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Le pouvoir des mots

Publié le 16 mars 2010 par Raymond Viger

L’auteure est une ex-prostituée vivant à Vancouver qui a échappé à la toxicomanie et à

la rue il y a huit ans. Mère et journaliste pigiste, elle a récemment couvert pour plusieurs

médias le procès du meurtrier en série Robert Pickton.


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Ce texte est composé de mots que j’ai assemblés d’une certaine manière. Ce choix de mots est mon vocabulaire et reflète mon opinion; c’est ma façon personnelle de communiquer. Si vous pouviez m’entendre, vous sauriez que j’ai aussi une voix et un style d’expression très distinctifs. Notre choix de vocabulaire et ce que nous en faisons définissent notre style de communication. Ces mots témoignent aussi de notre place dans le monde. Un exemple innocent: le mot «étudiante»; il indique à lui seul que l’on est inscrite à une école et que l’on est en processus d’apprentissage.

Un exemple moins innocent: le mot «prostituée». C’est celui que j’utilise quand je parle des femmes – dont moi-même – qui sommes exploitées par l’argent et le pouvoir que possèdent les hommes. Ce qui nous amène à offrir notre corps pour des services sexuels. Je peux aussi faire appel à deux autres mots qui reflètent ma position politique sur ce sujet: «viol payé», une expression qui décrit bien ce qu’est la prostitution.

Donc, en quelques lignes, axées sur trois mots, je peux communiquer clairement ma position sur ce problème. Et ces mots, n’importe qui peut les intégrer à son vocabulaire personnel pour exprimer publiquement sa position.

J’ai appris très jeune que la capacité de sacrer comme un bûcheron me permettait d’avoir l’air forte – ce qui était important pour moi à cette époque de ma vie – mais cela ne reflétait pas nécessairement la qualité de mon jugement. Même si je n’ai qu’une septième année, je lis énormément, cherchant bien sûr un savoir, mais aussi un nouveau rapport aux mots, dont on ne peut surestimer le pouvoir.

Je me suis inscrite à des cours gratuits à l’université. Je n’ai pas de crédits officiels, mais j’en ai tiré des leçons d’une grande valeur sur l’esprit critique et des façons de mieux penser. Je fais aussi partie de diverses organisations et chaque réunion me renforce dans ma conviction que je peux avoir un impact sur le monde et le changer.

Citoyennes à vendre

Ce que je veux, c’est voir changer la place des femmes dans le monde: nous y sommes encore, pour la plupart, des citoyennes de seconde classe. Si nous étions égales, on ne pourrait pas nous acheter et nous vendre. Nous pourrions marcher la nuit sans avoir toujours peur d’être violée. Nous pourrions avoir des rapports humains sans peur d’être battue ou agressée sexuellement par un partenaire.

C’est parce que cette égalité nous est refusée qu’il nous faut nommer la violence et l’injustice quand nous parlons de prostitution. Ce n’est pas pour rien que le vocabulaire du camp pro-pimps remplace les mots prostituée, «prostitueur» et trafic humain par des mots comme «travailleuse du sexe», «clients» et «migration forcée». On voit bien à quel point ces mots diffèrent dans leur portrait d’une même réalité.

Quel que soit le sujet qui nous passionne, c’est notre façon d’en parler qui aidera les gens à comprendre notre position et les convaincra de se joindre à notre lutte. Dire les choses de façon ferme et claire nous aide à contester le système d’une manière qui est entendue et comprise, alors que s’en tenir aux jurons aide les dominants à nous rejeter et à ignorer nos revendications.


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