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"Les dérangements du temps" d'Emmanuel Garnier

Publié le 18 avril 2010 par Francisrichard @francisrichard

Comme son illustre prédécesseur, Emmanuel Leroy-Ladurie, l'historien Emmanuel Garnier s'est intéressé à l'histoire du climat. La période étudiée est celle des 500 dernières années. La question se pose : comment peut-on reconstituer les changements climatiques de cette longue période, alors que l'on ne dispose pas de données instrumentales sur toute la période ?

Certes les sciences dites dures viennent à la rescousse de l'historien, par exemple l'étude des calottes de glace, des cernes de croissance des arbres, des pollens et des spores fossilisés ou des dépôts sédimentaires. Mais ces archives naturelles ne permettent pas à l'historien de reconstituer l'impact des changements climatiques sur les sociétés.

Force est donc pour lui d'en revenir aux sources qui lui sont propres, les archives. Les archives peuvent être aussi bien des journeaux intimes, des registres paroissiaux, des registres d'état civil, que des délibérations d'élus ou des rapports de l'administration royale d'abord, puis républicaine. Encore faut-il pouvoir utiliser à bon escient toutes ces données. D'où la nécessité d'une méthodologie pour donner un sens à ces sources nombreuses et disparates. 

D'abord il convient de classer "afin de pouvoir offrir une vision synthétique et chronologique des résultats et, encore plus, d'en faciliter un traitement statistique". A partir de là un système d'indices peut être élaboré. Enfin il s'agit, ce qui n'est pas le moins complexe, de reconstruire les indices correspondant aux périodes où l'on dispose de données instrumentales afin les raccorder aux périodes où l'on n'en dispose pas, ou, mieux encore, de corréler les séries de températures réelles avec celles calculées à partir des sources manuscrites.

L'histoire du climat bouscule les préjugés.Ainsi, par exemple, le fameux glacier suisse du Grand Aletsch, qui depuis 1860 recule, était-il plus court qu'aujourd'hui entre 1350 et 1250 av JC ou entre 22 av JC et 50 après JC. Pendant le "petit optimum médiéval" il y a deux avancées modestes du glacier au IXe et au XIIe siècles avant sa forte progression au début du "petit âge glaciaire", qui coïncide d'ailleurs avec une moindre activité solaire et avec de fortes éruptions volcaniquesmais qui connaît aussi paradoxalement des phases chaudes et durables...

L'histoire montre également que les tempêtes ne sont ni en fréquence ni en intensité l'exclusivité de la seule fin du XXe siècle : 

"Fondé sur le dépouillement de sources archivistiques, le verdict de l'histoire dément les propos de ceux qui, au lendemain de la catastrophe de décembre 1999, insistaient sur le caractère exceptionnel et nouveau des aléas venteux".

Pour ce qui concerne les inondations :

"Contre toute attente, la période contemporaine ne corrobore pas l'impression d'une dégradation irréversble liée au changement global."  

Emmanuel Garnier constate qu'elles sont "tantôt imputables au cycles froids (XVIIe siècle), tantôt au contraire à des séquences plus chaudes comme la première moitié du XVIIIe siècle."

Quant aux sécheresses, l'auteur nous apprend qu'il est possible de dégager quelques grandes tendances contradictoires. Si les sécheresses, combimées aux chaleurs, sont plus fréquentes au XXe siècle, tous les 2 ans - contre tous les 4 ans et demi au XVIIe siècle -, leur durée est plus courte, 75 jours contre 130 au XVIIIe et au XIXe siècle. Nous sommes très loin toutefois d'atteindre certains records du passé :

"En Languedoc-Roussillon, les sécheresses durent respectivement de 330 à 365 jours en 1566 et 1567 où San Galdric (saint Gaudéric) et la Vierge sont très sollicités dans l'attente des pluies salvatrices." 

Comment réagissent les sociétés au cours du temps face aux changements climatiques ? Il est indéniable qu'avant les découvertes d'un certain nombre de lois de la nature les hommes se tournent vers le Ciel pour détourner d'eux les effets extrêmes du climat. Ils s'en prennent également à ceux qu'ils accusent d'en être responsables tels que les sorciers ou les Morisques. 

Les choses changent au fur et à mesure que les connaissances progressent et que des mesures instrumentales sont effectuées. C'est alors vers l'Etat, prêt de plus en plus à intervenir, pour asseoir davantage son pouvoir, que les gens se tournent. Ce qui n'est guère mieux, contrairement à ce que pense l'auteur, qui quitte momentanément son habit d'historien pour revêtir celui du "républicain convaincu que la nation est un tout".

L'auteur passe en revue quelques uns de ces évènements extrêmes qui ont eu lieu au XVIIIe siècle, à une époque où les données archivistiques et instrumentales peuvent être confrontées. C'est très instructif parce que, s'il faut un peu relativiser le "grand hiver" de 1709 par rapport à d'autres années proches et très froides, elles se confirment. Il en est ainsi des tempêtes de 1703 et de 1739, des inondations phénoménales de 1784, où le volcan islandais - déjà - du Laki aura bouleversé le climat :

"L'exemple du Laki et de ses retombées climatiques prouve à nos contemporains, trop souvent enclins à penser que dame Nature est désormais soumise aux lois des sociétés modernes, que la Terre engendre des phénomènes terribles dont l'intensité peut excéder celle des influences anthropiques."

Emmanuel Garnier précise :

"Rétrospectivement, l'explosion du Laki apporte un certain nombre de vérités sur le changement global et le réchauffement climatique. Elle démontre que l'émission des gaz à effets polluants peut affecter de manière directe et somme toute rapide les températures, y compris dans l'hémisphère Nord."

Sauf que, dans ce cas-là, cela s'est traduit par "une baisse sensible des températures liées à l'effet de dispersion du rayonnement solaire"...

Au terme de son livre Emmanuel Garnier tente de démêler, à partir des archives, les facteurs de mortalité sur les trois derniers siècles à Créteil, en Ile de France. Il reconnaît "modestement qu'il est bien difficile de faire la part des choses" :

"Indiscutablement, le climat a eu son mot à dire mais dans des proportions variables en fonction des cycles de développement économique et politique."

Emmanuel Garnier laisse poindre, à plusieurs reprises, ses convictions personnelles. Ainsi met-il en exergue de son livre une phrase de Jean Jouzel, figure emblématique du "carbocentrisme" et du GIEC, phrase qui d'ailleurs est tout à fait sensée : "Ce que l'on regarde dans le passé nous apprend quelque chose de pertinent sur les climats du futur."

Dans cette optique il résume très bien son ouvrage quand il écrit :

"Il ne s'agit pas ici de remettre en cause le réchauffement de nature anthropique, observé scientifiquement ces dernières années, mais seulement de relativiser le débat en soulignant - et c'est là un privilège de l'historien - le caractère permanent de "changement" météorologique au cours des cinq derniers siècles."

Les dérangements du temps , publié chez Plon, ici, ne permet donc pas de trancher dans le débat entre ceux qui cherchent à "affaiblir la cause du réchauffement contemporain d'origine anthropique" et ceux qui la défendent. Son mérite, dont l'auteur est bien conscient est d'apporter "un éclairage original et ... impertinent sur la question du Global Change.

Si ce livre ne fait pas pencher la balance dans un sens ou dans l'autre, il donne matière à réflexion et contribue intelligemment au débat. Il montre surtout que, décidément, en matière de climat, nous sommes toujours en butte aux incertitudes et que nous avons encore beaucoup d'efforts et d'études à effectuer pour les lever.

L'humilité et l'honnêteté de l'auteur, bien qu'engagé en faveur du "carbocentrisme", comme, d'ailleurs, son illustre prédécesseur Emmanuel Leroy-Ladurie, sont à saluer. Elles tranchent, pour le coup, avec l'arrogance et la condescendance que certains des tenants du même "carbocentrisme" affectent à l'égard des sceptiques du climat, qu'ils frappent, sans vergogne, d'ostracisme [voir mon article Allègre et Courtillot cloués au pilori par des confrères "scientifiques" ].

Francis Richard

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