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Jean-Claude Guillebaud se trompe de libéralisme

Publié le 26 avril 2010 par Lecriducontribuable

À lire, le dernier article de Maxime Zjelinski : « Jean-Claude Guillebaud se trompe de libéralisme » :

[...] Il est — ou il devrait être — avéré que l’individualisme radical n’a aucun sens. C’est une évidence, objectera-t-on ? Hélas, non ! On en veut pour preuve le fait que l’idéologie économique dominante dans nos démocraties libérales est construite toute entière sur cette hypothèse d’un « individu intégral », c’est-à-dire autonome et affranchi de tout lien autre que juridique. Cet archétype du « moi » autofondé et délié de toute contrainte, c’est ce dont la société marchande a besoin pour assujettir les consciences à sa logique. Or cet individu émancipé, souverain dans ses choix face au marché, n’est qu’une fiction. Disons même qu’il s’agit d’une construction idéologique, capable de dissimuler un vide de la pensée. La théorie libérale, en faisant de la personne une simple monade, en arrive à pervertir le concept même d’autonomie. [...]
Or ce personnage ectoplasmique, qui « choisit la concurrence contre l’alliance », cette figure de l’homme ramené à l’inconsistance d’un être virtuel, hante la modernité. Extraordinairement, c’est même sur cet homo oeconomicus sans vraie substance que s’échafaudent nos théories économiques, nos visions du monde, nos débats quotidiens. Il y a là une absurdité foncière, une infirmité théorique. Nous argumentons sur les désirs supposés d’un tel droïde, sans même prendre en compte la nature tout de même un peu plus complexe du désir humain. Un désir -—même économique — peut être gouverné par la passion, le mimétisme, le sentiment, autant que par le calcul rationnel des pertes et bénéfices. Ainsi la prétendue autonomie de cette créature fictionnelle n’a-t-elle pas la réalité qu’on lui prête. Le caractère mimétique de nos désirs, par exemple signifie que toutes sortes de liens invisibles nous assujettissent, alors même que nous sommes désignés comme des créatures autonomes.
[...] L’individu tel que le définit la pensée libérale est un robot déjà socialisé, exclusivement attentif à la logique de ses intérêts, dépourvu de sentiment, étranger au rêve, inaccessible à la déraison, détaché de tout contexte social ou culturel, libéré de toute affiliation, etc. Sous sa forme intégriste – celle qui prévaut depuis la chute du communisme -, la pensée libérale repose ainsi sur un extraordinaire « oubli » : elle « fait l’économie des institutions (école, famille, société, etc.), c’est-à-dire du travail préalable à la formation de l’acteur rationnel qu’elle suppose ». En vérité, on se demande à quoi peut correspondre une telle créature imaginaire, sinon à une sorte de logiciel muni de jambes. Point besoin d’épiloguer bien longtemps sur la rusticité d’une pareille représentation de l’homme.

Cette attaque de Jean-Claude Guillebaud contre l’individualisme est loin de résumer à elle-seule toute la richesse de sa réflexion. Le goût de l’avenir donne de nombreuses pistes de réflexion pour comprendre la société d’aujourd’hui et mettre de l’ordre dans les critiques qui lui sont adressées. Au manichéisme obsessionnel des dichotomies simplistes, Guillebaud oppose la prudence d’une pensée complexe, accessible aux nuances et immunisée contre les préjugés. Son livre se présente comme un refus des distinctions commodes entre un Bien et un Mal absolus, entre liberté et conventions, entre individus et société. Il affirme ainsi : « L’expression (imbécillité pénale) désigne de façon plus générale le projet de répondre à tout grâce au droit, et surtout le droit pénal, en escomptant que l’on pourra ainsi remédier à l’absence de normes collectives et intériorisées ». Mais quand il s’agit de retracer la généalogie de cet individualisme radical, Guillebaud, comme un chasseur fatigué ou paresseux, cède lui-même à la facilité et désigne le coupable que la mode lui présente : le libéralisme.

L’erreur est banale. Les intellectuels ont pris l’habitude d’imputer à la philosophie libérale les difficultés que nous traversons aujourd’hui. Le raisonnement se veut convaincant : puisqu’il y a des riches et des pauvres, puisqu’il y a des gens seuls et des gens entourés, puisque l’égoïsme est une passion répandue, et puisque « l’idéologie libérale », de son côté, défend l’individu, tolère qu’il recherche son intérêt au lieu de le lui reprocher, on peut considérer qu’à l’origine des désordres de toutes espèces se trouve la promotion du laissez-faire. C’est une explication que les gens acceptent sans examen, persuadés que le débat est clos.

L’erreur s’accompagne d’une contradiction. En même temps qu’on critique le mal, on critique l’antidote. Une distinction est ainsi faite entre le mauvais individualisme, qu’on appelle par son nom, et le bon individualisme, qu’on appelle « droit fondamental », « liberté essentielle » ou « dignité ». L’un est présenté comme une invention du libéralisme, et l’autre comme le rescapé d’une catastrophe morale (l’avènement du marché) qu’il s’agirait de préserver contre vents et marées.

On voit bien par quel arbitraire les personnes censément les plus rigoureuses, prétendant mettre de l’ordre dans les mots et les idées, ne parviennent qu’à entretenir la confusion. Certes la pensée libérale n’en pâtit qu’indirectement. Sa déformation n’est qu’un dommage collatéral : c’est toujours au détour d’une réflexion critique sur la société qu’on la rend responsable des maux inventoriés. Si Jean-Claude Guillebaud accuse le libéralisme, il ne lui dédie aucun paragraphe. Cherchant à comprendre l’indifférence morale de notre société, il écrit : « La prévalence du rationalisme économique, le triomphe des doctrines utilitaristes ou la confiance passablement candide faite à la fameuse « main invisible » d’Adam Smith — c’est-à-dire l’ajustement miraculeux des intérêts égoïstes — pour réguler la société, tout cela avait aboutit à reléguer dans l’oubli des questions aussi primordiales que celles concernant les passions humaines, l’envie, la « méchanceté », le ressentiment, en un mot l’inclination au mal ».

Marcel Mauss le faux ami

La référence à Smith n’est pas innocente. L’image de la « main invisible »suscite instinctivement la méfiance de n’importe quelle personne tant soit peu instruite. Mais l’erreur de Jean-Claude Guillebaud est loin de se résumer à cette astuce rhétorique. Le goût de l’avenir est truffé d’approximations. Les noms ne sont pas écorchés, les dates sont correctes, mais le raisonnement est flou, les rapprochements douteux, les associations fragiles. Sacrifiant à la mode, Guillebaud vante les mérites du don dans les sociétés primitives. Le recours aux travaux de Marcel Mauss est une habitude chez les contempteurs de l’utilitarisme et de l’argent-roi, qui leur opposent la « fondamentale gratuité » créatrice de lien. Sous la plume de Guillebaud, la référence surprend. : peut-on donner en exemple les sociétés à potlatch quand on s’efforce par ailleurs de réconcilier l’individu avec la notion de lien ? La chose paraît difficile quand on connaît la signification du don dans ces sociétés.

Les théoriciens de la gratuité l’ignorent-ils ? L’Essai sur le don est pourtant écrit dans une langue accessible. Mauss souligne le caractère « apparemment libre et gratuit, et cependant contraint et intéressé » du don dans les sociétés primitives. Elle n’existe donc pas, cette gratuité fondamentale dont rêve monsieur Guillebaud. En effet le donataire a l’obligation de rendre : Mauss parle de dons échangés. De ce point de vue, la société à potlatch ne se distingue guère de la notre, où tout se paie, d’une manière ou d’une autre. Non seulement le don oblige, mais le refuser est une offense grave à la personne du donateur, qui donne pour montrer qu’il est « le premier, le plus beau, le plus chanceux, le plus fort et le plus riche » Jean-Claude Guillebaud s’émerveillerait-il si on lui vendait de force une marchandise dont il ne veut pas ? Car c’est à ce genre de transaction qu’aboutissent l’interdiction de refuser et l’obligation de rendre. Mauss lui-même, conscient qu’un tel fonctionnement n’a rien d’admirable, juge nécessaire de défendre les bons sauvages contre les civilisés : « Est-il sûr qu’il en soit autrement parmi nous et que même chez nous la richesse ne soit pas avant tout le moyen de commander aux hommes ? » Ces préoccupations persistent jusque dans les comportements apparemment les moins intéressés : « même la destruction pure des richesses, prévient Mauss, ne correspond pas à ce détachement complet qu’on croirait y trouver. Même ces actes de grandeur ne sont pas exempts d’égotisme ».

C’est à l’aune de ces sociétés primitives où la générosité est une chaîne que l’on prétend juger nos sociétés désintégrées par le marché. Sans doute, il se crée un lien entre le donateur et le donataire, et Guillebaud y voit un remède à la « déliaison ». Mais est-ce là le lien qu’il nous faut ?

Il est faux de dire que l’économie des dons échangés sauve la société du marché et lui permet enfin d’exister réellement, bien au contraire : ce type d’échange a pour effet principal d’intégrer encore plus la société au marché. Les inégalités, les injustices, les comportements dominateurs n’y disparaissent pas, elles s’y personnalisent. En liant les individus, le principe du don exacerbe précisément cet aspect du marché que les antilibéraux lui reprochent le plus, à savoir le rapport inégal entre deux personnes dont l’une possède plus que l’autre et peut par conséquent exercer sur elle sa domination.

Le charme des mots-clés

Le charme des mots n’est pas pour rien dans ce paradoxe. Pour qui conteste les bienfaits du libre marché, certains termes ont un pouvoir magique. La simple évocation du « don » ou de la « gratuité » inspire les prophéties les plus folles sur la mort de l’argent-roi, la disparition de l’exploitation de l’homme par l’homme, l’avènement inéluctable d’une parfaite harmonie entre les ennemis d’hier. A contrario, le « marché » ne suscite que de la méfiance. Et dans cette sphère de l’esprit où règne l’abstraction, les idées s’associent et s’opposent par la volonté capricieuse du poète, qui n’en voit que l’écorce. Parce que telle société pratiquait le don, on la croit désintéressée. Parce que le libéral s’adresse aux individus, on le dit asocial. A chaque doctrine on associe un slogan, à chaque slogan des crimes ou des exploits. Et c’est avec ces résumés de doctrines que l’on trace l’arbre généalogique des vices et des vertus.

Peut-on expliquer autrement l’erreur de Jean-Claude Guillebaud ? De quelques principes d’économie — ceux du libéralisme —, il dégage toute une vision de l’homme et de l’individu. Il est vrai que cette vision « hante la modernité », mais accuser les libéraux de souhaiter ardemment l’atomisation de la société serait aussi absurde que de soupçonner monsieur Guillebaud d’être communiste sous prétexte qu’il récuse la fausse morale libertaire en vigueur depuis quarante ans. A la différence du jacobin français, dont la pensée embrasse indifféremment le politique, le social, et l’économique, Adam Smith ne s’occupait que d’économie, à une époque ou rien ne justifiait que l’on remît en question le lien social ou les fondements de la vie en société.

Individualisme libéral et individualisme rationaliste

Pour autant l’affirmation que l’individualisme radical et la déliaison sont l’oeuvre du libéralisme n’est pas tout à fait vide de sens. Elle appelle quelques précisions. Premièrement les pères de l’individualisme atomistique ne sont pas ceux que l’on croit. Dans son article intitulé Vrai et faux individualisme, Friedrich Hayek distingue l’individualisme véritable de sa contrefaçon. Le vrai individualisme est dirigé à la fois contre le rationalisme constructiviste et contre sa conséquence pratique, le collectivisme. Nulle part Hayek, Burke, Smith, Tocqueville n’ont affirmé l’existence de « l’individu intégral », bien au contraire : le lien social était à leurs yeux une chose précieuse, fragile et complexe à protéger contre le volontarisme des apprentis sorciers. Dans ses Réflexions sur la révolution de France, Burke affirme que sans la société civile, « l’homme serait privé de toute possibilité d’arriver à la perfection dont il est par nature capable, et même seulement d’en approcher fût-ce de très loin ». Plus loin, Burke critique le principe du département et la domination de Paris sur les provinces :

« On se flatte d’avoir fait adopter le principe géométrique, et de vouloir mettre fin à tous les attachements locaux : on ne connaîtra plus, nous dit-on, ni Gascons ni Picards, ni Bretons ni Normands, mais seulement des Français, qui n’auront qu’une patrie, qu’un coeur, qu’une assemblée. Mais il est beaucoup plus vraisemblable que votre pays sera bientôt habité non par des Français, mais par des hommes sans patrie. On n’a jamais connu d’hommes attachés par la fierté, par un penchant ou par un sentiment profond à un rectangle ou un carré. Personne ne se fera jamais gloire d’être originaire du carré numéro 71 ou de porter quelque autre étiquette du même genre. C’est au sein de nos familles que commencent nos affections publiques et l’on peut dire qu’un homme insensible aux liens de parenté ne fera jamais un citoyen dévoué à son pays. De nos familles nous passons au voisinage, aux gens que nous fréquentons et aux séjours que nous aimons dans notre province. Ce sont, pour nos sentiments, autant de lieux d’accueil et de repos. Ces divisions anciennes de notre pays, qui sont le fruit des siècles et non le produit d’un acte soudain d’autorité, sont autant de petites images de notre grande patrie qui nous réchauffent le coeur, sans que jamais ces inclinations subordonnées nuisent à l’amour que nous portons au pays en son entier. Peut-être cette tendresse particulière nous prépare-t-elle au contraire à ces sentiments plus élevés et plus vastes qui peuvent seuls conduire les hommes à prendre à coeur, comme s’il s’agissait de leurs intérêts personnels les plus chers, ceux d’un royaume aussi étendue que l’est la France. Et ce qui attache les citoyens à l’ensemble de ce territoire, de même qu’aux noms de ses anciennes provinces, c’est un corps de vieux préjugés et d’habitudes qu’on ne peut guère fonder en raison ».

Sont-ce là les paroles d’un individualiste radical ? Certainement pas. L’individualiste libéral défend l’individu non contre la société à laquelle il est lié mais contre ceux qui, au nom de la collectivité et sûrs de leur génie, voudraient altérer la nature du lien social sans s’inquiéter des conséquences. Jean-Claude Guillebaud se trompe de cible. L’individualisme qu’il abhorre n’est pas celui de Smith, c’est celui de Descartes, c’est celui de Rousseau. Car pour faire table rase du passé, il faut s’être persuadé que l’individu est suffisamment indépendant et autosuffisant pour survivre à la renégociation chaotique des liens qui l’attachent à la société. Si l’archétype du moi auto-fondé profite à la société marchande, il profite surtout aux gouvernements. Guillebaud associe au marché des maux que l’on serait plutôt tenté d’associer aux régimes totalitaires, où le plan remplace le marché et la masse d’individus atomisés la société civile.

La confusion entre libéralisme classique et liberalism

La distinction opérée par Hayek entre individualisme libéral d’origine anglaise et individualisme cartésien d’origine française s’est trouvée illustrée dans le courant du XXème siècle par la naissance d’un nouveau libéralisme distinct de l’ancien, dit classique. James Burnham a consacré dans Suicide of the West une longue et riche réflexion au liberalism, équivalent anglo-saxon de notre progressisme. Jean-Claude Guillebaud, on l’a vu, n’a en tête qu’une sorte d’individualisme, celui des rationalistes, qu’il fait l’erreur grossière d’associer aux anti-rationalistes. Il ignore pareillement les mutations qui se sont produites dans la pensée libérale. Ce libéralisme qu’il condamne est interventionniste, il n’exige pas de l’État qu’il laisse faire, mais qu’il aide à faire et permette à chacun de faire ce dont autrement il serait incapable. La responsabilité est transférée de l’individu à l’État, chargé d’assister les individus dans leur recherche du bonheur. Il est là, l’individu intégral, dans cette revendication du droit au plaisir étanche et à l’abri des turbulences. C’est bien contre la société et la contrainte des moeurs que le liberal invoque la puissance de l’État, perçue comme un remède au lien social.

L’exploitation du préjugé français

Jean-Claude Guillebaud décrit l’individualisme rationaliste et le liberalism, et appelle tout cela « libéralisme », comme si rien ne distinguait l’individualisme libéral de l’individualisme rationaliste, et le libéralisme classique du progressisme. C’est exploiter le préjugé français à l’endroit des libéraux. Il est évident que le libéralisme fait partie de ces idées clandestines qu’on ne croit pas utile de défendre contre le mensonge et la calomnie. Ce traitement de faveur est d’autant plus injuste que les vrais tenants de cet individualisme radical, eux, ne sont pas inquiétés. Et pour cause : ils ne sont pas libéraux, mais liberals. Pas à droite, mais à gauche. Par conséquent, Jean-Claude Guillebaud ne les voit pas.

L’opinion ne les voit pas davantage. Et pourquoi ferait-elle cet effort, elle qui croit déjà savoir tout ce qu’il y a à savoir sur le libéralisme ? Ne dit-on pas des démocraties occidentales qu’elles sont des démocraties libérales ? Le libéralisme est une idée qu’on ne prend pas la peine de réfuter et que l’on s’autorise à déformer selon son humeur. Ce n’est ni de la haine ni de l’acharnement, ce n’est que du mépris. On ne demande à personne de prouver que l’économie de marché disloque la société, on le croit sur parole. On ne demande pas à Jean-Claude Guillebaud de montrer que la chute du communisme a fait le lit d’un libéralisme intégral, on s’imagine que c’est vrai, puisque le vainqueur de la guerre froide est américain, et que l’américain est ultralibéral (c’est-à-dire libéral et haï). L’explication de la déliaison par le libéralisme est une explication qui satisfait, et elle continuera de satisfaire les Français aussi longtemps que l’État sera regardé comme une solution au moindre de nos problèmes.


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