Magazine Humeur

Thomas

Publié le 16 avril 2010 par Jlhuss

baton-houx.1271367940.jpgAvant de repartir pour deux ou trois semaines sur mes sentiers favoris,  voici en guise d’au revoir, un conte du Chemin de Saint Jacques (inédit). Au revoir à tous.
Chambolle

La retraite venue, Thomas prit, comme bien d’autres, le Chemin de Saint-Jacques , sac au dos et bâton en main. Taillé quelques années plus tôt, dans un buisson de houx, cet accessoire tenait plus de la trique que des bourdons ornés d’animaux fantastiques, de fleurs extraordinaires ou de lettres entrelacées qu’exhibent certains pèlerins, virtuoses du ciselage sur bois. Thomas n’en éprouvait nulle honte, conscient de sa maladresse et satisfait d’avoir réussi malgré tout, à découper dans l’écorce, deux bandes claires séparées par un espace de la largeur de son poing.
Du début à la fin de son pèlerinage, ce bâton, tout rustique qu’il fut, remplit  fidèlement sa mission. Il l’aida à grimper les côtes les plus pénible et, dans les descentes les plus scabreuses, il le garantit des glissades. Il lui fut un soutien dans les moments de souffrance et un jeu aux jours d’allégresse. Il dissuada quelques chiens, fit s’écarter quelques vaches et, entre Leòn et Hospital del Orbigo, servit de piste d’envol à une coccinelle. Bref, il fut le plus fidèle et le plus sûr des compagnons. Aussi, quand Thomas, arrivé à Santiago, pénétra dans la cathédrale, il garda son bâton à la main du pilier de l’entrée, à la crypte qui abrite le tombeau de l’apôtre. En donnant l’abrazo rituel au buste du Saint, le bois cogna légèrement l’épaule de la statue, ce pourquoi il fut morigéné le sacristain qui, assis dans un coin, veillait au bon déroulement du rituel.

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Tout au long de son voyage, Thomas s’était senti déchiré entre ce qu’il avait été et ce qu’il se sentait devenir. Dans son enfance, il avait reçu l’éducation religieuse assez sommaire qu’imposaient son milieu et les usages du temps. Il s’était ensuite empressé d’en oublier l’essentiel et il s’était construit un agnosticisme commode, fait d’approximations morales, de postures vaguement contestataires et d’une indifférence polie qu’on pouvait, si on était indulgent, prendre pour de la tolérance. Le pèlerinage, avec ses rencontres, ses grandes et ses petites épreuves et le champ qu’ouvre à la pensée et aux songes la longue suite des routes et des chemins, ébranla cet édifice. Il ne le détruisit pas.
De retour chez lui, il reprit sa vie d’avant. Sa femme, plus jeune que lui de quelques années, travaillait encore et le laissait seul des journées entières. Quelques heures de bénévolat, l’entretien de son jardin et une ou deux marches par semaine ne suffisaient pas à remplir des heures dont le vide laissait s’installer, trop souvent à son goût, une inquiétude dont il refusait de s’avouer les causes. Il se chercha donc de nouvelles occupations et, un peu comme un enfant se laisse séduire par les bonbons aux couleurs chimiques qui se vendent à l’entrée des cinémas, il s’abonna à Internet. Il colora cette décision du fallacieux prétexte de recherches nécessaires à un vague projet d’écriture, mais ses motivations étaient moins avouables. Nouveau et virtuel Monsieur Le Trouhadec, saisi par la débauche, les seuls espaces documentaires qu’il souhaitait visiter était ceux que la législation réserve aux adultes  et qu’une morale personnelle assez rigide ainsi que la crainte du qu’en dira-t-on et des maladies sexuellement transmissibles lui avaient toujours fait éviter dans la réalité.
La pornographie vulgaire, répétitive et sans imagination de ces sites eut tôt fait de le lasser et il s’en détourna d’autant plus vite que la lecture d’un article sur les espaces de dialogues du ouèbe lui avait ouvert de nouveaux horizons. Il se mit à fréquenter assidûment tchats et forums. D’abord timides, ses interventions se firent plus hardies, plus longues et plus fréquentes. Il se fit quelques relations qui, pour être virtuelles n’étaient pas sans charme et, bientôt, il passa devant son écran, le plus clair de ses journées
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On sait que les internautes dissimulent leur identité sous des pseudonymes, mot qu’ils abrègent en pseudo, plus ou moins heureux. Thomas, qui avait choisi de se faire appeler Tallement en hommage à ce chroniqueur, entretenait avec un petit groupe de ses semblables, des conversations dont le décousu, et parfois l’étrangeté, faisaient tout le charme. Parmi eux, il distingua vite une certaine Mouette dont le penchant pour l’équivoque, parfois scabreuse, et le jeu de mot, souvent plus qu’ambigu, s’accordaient bien avec son goût du double sens et d’un certain marivaudage libertin. Abandonnant la place publique, ils prirent l’habitude de dialoguer en privé et, un mot en entraînant un autre, ils en arrivèrent aux confidences, puis aux révélations, pour finir par l’aveu réciproque de fantasmes dont Thomas n’aurait jamais pensé qu’il les exprimerait un jour. Pour faire bref, disons que, s’il leur avait pris fantaisie de noter leurs conversations et de les réunir en un recueil, les censeurs de jadis les auraient, enfouis sans hésiter au plus profond de l’enfer de leurs bibliothèques.
Thomas était de ces hommes qui, croyant les rendre moins vulgaires, habillent volontiers de beaux sentiments, leurs appétits les plus triviaux. Il se persuada donc qu’il était tombé amoureux de Mouette (qui lui avait appris qu’elle se nommait Laurence), alors qu’il était tout simplement la proie d’un  peu original démon de midi. Sa correspondante, qui se disait négligée par un mari obtus et parfois presque brutal, ne le découragea pas. Ils échangèrent des photos, via le ouaibe. Ce qu’ils y virent ne leur déplut pas et ils ajoutèrent à leurs échanges par écran interposé des conversations au téléphone où il était surtout question de ce que l’un ferait à l’autre et l’autre à l’un si, au lieu d’être séparés par plusieurs centaines de kilomètres, ils s’étaient trouvés dans la même pièce.
Tant fut procédé qu’un jour, à l’occasion d’un voyage de Laurence à Lyon, Thomas qui vivait à une centaine de kilomètres de là, vint la retrouver. Ils s’étaient dit tant et tant de choses qu’il leur était impossible de ne pas tenter d’en mettre au moins quelques-unes en pratique et ils passèrent la journée dans un hôtel discret proche de la gare de Perrache où Thomas devait reprendre son train.
Cette rencontre lui laissa une étrange sensation. A peine eut-il quitté Laurence qu’il se sentit saisi du remords d’avoir trompé une épouse qu’il aimait et à laquelle il avait toujours été fidèle. En même temps, il devait s’avouer que les sensations éprouvées pendant ces quelques heures n’avaient nullement apaisé un désir qui restait toujours aussi puissant. A tout cela s’ajoutait la pénible impression qu’il s’était gravement écarté du chemin intérieur dont il sentait que dépendait bien plus que ce qu’il n’avait imaginé quand, non sans hésitations, il s’y engagé depuis son arrivée à Compostelle.
Il vécut les semaines suivantes dans un état de curieuse ubiquité, vivant à l’ordinaire avec sa femme et continuant d’entretenir avec Laurence les mêmes relations virtuelles et téléphoniques que celles qui avaient précédé leur rencontre. En même temps il se débattait avec une conscience qui lui reprochait non seulement de tromper l’une et l’autre de ces deux femmes mais aussi de s’abuser lui-même. Les choses restèrent en cet état jusqu’au printemps où il décida de repartir pour une quinzaine de jours sur les chemins de Saint Jacques.
Son choix ne devait rien au hasard car son itinéraire, le tronçon de la voie de Vézelay qui va de Bourges à Limoges en traversant Châteauroux, passait à une cinquantaine de kilomètres de la villette où vivait Laurence. Dès que celle-ci connut les dates et les étapes de son voyage, elle lui fixa un rendez-vous à Argenton qui se trouve à peu près à mi-chemin et où il devait se trouver le vendredi soir suivant le lundi,  jour de son départ.
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Arrivé à Bourges le dimanche, Thomas parcourut en touriste ordinaire la capitale du Berry. En errant au hasard des rues, il finit par entrer dans la petite église de saint-Pierre-le-Guillard dont la façade austère se dresse à quelques centaines de mètres du centre-ville et de ses commerces. On y disait la messe. Il l’écouta, retrouvant sans peine, les mots de son enfance. Quand il sortit, il était temps de déjeuner. Il mangea dans une quelconque brasserie puis il se dirigea vers la cathédrale à laquelle il avait réservé son après-midi. Pour commencer, il monta à la flèche d’où il chercha, sur l’horizon, les traces de la chaussée romaine par laquelle, jadis, les pèlerins venus du Nord arrivaient dans la ville, puis il entreprit de faire le tour de l’édifice.
En passant devant la chapelle de Jacques Cœur , il s’arrêta pour regarder le vitrail où Saint Jacques, le bourdon à la main, veille sur le grand argentier de Charles VII. Il n’était pas seul. A quelques pas de lui, un homme d’une soixantaine d’années contemplait la scène. Trapu, des cheveux déjà rares, une courte barbiche d’instituteur à la retraite, les yeux vifs dans un visage tanné de soleil et de vent, il était  vêtu de l’universelle tenue randonneuse et pèlerine, veste rouge ouverte sur une chemise bleu passé, pantalon vert pâle orné de poches et  chaussures de marches ternies par la poussière et la boue des chemins. Il se tourna vers Thomas : 

-   Vous avez remarqué son bâton ?
-   Non ! Thomas avait répondu sans trop réfléchir, surpris par la question de l’inconnu.
-   Regardez le bien. Il a quelque chose d’extraordinaire. Comme tous les bâtons de pèlerin d’ailleurs.
Thomas sourit
-   Vous ne me croyez pas, vous avez tort. Mais c’est sans importance. Un jour, vous comprendrez.

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L’homme eut un bref signe de tête et s’éloigna sans lui laisser le temps d’ajouter un mot. Thomas le regarda partir. Au cours de sa pérégrination, il avait croisé plusieurs de ces originaux, plus ou moins inspirés. Les uns développaient des théories fumeuses qu’ils vous infligeaient longuement le soir à l’étape. D’autres, comme celui qu’il venait de rencontrer, vous interpellaient au hasard d’une halte et vous assénaient une ou deux phrases plus ou moins sentencieuses. Ensuite ils vous plantaient là, vous laissant le soin de trouver un sens à ce qu’ils venaient de dire. Thomas avait remarqué qu’on revoyait souvent les premiers qui, chaque jour, cherchaient une nouvelle et complaisante oreille pour y déverser leurs élucubrations, mais jamais les seconds. Il s’était amusé de ce détail où il n’avait vu qu’une de ces bizarreries qui sont l’ordinaire du pèlerinage.
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Il regarda le vitrail avec plus d’attention. Non, décidément le bourdon du saint n’avait rien de remarquable. Il était même des plus communs, dépourvu de pommeau et de toute espèce d’ornements. « Comme mon bâton, pensa Thomas, il lui manque juste les deux bandes. » Au même instant, un rayon de soleil éclaira le vitrail faisant naître deux ombres qui tracèrent deux anneaux sur le bourdon de part et d’autre du poing de Saint Jacques.  Thomas sourit. C’était une coïncidence, rien de plus, mais elle s’accordait si bien avec ce qu’il venait d’entendre qu’il décida de la prendre comme un de ces minuscules miracles qui illuminent l’ordinaire de l’aventure pèlerine.
Le lendemain le trouva sur les chemins du sage pays berrichon où l’esprit entre champs, bois et villages, peut vagabonder en liberté. Celui de Thomas fit plus que battre la campagne, passant des souvenirs aux remords pour finir par des questions auxquelles il s’obstinait à ne pas vouloir répondre. De temps en temps, il repensait à ce qui s’était passé dans la cathédrale, puis il l’oubliait très vite, repris par le flot de ses pensées contradictoires et douloureuses dont, contrairement à l’habitude, la marche ne dissipait pas la noirceur.
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Parti du petit bourg de Velles aux premières heures de l’aube, il arriva à Argenton à la fin de la matinée. Laurence lui avait fixé rendez-vous au milieu de l’après-midi. Il s’offrit, dans un hôtel du centre, le luxe d’une chambre confortable. Après une toilette un peu plus minutieuse que d’habitude, il déjeuna rapidement puis retourna à sa chambre pour une sieste dont le bruit d’une perceuse le tira plus tôt qu’il n’eut voulut. En maugréant il regarda sa montre. Il lui restait presque deux heures. Il décida d’en profiter pour visiter la ville.
En sortant de l’hôtel, il s’aperçut que, machinalement, il avait pris son bâton avec lui. Il se jugea aussitôt un peu ridicule d’arpenter les rues d’Argenton avec un accessoire fait pour les creux et les bosses des grands chemins. N’était-ce pas, aussi, faire preuve d’une vanité déplacée que d’exhiber aux regards de citadins attachés à leurs carrés de bitume, cette évocation d’espace et d’aventure. Du coup, il fut tenter de retourner dans sa chambre pour y ranger son bâton, mais, mi-paresse, mi-mépris du qu’en dira-t-on, il y renonça. Il commença sa promenade en se dirigeant vers la Creuse sur laquelle naviguait  une escadre de canards sauvages. En face de lui, une gigantesque statue de la Vierge écrasait les vieux toits de sa masse dorée. Elle lui en rappela d’autres, croisées dans des endroits inattendus. Celle, toute blanche, qui, un peu avant Saugues, veillait sur les
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pèlerins du Puy ou cette autre, grise et rude, dressée au-dessus de Domecy sur Cure pour illuminer une des branches de la voie de Vézelay. La vieille prière jamais oubliée, lui vint aux lèvres et, par une espèce de superstition, il la marmonna en latin.
A l’heure dite, il était devant la mairie. Laurence arriva presque aussitôt dans une souple robe d’un bleu doux qui allait bien au châtain de ses cheveux et à son teint un peu mat. Il effleura ses lèvres d’un baiser rapide et proposa d’aller prendre un verre, le temps de refaire un peu connaissance. Une terrasse les accueillit où ils s’installèrent. Tout de suite, elle le questionna. Comment se passait son voyage ? Etait-il fatigué ? Avait-il fait des rencontres ? Il répondait en phrases brèves, un peu déconcerté, ne sachant que dire pour en venir à ce qu’ils savaient, tous les deux, être l’important de leur rencontre : la chambre qui les attendait à quelques rues de là.
Pendant qu’ils parlaient, son bâton, qu’il croyait avoir calé contre sa chaise, glissa et tomba à terre. Il le ramassa et, distraitement, il le posa sur la table entre Laurence et lui. Ils reprirent la conversation où ils l’avaient laissé. Laurence lui posa une question sur les gîtes où il avait couché. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais il la referma aussitôt rendu muet par ce qu’il voyait. Petit à petit les traits de sa compagne se transformaient. Ce n’était pas une métamorphose brutale, plutôt un subtil changement qui, tout en conservant la forme générale du  visage de Laurence, accentuait ses défauts, en créait d’autres et, pour finir lui donnait un aspect atroce effroyablement démoniaque à la fois lubrique et bestial. Le geste brusque qu’il eut pour repousser cette abominable vision fit tomber le bâton. Aussitôt, le visage de Laurence redevint normal, mais elle était toute pâle  et il lut dans ses yeux le même effroi qui s’était emparé de lui.
-   Je crois qu’il vaudrait mieux arrêter. Il parlait à voix basse en détournant le regard tant il craignait de revoir ce qui venait de le terroriser
-   C’est fini alors ? On sentait dans la question de Laurence comme un immense soulagement.
-   Oui, c’est fini.
Sans un mot, elle se leva et s’éloigna en direction de la gare. Il ferma les yeux quelques secondes, quand il  les rouvrit, elle avait disparu.
-   Vos consommations ! Le garçon déposait devant lui les deux bières qu’il avait commandées. Il paya et commença de boire à petites gorgées.
-   Je peux m’asseoir ?
L’inconnu de Bourges le regardait en souriant.
-   Si le cœur vous en dit ! Thomas montra le second verre.
-   Avec plaisir ! l’homme prit la place que Laurence venait d’abandonner. Il but une ou deux gorgées puis, reposant son verre:
-   Alors, tu as compris ?
-   Je crois que oui !
-   Juste le mot qu’il faut. Croire, tout est là ! Au fait, puisque tu en as envie, ne te gêne pas. Pose ton bâton sur la table.
Thomas eut une grimace de dégoût. L’autre insista :
-   N’aie pas peur essaie. Tu en crèves d’envie et moi ça ne me gêne pas du tout.
Thomas ramassa son bâton et, comme il l’avait fait quelques minutes plus tôt, il le posa sur la table entre son interlocuteur et lui.
-   Qu’est-ce que tu en penses ?
L’homme souriait. Comme tout à l’heure Laurence, il se métamorphosait, mais contrairement à ce qui venait de se passer, au lieu d’enlaidir, son visage rayonnait d’une beauté et d’une sérénité telles qu’il n’en existe pas en ce monde.
-   Rassuré ? En même temps qu’il posait la question, l’inconnu avait pris le bâton et l’avait posé contre le montant de sa chaise. La clarté qui le nimbait disparut. Thomas supplia :
-   S’il vous plaît, expliquez- moi !
-   Tu as parfaitement compris et ce n’est pas la peine de t’inquiéter. A part toi et moi et aussi l’Autre tout à l’heure personne ne s’est aperçu de rien. Au fait pendant qu’on y est, tu peux me tutoyer.
-   Alors vous êtes, pardon tu es…
-   Non ! Pas saint Jacques ! Pour qu’un apôtre s’en mêle, il faut une affaire vraiment originale, un cas qui sorte de l’ordinaire et ce n’est pas pour te faire de peine mais des comme toi il y en a des millions de milliasses. L’adultère même si ce n’est pas joli, joli, ça a toujours été un péché très commun. Ah ! le patron savait ce qu’il faisait quand il a mis tes ancêtres au défi de lancer la première pierre.
-   Mais si vous n’êtes pas…
-   Qui je suis ? Il me semble pourtant que c’est évident.
-   Vous seriez…
-   C’est ça ! Tu as mis le temps, mais tu as fini par y arriver. Et non je n’ai pas d’ailes ni d’auréole mais oui ça ne m’empêche pas de te suivre partout même si je ne te cache pas qu’il m’arrive de trouver ça plus que pénible.
-   D’habitude…
-   Tout à fait exact, on ne nous voit jamais, mais j’ai eu une autorisation exceptionnelle.
-   Pourquoi ?
-   Tu sauras plus tard. Je te l’expliquerai en détail. Je peux juste te dire que tu as eu bien de la chance d’avoir toujours ton bâton avec toi. Allez ! que ça te serve de leçon. Rappelle toi : Si les démons peuvent faire autant de ravages c’est que vous, les hommes, vous leur avez donné l’abri le plus sûr et le plus confortable qui soit.
-   Lequel ?
-   Votre cœur ! Tu as vu ce qu’il y avait dans celui de Laurence comme elle a vu ce qu’il y avait dans le tien. Une dernière chose : en revenant chez toi…
Les pétarades du moteur d’une moto couvrirent la fin de la phrase et, avant que Thomas ait eu le temps de demander à son interlocuteur de répéter ce qu’il venait de dire, il avait disparu.
Pendant tout le reste de son voyage, Thomas se demanda ce qu’il ferait ou ne ferait pas en revenant chez lui. Poser son bâton entre lui et sa femme au risque de la perdre ? L’oublier dans un coin du grenier ou l’abandonner dans un taillis ? Il finit par choisir de le suspendre à un mur de son bureau pour, se dit-il, garder présent à l’esprit l’avertissement qu’il avait reçu. C’est pourquoi, le lendemain de son arrivée, il entreprit de visser un crochet dans la cloison qui lui faisait face lorsqu’il lisait ou qu’il écrivait. Tout à coup, derrière lui, la porte s’ouvrit. Il vit en même temps son épouse et, posé entre eux sur sa table de travail, son bâton. Il y eut un silence
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-   C’est incroyable comme ce voyage t’a changé !
Sa femme le regardait en souriant. Il balbutia :
-   Toi aussi !
Elle se pencha vers lui pour l’embrasser. Ce visage dont, à force d’habitude, il avait fini par ne plus s’étonner, lui apparut radieux d’un éclat où la douceur se mêlait à une sensualité tendre et amoureuse. Il joignit ses lèvres aux siennes et il comprit ce que veut dire le mot miséricorde.
Quelques années plus tard, quand, l’un après l’autre, ils s’en furent allés, leurs enfants entreprirent de vider la maison de ses vieilleries. Le bâton était toujours là, mais mangé de vers et  près de tomber en poussière. Un feu brûlait dans la cheminée où se consumaient des vieux papiers : anciennes lettres d’amour et d’amitié, ébauches de journal, cahiers de compte, toutes ces archives de nos vies qu’il faut bien, un jour ou l’autre, avoir le courage de solder. Le frère aîné interrogea sa sœur :
-   On le brûle avec le reste ?
Elle approuva de la tête. Il cassa la trique en deux et la jeta dans les flammes. Il y eut un crépitement, un bref instant, une gerbe d’étincelles illumina la pièce. Sa lumière était si vive que ni l’un ni l’autre ne virent une minuscule flammèche monter droit vers le ciel. Elle traversa toit et plafond sans laisser de trace, inscrivit en travers du firmament le trait d’or d’une étoile filante et s’éteignit ayant enfin retrouvé sa place.

Chambolle

[ndlr : d’autres contes “du chemin de St Jacques” sont rassemblés dans un livre de l’auteur : “Le bourdon et la coquille “]

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