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Robinsons des Bijagos

Par Crapulax

IMGP3318Ces trois jours passés à Bubaque puis à Rubanne, l'île voisine, ont été des plus instructifs. Enfin en règle, nous en profitons pour socialiser avec les guinéens et sénégalais à Bubaque ainsi qu'avec des européens dans les quelques campements luxueux dédiés aux fanas de pêche aux gros. Nous ne sommes pas mécontents de fréquenter des blancs aussi, d'autant que les gérants des campements comme leurs clients sont des bons vivants aventureux aux parcours atypiques. Nous y sommes à chaque fois accueillis chaleureusement, les « voileux » étant une espèce rare dans la région. Même à Bubaque, escale incontournable de tout périple dans l'archipel, on ne dénombre pas plus de cinq voiliers de passage par an. Le monde est encore plus petit au bout du monde: je ne cesse de rencontrer des personnes avec qui j'ai des connaisances et amis communs, navigateurs ou jolas de Casamance dont nous prenons mutuellement des nouvelles. Il faut de l'audace et de la démerde pour s'installer dans un tel pays: Autonomie totale car rien n'est réparable en Guinée. Quant à faire venir des clients par petit avion à moteur, il aura fallu avant ça prendre en charge la refection de la piste et prendre les autorités par la main, afin qu'ils y installent un poste frontière....

Au contacts de ces pionniers aventureux, nous saisissons mieux les subtilités du pays. Avec eux, nous étudions les cartes

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afin de planifier nos prochaines étapes. Nous identifions ainsi deux mouillages non répertoriés ni sur les cartes ni sur le West African Cruing Guide, et mettons le cap sur les îles désertes du sud-est. A Joao Vieira, nous nous relançons dans une nouvelle expédition en forêt en quête d'un éventuel village Bijagos bien que rien ne soit indiqué sur la carte. Le terrain est plus sec et pratiquable qu'à Caravela. Les traces de coupes sont nombreuses mais aucun humain ne croisera notre chemin pendant ces trois heures de marche au hasard des sentiers. La végétation est variée et changeante: à 10mn à découvert sous la cagne, succède une forêt plus dense de palmiers où trône au centre un vertigineux fromager. Je ne peux m'empêcher de penser à « l'arbre maison » d'Avatar. Cameron aurait peut être pu se dispenser du tout synthèse, il suffisait de venir tourner ici. Parfois, nous nous arrêtons, afin d'entendre les bruits de la forêt si silencieuse et si bruyante en même temps. Impression magique d'un monde oublié. Nous restons sur nos gardes à la vue de gigantesques toiles d'araignées qui enveloppent parfois un palmier, ou du tapis de feuilles mortes qui prend tout à coup les formes sinueuses d'un serpent en fuite. Nous ne trouverons aucun village pour la bonne et simple raison qu'il n'y en a pas sur l'île, comme nous l'indiquera le patron du campement de pêche qui constitue la seule communauté humaine de l'île. Les Bijagos viennent sur Joao Vieira à certaines périodes pour des campagnes de coupes, afin d'extraire l'huile de palme mais n'y habitent pas. Ils en connaissent pourtant chaque recoin et ce sont eux qui ont tracé les sentiers qui la sillonent.

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A Meio, notre  immersion dans la virginité de cet archipel est ultime. A la pointe sud-est où nous mouillons au large d'une crique paradisiaque, nous croisons juste l «African Queen», seul navire à proposer à une quinzaine de privilégiés, un tour d'une semaine de l'archipel au départ de Bissau. L' «African Queen» est bien baptisé. Certes plus grand que le raffiot de Bogart dans le film du même nom, sa silhouette ronde très années 50 va bien dans le décor. Une fois le navire parti, Olga et moi restons les seuls humains sur cette île déserte. Nous ne tentons même pas de pénétrer la forêt encore plus luxuriante que partout ailleurs. Les palmiers, baobabs et autres fromagers atteignent des tailles phénoménales. Nous les longeons avec respect le long de la plage déserte et immaculée sans autre trace de pas que les nôtres. Les rochers basaltiques rouges et l'étonnant tapis de végétation verdoyante qui parvient à pousser en milieu salin sur le sable blanc offrent des contrastes saisissants. Meio est apparement l'île de prédilection des tortues. Tous les 50 mètres, nous croisons la grande carapace blanchie d'une malchanceuse, les traces fraîches des autres sont nombreuses. Les Bijagos sont un bout du monde et Meio en est sans doute son ultime extremité. Solitude parfaite et respectueuse devant le merveilleux, inchangé depuis la création. Le mouillage est malheureusement exposé et nous en repartons le lendemain.

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Nul n'est beoin d'être un grand pêcheur pour s'apercevoir de la richesse des eaux. A chaque navigation, en moins d'une heure, notre rapala Marlboro, le seul qui me reste, nous assure une macro-bonite ou deux, en fonction de notre appétit. Un peu frustré de ne pas pêcher et de manger du Barracuda, on m'a fait cadeau dans un campement d'un must pour en attraper. Il fonctionne effectivement très bien, trop même car dès sa première mise à l'eau et malgré le soin que j'avais pris à le monter, dzing!! Il se fait happer par un monstre qui casse tout et disparaît avant même que nous ayons réalisé ce qui s'est passé. Sans canne à pêche pour amortir le choc initial, la taille des bestiaux que l'on peut remonter avec une ligne seule reste limitée Que ce soit en mer ou en transit avec le dinghy, nous croisons chaque jours dauphins, tortues, petits requins, ou raies à tel point que nos baignades sont limitées. juste le temps de se rafraichir en évitant de se faire croquer par un requin tigre ou marteau un peu curieux.   

Dernière étape à Ilheus Dos Porcos, à la pointe est de Roxa telle que nommée sur les cartes mais qui s'appelle en réalité

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Canhabaque. Ce mouillage calme au nord de l'île, protégée par deux petits îlots déserts est à nouveau un délice mais, après Meio, ce n'est plus tant la nature qui nous y retient trois jours mais les habitants du village de pêcheur de la pointe nord de Canhabaque. Je pense d'abord à tort qu'il s'agit du village Bijagos d'Inorei en réalité plus loin dans les terres. Cette vingtaine de cases est en réalité une installation relativement récente  et cosmopolite d'expatriés venus s'installer ici pour la pêche: Guinéens de Conakry, Jolas ou Serer du Sénégal, maliens, mautitaniens.... Nous rencontrons Ibrahim, natif de Conakry avec qui nous passerons l'essentiel de ces trois jours. Pêcheur cultivé, volontaire et émérite, il nous éclaire autant sur l'histoire et la population de la zone que sur ses techniques de pêche ou encore sur les arcanes du peuple Bijagos qu'il est un rare à connaître de près pour avoir vécu parmi eux, lorsqu'il est arrivé dans la pays dans des circonstances étonnantes vingt ans plus tôt. Notre amitié est scellée lorsque j'offre mon aide à un de ses amis Jola, recemment implanté ici et qui vient imprudemment de perdre son filet de pêche la nuit précédente. Une perte considérable représentant pas moins de 200 000 FCFA. Etant le seul à disposer d'un moteur sur l'annexe et malgré une réserve de carburant limitée, nous partons immédiatement tous les trois au large à sa recherche au delà de la limite raisonnable de notre autonomie. De retour bredouille et à sec après plus de deux heures de recherche, nous devons finir notre rentrée à la rame, marée heureusement dans notre sens, sous le soleil et sans eau. Je promets de revenir le lendemain avec une nourrice pleine de carburant pour une plus longue expédition. Allah fait bien les choses et son filet sera retrouvé le matin suivant.

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Le dernier jour, nous nous rendons enfin au village Bijagos dInorei avec Ibrahim. Sur le chemin qui traverse la forêt mystérieuse, Ibrahim nous détaille les coutumes de ce peuple craint, respecté et en même temps abhorré pour son autarcie farouche. Il connait parfaitement leurs rites et leur mode de vie qu'il nous explique. Le sacré est au centre de tout. Comme en Casamance, c'est l'initation qui mobilise toute les energies. Elle passe par plusieurs stades dont le plus long est la « Grandessa », après la circoncision, événement qui n'intervient dans chaque village que tous les 30 ans. La « Grandessa », retraite des récents circoncis dans le bois sacré que l'on retrouve aussi en Casamance,  jusqu'à devenir initié, a la particularité de durer 8 ans pour les hommes et 3 pour les femmes. Il faut alors quitter famille, habitation et toute forme de vie sociale antérieure. Interdiction  de parler aux femmes ou d'entrer dans une maison du village. On vit dans le bois sacré, nourri par les dons du villages pour lesquel on contracte une dette, sans droit d'utiliser autre chose que la nature pour n'impporte lequel de ses besoins. La société Bijagos est matriarcale au sens où les femmes sont les maitres de céremonies et dotées de puissant pouvoirs. Elles incarnent l'esprit des défunts et démontrent parfois leur pouvoir en terrassant des singes d'une simple tape.

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Sur le chemin du village et une fois rendu, je ne peux m'empêcher de ressentir une atmosphère lente, envoutante et pesante, telle celle de « Coeur des ténébres » de Conrad. Le regard inquisiteur de très vieilles femmes me transperce comme si elles lisaient en moi comme dans un livre ouvert. Ibrahim lui même, pourtant musulman bien avant d'être animiste et qui se défend de croire aux rites animistes, n'en mène pas large lorsqu'il croise sa « tutrice », celle qui fut responsble de lui lorsqu'il habitait Inorei. Elle le toise avec séverité, il baisse les yeux. Il a vécu tant de choses ici, à commencer par cette première nuit sur l'île il y a 20 ans, où il fut visité par un « diable » qui lui dit son destin. Les vêtements manufacturés ont depuis peu remplacé les pagnes tressés mais pour le reste, rien de semble avoir changé depuis la nuit des temps. Venir à Inorei avec Ibrahim est non seulement rassurant mais surtout passionant. Chaque maison, gri-gri, disposition du village a sa significtion sacrée. Rien ne semble avoir été perverti au contact de la modernité. Levi-Strauss aurait  probablement trouvé les Bijagos aussi passionants et intriguants que les tribus amazoniennes.
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De retour chez Ibrahim, nous partageons un dernier succulent Garupa (sorte de petit Mérou) encore meilleur que le Capitaine de la veille. Nous partons le lendemain et j'offre avec plaisir aux enfants d'Ibrahim les deux vélos des mes kids, Thao et Ewen n'habiteront plus sur Galapiat que trois mois par an et ils ont leur quota de bicyclette chez leur mère. Nous prenons la pirogue d'Ibrahim en remorque pour aller en prendre livraison. Ses deux fils nous accompagnent les yeux brillants de félicité.      

La Guinée-Bissau restera une exceptionnelle expérience en voilier. En marge de mes posts habituels, dans les quelques « liens amis », je vais prochainement mettre en ligne un guide de navigation des Bijagos qui s'appuie sur mon expérience, mes échanges et les informations de la courte section du West African Cruising Guide de 1995 qui concerne la zone. A ce jour, il n''existe en effet aucune autre source d'information sur cette région du monde pour les voileux. J'apporte au guide de Steve Jones compléments,

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corrections, ajouts et mises à jour. Idéalement, il faudrait pousser la démarche plus loin en obtenant les droits de traduction de l'éditeur, le Royal Cruising Club Pilotage Fondation, pour produire un guide qui compilerait l'ensemble. Dans l'immédiat, vu la rareté des voiliers qui s'y aventurent, je doute que cela représente un marché suffisant pour que Imray ou tout autre éditeur du genre s'y intéresse. En facilitant la planification d'une navigation aux Bijagos, je ne crains pas d'y favoriser le développement effrené de sa fréquentation. Il faut un minimum de temps pour s'y rendre et les rares que je connais à m'y avoir précédés y sont allés avec un esprit qui mérite ce privilège. Les facheux que l'on rencontre aussi sur les mers prennent plutôt le train de la transhumance moutonnière vers les petites Antilles, afin de s'entasser pour quelques mois dans des mouillages bondés sur bouées payantes, s'arsouiller au Ti-Punch avec les voisins, discuter du dernier gadget électronique inutile du bord et bitcher sur les locaux. Aucun risque de les croiser aux Bijagos avant longtemps.

Nous revenons sur Dakar pour quelques préparatifs et travaux avant la venue de mes enfants qui me rejoindrons avec ma mère pour Pâques d'ici 3 semaines. Ensuite, ce sera la transat vers le Brésil pour un départ prévu début mai. Il y a moins de 300 milles depuis les Bijagos mais la carène s'est à nouveau couverte de coquillages, ce qui tombe bien mal pour une remontée au près et l'exploitation optimale des petits airs. Je tire des bords courts dans les canaux à profiter ou subir les courants de marée pendant toute la phase de sortie de l'archipel. La première nuit, pendant des heures, Galapiat peine contre le courant, progresse à peine dans le Geba en attendant la renverse. Le long de la côte Guinéenne, je prends des raccourcis en coupant à travers des bancs de sables mouvants et peu profonds. Avec l'expérience, je parviens à deviner la profondeur probable dont je disposerai à proximité des brisants. Dérive basse pour remonter au plus près du vent et bonne gite qui limite le tirant d'eau, oeil rivé sur les indications du sondeur qui chute rapidement pour se stabiliser enfin vers 2,5 mètres, ça passe très juste avec quelques dizaines de centimètres sous la dérive.... La remontée du Sénégal est plus reposante. Je prends soin de m'éloigner de la côte afin d'éviter les incessants slaloms entre filets et pêcheurs que nous avions dû négocier avec Nikko lors de la descente en Casamance. La nuit brumeuse et sans lune se confond dans un noir d'encre avec l'océan mais la concentration exceptionnelle du plancton assure du grand spectacle. L'écume luminescente zèbre la surface de l'eau. Le génois s'éclaire au rythme de chaque plongée de l'étrave dans la vague qui s'électrise, des dauphins fusent sous l'eau comme des torpilles traçantes. Parfois, Galapiat fonce sur une barre lumineuse immergée toute proche qui m'inquiète la première fois. OFNI, filet? Non, un banc de poisson qui, à notre approche enfle comme une bulle et se disperse sous la coque dans un feu d'artifice sous marin. C'est absolument magique! Je n'ai jamais vu ce phénomène porté à une telle intensité. La voute céleste a disparue. Elle a comme gagné l'océan où Galapiat imprime silencieusement un sillage scintillant de poussières d'étoiles sur plusieurs centaines de mètres, telle la traine d'une comète marine.


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