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Réponse de Christophe Nick sur le site de Marianne...

Publié le 09 avril 2010 par Evangeline

Christophe Nick répond à Vincent Peillon, Paul Quilès et Marie-Noëlle Lienemann qui ont condamné — et poursuivi en justice — son émission, le «Jeu de la mort». Le journaliste défend son adaptation de l'expérience de Milgram et dénonce les «nouveaux» tartuffes du PS qui à ses yeux incarnent la gauche morale et molletiste. Voici la tribune qu'il a fait parvenir au site Marianne.fr
"Trois dirigeants du Parti Socialiste partent en guerre contre une création documentaire diffusée sur France 2 les 17 et 18 mars dernier. En tant qu’auteur et producteur de ces films (« Le jeu de la mort » et « le temps de cerveau disponible »), me voilà sommé de répondre en justice de « provocation au crime » par deux anciens ministres de François Mitterrand. Vincent Peillon relaie leur plainte sur l’antenne de France Inter au nom de la « vertu » contre le « vice » (07/04/2010).
capture d'écran
Certains commentateurs avaient pris l’action des deux retraités de la vie politique pour un coup de pub. Il faut se faire une évidence : dans la bouche de Vincent Peillon, cela devient un axe de bataille, une ligne politique : feu sur deux documentaires qui dérangent, feu sur le service public qui ne convient pas.
Cette affaire est grave. Il ne s’agit pas d’un débat qui s’envenime puisque le débat existe par ailleurs : plus de 1 800 blogs (source : cabinet Linkfluence…) s’en font l’écho quotidien. Rien que le site web de France 2 consacré au thème « jusqu’où va la télé » comptabilisait au 30 mars 164 000 visites, plus de 400 000 pages lues, 1 847 messages postés -un record pour des documentaires. Nous avons l’écho de centaines de débats dans des lycées et universités, avec des enseignants ravis de pouvoir ouvrir une brèche sur le contenu des programmes télés, et plus largement sur les problématiques de soumission, de libre-arbitre, de responsabilité individuelle, de rapport à une autorité.
 
C’est la très grande force de l’expérience de Stanley Milgram. Voir comment des individus sans histoire, parfaitement semblable aux autres, sont incapables de se révolter contre des ordres abjects, parce qu’ils ne sont pas armés pour résister aux ordres d’une autorité « légitime », cela fait mal, cela perturbe, cela heurte. Mais cela interroge : pourquoi ne sommes-nous pas armés ? Comment se prémunir ?
L’histoire du XXe siècle est censée nous avoir enseigné qu’il fallait désobéir à tout ordre inhumain. La transposition de l’expérience de Milgram à l’univers de la télévision prouve que d’autres types d’autorités que celles reposant sur une hiérarchie (armée, police, parti) ou sur un pouvoir coercitif (dictature, milice, etc.) peuvent nous soumettre et nous rendre obéissants.
 
Voilà le fond du débat. Il est le fruit de notre travail, le prolongement de dix années d’enquêtes documentaires autour des mécanismes de la violence. À l’automne dernier, France 3 diffusait les trois épisodes de notre série « la mise à mort du travail ». Le premier était consacré à la souffrance, aux mécanismes de harcèlement et de suicides. Il se terminait par cette phrase de Marie Pezet : « pourquoi nous soumettons-nous à cette sauvagerie ? »
À cette question centrale, vitale, essentielle pour toute société, l’expérience de Milgram apporte des réponses, certes choquantes, mais incontournables : lorsque nous sommes seuls face à n’importe quel pouvoir, nous sommes des êtres manipulables, et donc obéissants. En décrivant le processus de cette soumission dans nos films, nous donnons à ceux qui veulent bien le regarder des clés pour repérer, dans nos propres comportements, ce qui nous amène dans cet « état agentique » que Milgram conceptualisa génialement : cette capacité à libérer la tension que génère un conflit de valeurs face à une autorité en devenant obéissant.
Boris Cyrulnik, Yves Michaud, Jean Claude Guillebaud, Jean Claude Kaufmann, Jean Louis Missika, Philippe Mérieux, Bernard Stiegler parmi des dizaines d’autres grandes consciences du pays ont salué notre travail en ce qu’il permet ce débat de fond. Qu’ils en soient tous ici remerciés.
Alors quoi ? Le film n’était pas parfait ? Trop pédagogique ? Pas assez ? Normal : parlons-en. Le commentaire est trop vif ? Pas assez explicite ? Il manque des éléments de compréhension ? Nous sommes là pour en débattre. On déteste les conclusions ? On remet en question des présupposés ? On veut trouver « un truc » qui expliquerait autrement ce comportement de soumission ? Mettons tout à plat. La polémique existe depuis 1963, date de la publication des premiers travaux de Milgram. On trouve ça révoltant ? Insupportable ? Trop violent ? On en discute et on argumente.
Seulement voilà. Tout change lorsque des responsables politiques appelés à exercer les plus hautes fonctions en arrivent à dire : stop, faut pas, « c’est du vice », cachez cette soumission que je ne saurais voir…
Là, il faut se pincer pour se réveiller. La tartufferie est risible quand elle émane de prédicateurs déjantés. Elle fait peur quand elle sert de posture à un candidat crédible à la présidentielle. Elle met en colère quand elle prétend vous traîner devant la justice.
Les nouveaux tartuffes du PS réinventent la police de l’esprit, au nom d’une morale qu’ils décrètent et veulent codifier (Quilès et Lienemann ne cachent pas attendre du procès qu’il fasse jurisprudence). Condamner pour enfin interdire ce qui les perturbe! Le rêve de Quilès en 1981 (couper des têtes) deviendrait enfin possible en 2010 ?
 
Je n’ai qu’un précédent en mémoire : lorsqu’en 1988 la hiérarchie catholique avait tout fait pour interdire « la dernière tentation du Christ » de Martin Scorsese. Vent debout, la gauche unanime avait défendu le droit à la création contre l’obscurantisme.
 
Nous voilà à front renversé. C’est maintenant de gauche que souffle l’ordre moral. Sauf qu’on n’attaque pas qu’un travail de création : on veut aussi interdire une recherche scientifique !!! Sept universitaires, tous éminents chercheurs en psychologie sociale, ont piloté cette expérience sous la direction du professeur Jean Léon Beauvois. Scandale ! D’autres chercheurs en sciences de la communication les ont rejoint. Horreur ! Plusieurs revues scientifiques (Sciences et Avenir, Cerveau et psychologie, La Recherche) ont rendu compte ou publié leurs travaux. D’autres sont en préparation. « Du vice ! » s’écrie Peillon !
Mais pour qui se prend cet homme ?
A-t-il seulement vu les films ?
Si oui, est-ce l’horreur du miroir tendu qui le fait réagir ainsi ? Combien d’années Vincent Peillon s’est-il soumis, en bon lieutenant de dirigeants qu’il exécrait et qu’il piétine aujourd’hui allègrement ?
Moi et tous ceux qui ont travaillé sur ce programme assumons ce que nous avons fait. Nous le revendiquons et en sommes fiers. Mettre à jour les mécanismes d’emprise sur les individus qu’un système aussi universel que la télévision peut sécréter DEVAIT être montré, démontré, analysé.
Non, disent ces dirigeants socialistes. Vous n’aviez pas le droit ! Il ne faut pas savoir. Il ne faut pas regarder en face à  face, droit dans les yeux, la part la plus sombre de l’humanité. Il faut oublier Milgram, le laisser sur les étagères poussiéreuses des années 60.
 
Parce que ça vous fait mal ? Parce que c’est dangereux ? Parce que ça vous remet en question ?
Oui, l’impureté morale (le mensonge nécessaire à l’expérience) nous a paru  préférable à l’angélisme de ceux qui continuent à diffuser des programmes de plus en plus violents, ou de ceux qui ne croient pas à leur potentiel destructeur. Sans cette prise de risque scientifique, on en reste fatalement au niveau du discours général, à l’opinion : on s’interdit l’analyse.
Et donc oui, c’était l’honneur du service public d’assumer ce travail. C’était son audace de poser la question de son propre pouvoir. C’était son rôle de mettre en garde contre les dérives de certains programmes de chaînes commerciale. C’était son devoir de s’interroger sur la question du « temps de cerveau disponible » chère à Le Lay, qu’exploitent les marketeurs qui dirigent certains mass médias. C’était sa mission de mettre en avant les mécanismes pulsionnelles qui sont exacerbés dans ces programmes ravageurs.
Il aurait été digne qu’au PS on participe de ce débat. Il aurait été normal que ses dirigeants condamnent ses trois camarades. Il aurait été sain que ce parti ose s’interroger sur ses responsabilités lorsque, au pouvoir, il contribua si fortement à ce que le PAF soit ce qu’il est. Le PS aurait été cohérent avec ses propres valeurs s’il avait pris la défense du service public.
Hélas, ce n’est pas le cas.
 
Vient donc le temps des grandes questions.  Si l’on s’autorise à pilonner le service public, n’est-il pas troublant de voir que JAMAIS les programmes de TF1 ou M6 ne font l’objet de la moindre critique de dirigeants socialistes ?  Faut-il rappeler ces temps noirs du début des années 90 où le groupe Bouygues comme la Lyonnaise des eaux entretenaient des rapports malsains avec tous les élus locaux, régionaux et nationaux ? Le PS n’aurait donc rien appris ? La morale pour les autres, le cynisme pour soi-même ?
La tartufferie  rend ses victimes paranos. Quelqu’un va bien sortir du bois et nous dire : non non, c’est une erreur, nous ne mangeons plus de ce pain là… Prions pour que ces dirigeants politiques ne soient que des égarés n’ayant pas regardé le programme. Sinon, à jouer les malins devant les tribunaux, ils n’auront réussi qu’à réveiller en nous le cauchemar d’une gauche molletiste, populiste, pour tout dire liberticide. Leur jeu de la mort, en quelque sorte.


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