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L'individualisme est un humaniste (première partie)

Publié le 28 novembre 2007 par Christophe Foraison
En ce moment, j'ai de plus en plus de mal à consacrer du temps à SOS...SES...Je blogue.

Le rythme de parution des billets s'est considérablement ralenti, mais je vois que cela vous laisse plus de temps pour lire et relire d'autres articles (ce mois de novembre, je risque d'atteindre les 500 000 pages vues, c'est pas dingue ?).


Mardi soir, à l'Université pour tous, nous avons étudié la thèse de François de Singly dans son livre paru en 2005: "L'individualisme est un humanisme" (aux éditions de l'Aube).
Je vais publier quelques extraits et en profiter pour commenter l'actualité de ces derniers jours (histoire de rattraper mon retard)

François de Singly est l'un des rares sociologues à mettre en avant les aspects positifs des changements sociaux que nous vivons.
Il caractérise le lien social à travers quatres dimensions: l'individualisme citoyen, relationnel, compétitif et humaniste.
Examinons-les et utilisons-les. Aujourd'hui, nous traiterons des deux premiers.

Première dimension: L’individualisme citoyen

"L’individualisation politique consiste à émanciper les individus de ces appartenances sur lesquelles ils n’ont pas de contrôle. La formation du citoyen consiste dans le pouvoir dont chacun dispose pour avoir prise sur son existence."
Il s'agit donc de faire apparaître un individu abstrait (le père, l'élève, l'épouse, le salarié....), libre car il n'est plus sous la dépendance des tutelles traditionnelles (celle de la famille ancienne, des Eglises, des communautés villageoises ou même des classes sociales). Cet individu est doué de raison, il est capable de faire des choix par et pour lui-même.

On peut voir plusieurs manifestations concrètes de cet individualisme citoyen:
   -François de Singly insiste beaucoup sur le mariage et le divorce. Le mariage doit se transformé en contrat passé entre deux individus libres. Il ne doit plus être un "mariage arrangé" par les familles pour maintenir ou accroitre le patrimoine matériel (les terres, les boutiques) ou immatériel (l'héritage culturel).
Il cite par exemple une loi tellement individualiste pour l'époque (donc révolutionnaire) qu'il a fallut l'abondonner. C'est la loi du 20 septembre 1792 qui crée le divorce par consentement mutuel il y a presque deux siècles. En effet, dans cette loi, il est écrit que "l'un des époux peut faire prononcer le divorce sur la simple allégation d'incompatibilité d'humeur ou de caractère". Il faudra attendre 1975
pour que ce type de divorce soit à nouveau reconnu par la loi.

   - l'une des réformes les plus importantes (mais les plus méconnues aussi) est celle qui instaure l'isoloir (loi du 29 juillet 1913). L'isoloir va faire émerger cet individu démocratique abstrait. François de Singly écrit: "Avant d'entrer dans l'isoloir, l'individu a toutes ses appartenances, il est défini par une série de dimensions statutaires. Une fois dans l'isoloir (...), il se dépouille pour laisser apparaître seulement une identité commune à tous, celle de citoyen doué de raison."




   - Enfin, on peut voir également dans la légendaire blouse de l'écolier un symbole de cet individualisme citoyen. Dans l'école Républicaine (celle de Jules Ferry) chaque élève, par sa blouse, laissait ses appartenances sociales, géographiques à la porte d'entrée de l'école.
Cet individualisme est représentatif de ce que François de Singly appelle la première modernité (qui s'étend de 1789 à 1960).
  L'individualisme relationnel.
Pour François de Singly, c'est "la forme de reconnaissance la plus personnelle, la relation au sein de laquelle l'individu se sent reconnu comme être unique et original."  Cette quête de reconnaissance - dont Charles Taylor a montré qu'elle était le pivot du lien social actuel- trouve son aboutissement dans la relation amoureuse et amicale entre deux individus.
En effet, " idéalement, l'amour naît entre deux individus qui parviennent à se voir au-delà de leurs appartenances. L'un et l'autre éprouvent le sentiment heureux d'être enfin reconnus, témoin ce héros de Beaumarchais qui déclare, dans le Barbier de Séville, qu'il "est si douc d'être aimé pour soi-même."
Et lorsque cette reconnaissance interpersonnelle ne se réalise plus, l'individu sent qu'il n'est plus regardé pour lui-même, qu'il n'est plus dans le regard de l'autre; alors les liens se distendent et peuvent conduire à la rupture (ici le divorce).
Il me semble qu'il y a là une grille d'analyse intéressante: ne peut-on pas penser qu'il y a une crise entre ces formes d'individualisme ?
L'individualisme abstrait de la première modernité tourne un peu à vide face aux inégalités et aux discriminations. Le besoin de reconnaissance, on le voit, est extrêmement fort. Alors qu'auparavant notre identité était relativement figée (le mari, le père, le salarié: à l'âge adulte, on "savait qui on était"), aujourd'hui, cette quête d'identité est plus difficile, elle reste inachevée. Mais en même temps, elle gagne en intensité:  on veut être reconnu pour soi et par les autres.
Les émeutes urbaines peuvent, en partie, traduire ces contradictions. Les rapports des jeunes avec la police et avec la société sont susceptibles d'être passés au crible de cette grille d'analyse.
D'un côté, on leur parle de l'individualisme abstrait: celui qui doit respecter les règles de la République comme le citoyen lambda.
De l'autre côté, ces jeunes ont le sentiment d'être discriminés, rejetés (par la police, l'école, le monde du travail...). Ils expriment une forte demande de reconnaissance de leur situation (c'est l'autre facette de l'individualisme).
Cette rage, on l'a vu, n'a pas eu de débouchés politiques "concrets" comme avec les luttes ouvrières du siècle dernier (les professionnels de la lutte sociale ont obtenu, par des compromis, des conquêtes importantes: les congés payés, la sécurité sociale...).
La prochaine étape sera peut être celle d'un nouveau débat sur les politiques de discrimination positive lors de la présentation au mois de décembre d'un plan pour les banlieues ?
D'ailleurs, la semaine dernière, le Conseil Constitutionnel a refusé l'élaboration de statistiques ethniques au nom des principes de l'individualisme citoyen (en s'appuyant sur l'article 1 de notre constitution: "La France est une République indivisible, laique, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion")
Accrochez-vous...c'est chaud devant ^^

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