avec eux ?

- Une fois installés, concrets, mes personnages deviennent comme des personnes qui dépendent de moi jusqu'à l'aboutissement du texte. A un moment de l'écriture, c'est moi qui dépends d'eux. En prenant forme, ils deviennent exigeants et je n'ai pas droit à l'erreur. Certains d'entre eux me fatiguent par leur exigence, leur complexité, je pense au protagoniste de La vie sexuelle d'un islamiste à Paris qui m'a fait suer sang et eau. Aujourd'hui encore je me demande par quel miracle j'ai pu tenir plus de 300 pages dans la peau d'un personnage, non seulement homme mais au profil aussi compliqué que complexe. Comment j'ai pu m'introduire dans son intimité, sa mentalité... Beaucoup de mes lecteurs hommes se posent aussi la question. Certains personnages femmes me donnent aussi du fil à retordre... J'aurais aimé écrire des romans dits " légers " où je n'aurai eu que le souci de la description sans aller aussi loin les âmes et les coeurs... Mais bon. C'est ainsi.

A quel moment de la journée, vous mettez-vous à écrire ?

- Dès le matin, je bois mon premier bol de café en regardant les pages de la veille. Puis je m'y mets sans voir le temps passer. Je suis obligée de mettre le réveil pour ne pas oublier la sortie d'école... Je travaille aussi la nuit, mais rarement. Généralement quand le texte tire à sa fin. J'aime bien me relire et me réécrire dans une semi-somnolence. C'est agréable... C'est comme si je corrigeais ou réécrivais le texte d'un autre. Ce qui est mon deuxième métier, d'ailleurs.

Le Nobel de littérature Toni Morrison disait qu'elle se considérait comme un écrivain engagé. Peut-on dissocier l'engagement du travail d'écriture d'un romancier ?

- L'engagement d'un romancier ne peut pas être dissimulé dans ses écrits. C'est valable pour tous les profils. Si je n'étais pas tombée dans l'écriture, j'aurais terminé mes études de médecine et aujourd'hui je serais en Haïti.

Quel (s) rôle (s) la littérature peut-elle jouer dans l'Afrique contemporaine ? 

- La littérature est universelle. Elle est salvatrice pour celui ou celle qui y va. Je suis une Africaine engendrée par et dans le tiers-monde et la misère de celui-ci. L'héritage du colonialisme n'est pas joli, joli. C'est du poison. Aujourd'hui encore on en subit les conséquences. Les Blancs, consciemment ou non, continuent de voir en nous des indigènes. Ce n'est pas l'actualité française qui me contredira. Mais la littérature m'a sauvée et continue de me sauver. Plus je vieillis, plus j'en suis consciente.

Propos recueillis par Guillaume Camara


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