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obscurité (16)

Publié le 30 mars 2010 par Feuilly

C’est dans cette position que la mère les trouve. D’un coup d’œil, elle a tout compris. « Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu l’a poussée dans l’eau ? » La question est directe, cinglante même. Non, ce n’était pas vraiment ça. Ce n’était même pas ça du tout. Ils avaient un peu joué et puis voilà, elle était tombée. « Mais enfin, quelle idée de l’entraîner dans l’eau ? Quel âge as-tu à a fin ? Tu te rends compte, elle aurait pu se noyer… » Mais il insiste. Non, cela ne s’était pas passé comme cela. C’est justement parce qu’elle était dans l’eau, que… Enfin, au moment où il s’était approchée d’elle, elle avait glissé... « C’est ce que je disais. Tu as voulu lui faire peur et voilà… Ah on peut vraiment te faire confiance, il n’y a pas à dire ! » L’enfant essaie une dernière fois d’expliquer son point de vue, mais il a à peine ouvert la bouche qu’une gifle retentit, sonore au possible. Le silence qui suit est impressionnant. La mère, affolée, excédée, n’a pas pu se contrôler. C’est la peur qui l’a fait réagir. L’enfant, lui, la regarde et dans ce regard, il y a toute l’incompréhension du monde ainsi qu’une immense tristesse. Cela va donc recommencer ? Cela ne s’arrêtera donc jamais ? C’est alors qu’on entend une petite voix qui dit au milieu des sanglots : « Ce n’est pas lui, maman, c’est moi qui suis entrée dans l’eau. » « Comment cela c’est toi ? » « Oui, je voulais jouer. Lui, il est venu juste pour me sauver. A la fin j’ai glissé et je suis tombée toute seule

La mère s’assoit dans l’herbe. Elle n’en peut plus. Quelle catastrophe. Comment a-t-elle pu gifler ainsi son fils pour une action qu’il n’avait pas commise ? Lui qui justement l’avait tellement aidée ces dernier jours, ne serait-ce qu’en trouvant l’accès de la maison ou en faisant du feu. Il s’était montré si fort, presque adulte et voilà que comme remerciement elle le frappait. C’était bien la peine de fuir un homme violent pour agir de la même manière. « Pardonne-moi » dit-elle. « Pardonne-moi » Et là, subitement, c’est trop, elle n’en peut plus. Tout ce stress accumulé ces derniers mois, la vie conjugale compliquée, les coups, les disputes, les cris et puis cette fuite au hasard à travers le pays, l’angoisse de ne savoir où aller, l’absence de son amie, tout lui revient en mémoire en une seconde. Et maintenant, voilà, elle venait de tout gâcher alors que la chance leur souriait enfin. Elle avait frappé un innocent, elle allait donc forcément perdre l’amour de ses enfants alors que c’était pour eux qu’elle était partie, par amour pour eux. Comment leur expliquer cela ? Comment leur faire comprendre qu’une grande personne a aussi ses limites ? Alors subitement elle éclate en sanglots, les larmes se mettent à couler sur ses joues, tandis qu’avec ses mains elle tente de les cacher comme elle peut.

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Les enfant se sont approchés, craintifs et bouleversés à la fois. Jamais ils n’avaient vu leur mère pleurer. Ils ne savaient même pas que cela pouvait être possible. Ils se regardent, indécis, puis, sans même s’être concertés, ils s’assoient près de cette adulte qui est leur maman et qui souffre tant. Chacun met un bras autour de son cou et ils attendent. Sous leur main, ils sentent les épaules secouées par des spasmes incontrôlés. Ils ne disent rien. Que pourraient-ils dire d’ailleurs ? Ils sont là, tout près, c’est tout et c’est même l’essentiel. Après quelques minutes les larmes se sont taries et ils entendent soudain cette question qui n’a rien pour les rassurer : «Qu’allons-nous devenir ? »

Jamais, en effet, ils n’ont pris conscience avec une telle acuité de la précarité de leur situation. Que vont-ils devenir, en effet ? Ayant investi un domicile de force et illégalement, après avoir abandonné le leur, ne sachant pas de quoi demain sera fait, ignorant tout des intentions du père, là-haut, à l’autre bout du pays, c’est vrai qu’ils ont de quoi être inquiets. Mais aussi, ils viennent de prendre conscience de la force incroyable qui les lie tous les trois. Car l’enfant n’avait pas hésité à se jeter à l’eau pour sauver sa sœur et il ne l’avait pas accusée afin qu’elle ne se fît point punir. Pauline, elle, avait finalement avoué sa culpabilité quand elle avait vu que les choses tournaient mal pour son frère. La mère, de son côté, avait été effrayée a posteriori devant le danger qui avait menacé ses enfants. Chacun s’était inquiété pour l’autre et tout le monde s’était soutenu, en fait, et c’est cela qui était beau. Plutôt que de regretter le passé et de craindre l’avenir, il fallait miser sur cette force qui les soudait, force qui avait déjà fait ses preuves puisque, jusqu’à présent, ils avaient vaincu tous les obstacles.

On se fit quelques caresses, on se cajola un peu, on échangea pas mal de sourires, puis on décida de repartir. Quatre heure ! il était déjà quatre heure et on était encore loin de Limoges… Les voilà qui courent à la voiture. On s’engouffre dedans, le moteur démarre et le véhicule reprend la route à toute vitesse. Mais on n‘a pas fait deux cents mètres que Pauline hurle : « Mes vêtements, on a oublié mes vêtements ! » C’est pas vrai quand même ? Ben si ! Brusque coup de frein, rapide marche arrière et les revoilà au point de départ. L’enfant se précipite, court le long de la berge, ramasse tee-shirt, short et sous-vêtement, puis revient en courant. Rien n’est vraiment sec, évidemment. Tant pis, on redémarre et on fonce vers la départementale. Une fois celle-ci atteinte, la mère, comme à son habitude, roule vite, mais il n’y a rien à faire, la route est sinueuse, il y a des camions, des tracteurs même et on n’avance pas beaucoup, en fin de compte. Cependant, pendant que la conductrice s’énerve à l’avant, à l’arrière de la Peugeot on ne perd pas son temps : on élabore un plan pour sécher les vêtements. Il suffit de les passer par la fenêtre tout en les tenant fermement. Avec le vent, ils seront bientôt secs. C’est donc toutes voiles dehors, comme les caravelles de la Renaissance, qu’on grignote les kilomètres restants, à travers un paysage de collines ondoyantes .

Finalement, il était quand même dix-sept heures trente quand on arriva à Limoges, en pleine heure de pointe. Il fallut d’abord trouver un parking, ce qui ne fut pas facile, puis arpenter les rues à la recherche d’un serrurier, interroger les gens, se renseigner. Personne n’en connaissait un, évidemment ! Il faut dire qu’on ne change pas une serrure tous les jours. Et puis rares sont les personnes qui s’approprient la maison d’un autre comme ils l’avaient fait… Il allait être dix-huit heures et les magasins commençaient déjà à fermer alors qu’ils n’avaient encore rien trouvé. Ils n’avaient quand même pas fait tout ce trajet pour rien ! En plus, l’atmosphère de la ville leur semblait insupportable. Habitués qu’ils étaient maintenant au grand air et à la campagne, ils ne supportaient plus cette agitation stérile, ce bruit, ces voitures polluantes, ces coups de klaxons, bref, ce qui faisait le quotidien de la majorité de la population.

Ils commençaient à baisser les bras, découragés, quand ils rencontrèrent un vieux monsieur qui semblait tout connaître. Il devait bien avoir quatre-vingt-dix ans et on aurait dit qu’il avait vécu toutes les guerres du siècle passé. « Une serrure ? » grogna-il d’une voix presque éteinte, en contemplant d’un œil sceptique la pièce de métal que la mère avait sorti de son sac. Mais oui, bien sûr qu’il savait où on pouvait s’en procurer une. C’était tout près d’ici, dans une petite rue, il allait les accompagner jusque là. Après tout, cela lui ferait une promenade. Evidemment, il ne marchait pas très vite et ce serait même un euphémisme de dire cela. En fait, il mettait un pied devant l’autre avec une lenteur d’escargot, tout en s’appuyant sur sa canne. A un moment donné, il s’arrêta même pour sortir son paquet de tabac. Et le voilà qui se met à se rouler une cigarette avec ses doigts tremblants. Quelque peu excédée, la mère demanda s’il ne pourrait pas plutôt leur indiquer le chemin, car elle craignait d’arriver après la fermeture du magasin. « La fermeture ? Mais c’est déjà fermé, de toute façon. C’est toujours fermé, en fait. Il faut connaître, c’est tout et sonner. Ne vous inquiétez pas, ma petite dame, ne vous inquiétez surtout pas. Vous allez trouver ce que vous cherchez. Si vous ne trouvez pas là, vous ne trouverez nulle part, ça je peux vous le garantir ! » Et sans se préoccuper le moins du monde de la réaction de son interlocutrice, il continua à rouler sa cigarette. Exaspérant ! Il était exaspérant. Mais on n’avait pas le choix, il fallait bien passer par lui.

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Limoges


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