Magazine

Le caillou de Gustave

Publié le 19 avril 2010 par Didier54 @Partages
Le caillou de GustaveLes jours s'étaient empilés comme millefeuille.
Il n'avait jamais apprécié ce gâteau.
Il avait fait au mieux de ses possibilités, s'adaptant, plutôt bien que mal au départ, plutôt mal que bien ensuite.
Sa vie avait pris un tournant. Puis une tournure. Mimant une balance, il estima qu'elle penchait encore suffisamment du bon côté. Mais l'écart se réduisait, à coup sûr. Il ne sut que faire de cette idée. Il la laissa tomber.
Il avait des désirs de valises et des semelles de plomb.
En touillant son café, il rêvait silencieusement de tornade, elle viendrait le chercher, elle l'emporterait, il se retrouverait quelque part. Ce quelque part n'avait finalement aucune importance. Ce serait bien.
Mais il finirait ses ablutions du matin par un coup de peigne et dévalerait les rues pour prendre son poste de travail.
Il se ferait la remarque que ça sent bon, une boulangerie, lorsque l'on passe devant de bon matin. Lui était du soir, pourtant.
Les jours s'étaient empilés comme un millefeuille et il était conscient que l'horizon avait fini par se transformer en impasse. Ces pages, il ne savait pas vraiment par quel bout les prendre. De là à les lire, il y avait un pas qu'il ne franchirait pas. Pas ce matin.
Il se disait que ce n'était pas encore le moment. Mais n'était pas dupe. L'expérience lui avait appris que c'était un leurre, cette histoire d'être prêt. Un truc pour botter en touche.
Il se souvint de cette discussion avec Gustave. Ils manchaient à l'époque quelque part, en Normandie peut-être, à moins que ce ne soit à Rouen. Gustave lui avait dit : Tu sais, p'tit. On croit qu'on se prépare à claquer un jour, des fois, on a envie de foutre un coup de pied au cul à cette salope de mort pour qu'elle se magne le train, mais c'est conneries, ça. Plus qu'on s'en rapproche, plus qu'on a les foies. Je vais te donner mon avis là-dessus : c'est ceux qui en parlent le plus qui en ont le moins envie. Alors on s'accroche. Il avait sorti de sa poche un petit caillou tout blanc tout rond. Il le lui avait mis sous le nez. C'est ça que je léguerai, il avait dit.
Le caillou de Gustave avait de la suite dans les idées. Il en avait lui aussi trouvé un jour, il ne le quittait jamais. Pourtant, à l'époque, sur le coup, il n'aurait pas parié un billet sur les mots de Gus. Il ne pensait pas les avoir à ce point enregistrés.
Et pourtant ils étaient là, qui cavalaient en lui, maintenant qu'il s'était rangé.
Comme toujours, l'appartement était nickel et il aperçut une miette sur le bord de la table au point qu'il s'en sentit presque coupable.
Par la fenêtre, il voyait des immeubles. Il dessina dans sa mémoire. Il vit des rues et d'autres immeubles, d'autres rues et encore des immeubles.
Sans savoir pourquoi, il pensa aux clapiers de son père. Aux lapins qui vivaient là, attendant le foin et les carottes. Se dirigeant vers le civet avec la patience sereine de ceux qui ne savent pas. Il les envia et se retourna, espérant qu'on viendrait lui mettre un coup sur la nuque. Mais un père ne tue pas son fils.

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Didier54 35 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Dossier Paperblog