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La Franc-maçonnerie dans le business

Publié le 23 mars 2010 par Michelmi

Entre le monde économique et la franc-maçonnerie, les liens sont anciens. Dans la Banc-assurance, le BTP, les médias, les initiés se reconnaissent et s'entraident. Quelle est l'étendue de ce réseau protégé par le secret ? Quels sont ses vrais pouvoirs ? ...

La Franc-maçonnerie dans le business

Les voies de certaines nominations sont parfois impénétrables. Le 11 juin 2010, un communiqué révélait le nom du nouveau directeur général délégué d'Eutelsat Communications, premier opérateur européen de services par satellite : Michel de Rosen, HEC et énarque de 58 ans. Une surprise, car deux semaines plus tôt, c'est un autre nom qui circulait, celui de Christian Pinon, polytechnicien de 54 ans, PDG de GlobeCast, filiale de France Télécom.

Pourquoi ce revirement ? «Pour le comprendre, il faut être initié, ironise un fin connaisseur du secteur. Michel de Rosen avait la faveur du président d'Eutelsat, Giuliano Berretta, qui n'est pas franc-maçon. Christian Pinon était soutenu par les réseaux maçonniques. Dans la galaxie télécoms-espace, les maçons forment une famille : Marcel Roulet DG, puis PDG de France Télécom, de 1986 à 1995, le grand-père; Didier Lombard actuel PDG, le père; Thierry Breton ex- PDG, le fils; Michel Combes (Vodafone), Jean-Yves Le Gall (Arianespace), Frank Dangeard et Charles Dehelly (tous deux ex-Thomson), les petits-fils.» Cette fois, à Eutelsat, la «dynastie» maçonne n'a pas su imposer son candidat.

Et les intéressés démentent tous leur appartenance.

Des histoires comme celle-là, il s'en raconte souvent dans les dîners en ville. «Jean-Luc Lagardère passait son temps à demander aux maçons qu'il connaissait : est-ce que j'en ai chez moi ?» raconte une de ses amis. Un ancien dirigeant du PSG, lui aussi «profane» (non maçon), rappelle l'influence bien réelle des frères «trois points» dans les milieux sportifs : «Les liens entre les clubs, les municipalités et les fédérations reposent beaucoup là-dessus.»

Des patrons appelés à l'aide

Un homme d'affaires évoque, lui, les manoeuvres récentes de quelques «initiés» pour trouver un poste à Christian Streiff, sans emploi depuis son départ de Peugeot Citroën : «Serge Michel 82 ans, conseiller discret de patrons du CAC 40 a demandé à Henri Proglio PDG de Veolia Environnement de donner un coup de main à Streiff.» Bel exemple de solidarité maçonnique.

Hélas, aucun des trois acteurs concernés ne le confirmera.

En théorie, selon les grands maîtres des obédiences (fédérations de Loges), unanimes sur cette question, les frères sont tenus de se dévoiler «quand ils le peuvent». Mais, jusqu'à présent, à l'exception de Patrick Le Lay, l'ancien PDG de TF 1, aucune personnalité du CAC 40 n'a encore osé faire son coming out. Inutile de compter sur les «enfants de la veuve» pour un éventuel outing. Par serment, ils s'interdisent de dévoiler l'appartenance de leurs frères et soeurs.

Des francs-maçons dans le business ? Pour la plupart, c'est un non-sujet. «Je ne crois pas qu'il y ait en France de franc-maçon dirigeant une grande entreprise», assure avec un bel aplomb Pierre Lambicchi, Grand Maître du Grand Orient de France (GO), la principale obédience française (50 000 adhérents). Aucun, vraiment ?

Ce n'est pas l'avis de son prédécesseur, Alain Bauer, Grand Maître du GO de 2000 à 2003 : selon lui, deux frères figureraient parmi les patrons du CAC 40. «Deux seulement ? réagit François Stifani, Grand Maître de la Grande Loge nationale française (GLNF), la deuxième obédience française (42 000 membres). Bauer doit parler de ceux qui sont au GO, et même là, je pensais qu'ils étaient plus nombreux...» Qui croire ?

Le pouvoir des francs-maçons : Challenges, à son tour, s'attaque à ce sujet sulfureux. Encore ! dira- t-on. Henri Proglio est franc maçon. Mais pour la première fois, il n'est question que d'économie. Les dossiers sur la franc-maçonnerie privilégient toujours les réseaux de politiques, de fonctionnaires, de magistrats ou de policiers. Un état dans l'état (éditions Albin Michel), Sophie Coignard ne consacre, par exemple, qu'une vingtaine de pages sur 300 aux fiefs maçonniques dans l'entreprise.

Challenges a donc choisi de traiter l'ensemble des secteurs économiques : la banque (page 54), les entreprises publiques (page 49), les médias (page 56), le BTP (page 52), ou les tribunaux de commerce (page 59). « Depuis Napoléon Ier, la franc-maçonnerie est bien implantée dans tous les monopoles ou anciens monopoles d'intérêt général », explique Alain Bauer, citant pêle-mêle EDF et GDF, La Poste et France Télécom (issus de l'ancien ministère des PTT), Suez Environnement (ex-Lyonnaise des eaux), Veolia Environnement (ex-Générale des eaux), et EADS, pour sa partie correspondant à l'ancienne aérospatiale.

Les mutuelles et les banques coopératives, inventions maçonniques, sont presque des chasses gardées, tout comme le secteur du bâtiment, logiquement investi par les héritiers auto-proclamés des bâtisseurs de cathédrales. L'influence des francs-maçons dans l'entreprise est un héritage de l'histoire que ni les privatisations ni la mondialisation ne sont parvenues à supprimer.

Adhésions en hausse

Au contraire, le nombre de frères et soeurs n'a jamais augmenté aussi vite que ces dernières années. La GLNF adopte chaque année environ 4 000 nouvelles recrues; le Grand Orient en recrute plus d'un millier, et la Grande Loge de France, environ 1 500. Au total, dans la trentaine d'obédiences existantes, il y a aujourd'hui en France plus de 150 000 frères et soeurs. Si l'on tient compte de la règle implicite selon laquelle un initié le reste toute sa vie («Franc-maçon un jour, franc-maçon toujours», dit le proverbe), la confrérie rassemble probablement plus de 300 000 personnes.

Elle donne même accès à un réseau encore plus vaste d'au moins 4 millions de personnes, au moins pour les frères affiliés à la GLNF, la seule obédience française reconnue par la Grande Loge unie d'Angleterre, le «Saint-Siège» de la franc- maçonnerie internationale. Dans la plupart des pays du monde, les «enfants d'Hiram» (du nom de l'architecte du temple de Salomon, père symbolique de la maçonnerie) sont sûrs de trouver un correspondant («garant d'amitié»), ce qui peut être très utile en affaires. Dans certains pays africains, c'est même indispensable. Denis Sassou-Nguesso, président de la République du Congo, est aussi Grand Maître de la Grande Loge de son pays, installée par la GLNF, tout comme l'était feu Omar Bongo au Gabon. Les entreprises qui y sont implantées - Bolloré, Bouygues ou Total - ont tout intérêt à y être représentées par des initiés.

La force d'un réseau social

Certes, ce n'est pas pour «réseau- ter» que la grande majorité des nouveaux venus «passe sous le bandeau» (lors de la cérémonie d'initiation, l'aspirant maçon a les yeux bandés). La fameuse « quête de sens » qui agite les sociétés contemporaines et l'affaiblissement des corps intermédiaires partis politiques, syndicats, associations religieuses expliquent pour une bonne part le nouvel engouement pour la maçonnerie.

L'appartenance à une Loge permet également de développer un réseau social, notamment lors des « agapes », les repas pris en commun à la suite des «tenues» (réunions de maçons). L'occasion de se faire des relations d'affaires ? «Il ne m'est jamais arrivé de discuter business avec un frère», certifie le patron d'une TPE dans le secteur de l'informatique, initié à la Grande Loge de France. Mais il précise aussitôt : « Si l'occasion se présentait, je ne dirais probablement pas non ». Et, s'il avait à recruter, donnerait-il la préférence à un frère ? « Oui, à compétences égales, je lui donnerais plus facilement ma confiance. »

C'est cette préférence - ce « copinage structurel », selon l'expression d'Alain Bauer - qui fait de la maçonnerie un réseau efficace par-delà les querelles idéologiques. En apparence, le fossé est infranchissable entre la GLNF, qui s'interdit d'intervenir dans la vie politique et oblige ses frères à prêter serment sur la Bible, et le Grand Orient, «adogmatique» (n'imposant pas la croyance au «Grand Architecte de l'Univers») et volontiers «laïcard».

Dans Les Loges de la République (Editions du Moment), Pierre Lambicchi, Grand Maître du Grand Orient, met même violemment en cause les obédiences « régulières », comme la GLNF, «qui recrutent dans leurs rangs l'immense majorité de ceux dont on retrouve la triste face dans les affaires de toute sorte qui alimentent les livres anti-maçons». Et les membres de Loges ennemies n'ont pas le droit de se mélanger. Pourtant, étrangement, cela n'empêche pas le Grand Maître de la GLNF d'affirmer : «En réalité, nous ne sommes pas 42 000 mais 200 000. La franc-maçonnerie est un extraordinaire maillage économique et politique.»

Le terreau du clientélisme

L'explication de cette paradoxale unité a un nom : les fraternelles. Des associations qui n'existent qu'en France et permettent à des maçons d'obédiences différentes de se retrouver en dehors des Loges, souvent dans un bon restaurant. Certaines d'entre elles ne posent pas vraiment de problème : ce sont les fraternelles «idéologiques», regroupant des maçons de même conviction (socialistes, gaullistes, écologistes, défenseurs de la laïcité...).

En revanche, il existe des dizaines de fraternelles «professionnelles», réunies autour du même métier ou de la même entreprise, à La Poste, à Air France, à la SNCF, dans les secteurs du tourisme ou du BTP. «Le clientélisme et l'affairisme s'y développent naturellement», explique Alain Bauer, qui, lorsqu'il était Grand Maître du Grand Orient, avait décidé de les «karcheriser». Depuis, les principales obédiences sont unanimes pour condamner ces associations, jugées contraires à l'idéal maçonnique. «Adhérer à la maçonnerie, c'est aller à la recherche de l'autre dans sa différence, explique Pierre Lambicchi. Les fraternelles, c'est exactement le contraire : aller vers ce qui vous ressemble. Je ne vois pas l'intérêt.» Une charte «inter-obédientielle» a donc été élaborée par les principales obédiences afin de les proscrire. Sans résultat.

Le Grand Orient, pourtant à l'initiative du combat, a refusé de la signer. François Stifani, de la Grande Loge nationale de France, reconnaît volontiers qu'elle est «inefficace». Les hautes instances de la franc-maçonnerie font preuve de la même ambiguïté sur la question du secret d'appartenance. Elles ont beau encourager les frères à se dévoiler, avec plus ou moins de conviction, dans les faits, rien ne se passe. Ce secret est pourtant au coeur des polémiques et des critiques.

Le secret en question

Il existe en France d autres «mafias», comme les grands corps de l'Etat ou les anciens élèves des grandes écoles, polytechniciens ou HEC. Mais, au moins, la presse peut-elle en faire état devant l'opinion publique afin que celle-ci juge de la légitimité de telle nomination ou promotion. Avec les francs-maçons, elle est condamnée à naviguer entre les secrets de Polichinelle et les simples rumeurs.

Pour plaider la discrétion, l'argument massue des frères tient en un mot : anti-maçonnisme. Le discours de Pierre Lambicchi, Grand Maître du Grand Orient, résume bien cette position. Quiconque parle de «nid» ou de «pépinière» de francs-maçons est à ses yeux un «fasciste de la pensée». Et dire qu'une entreprise est «remplie» de frères suffit à faire de vous un «vichyssois». Nous ne sommes plus, heureusement, sous le régime de Vichy.

Quelle punition encourrait aujourd'hui le dirigeant d'une grande entreprise à révéler son appartenance à un ordre initiatique, si celle-ci ne signifie rien d'autre qu'une noble démarche spirituelle ou un valeureux engagement social et citoyen ? Pourquoi continuer à se cacher si l'on n'a rien à cacher ?

Enquête du magazine challenges du 24 septembre 2009


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