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Pour une révolution agricole en Haïti « Nous voulons qu...

Publié le 26 avril 2010 par 509
Pour une révolution agricole en Haïti
« Nous voulons que les dirigeants fassent de l’agriculture haïtienne l’élément clef de la croissance économique »
Par Roger Michel*
A. Exposé des motifs
De par sa localisation géographique dans les Caraïbes, exposé à des perturbations météorologiques et sismiques croissantes, Haïti, à cause de la faiblesse de son administration territoriale, demeure l’un des pays des plus vulnérables de la région. Combinée aux conditions socio-économiques désastreuses, cette vulnérabilité constitue un état de risque permanent. Les dirigeants ainsi que les exploitants privés des ressources naturelles ne se sont jamais préoccupés de cet état de faits, malgré de nombreuses études menées à bien par des chercheurs haïtiens et étrangers. En effet, depuis l’Indépendance nationale (1804), le territoire est façonné et géré arbitrairement. Dans ce contexte le pays s’est enlisé dans une crise structurelle profonde et ceci dans tous les domaines, politique, économique, financier, socioculturel, juridique et écologique. Le séisme destructeur du 12 janvier 2010 met en évidence la gravité de cette situation et nous interroge sur la manière d’envisager la reconstruction de la capitale tout en mettant l’accent sur une politique réelle de déconcentration du pouvoir central et de celle de la décentralisation de l’ensemble du territoire national.
En effet, de 1816 à nos jours de nombreux ouragans et cyclones ont frappé Haïti, laissant derrière eux chaque fois des régions entières dévastées et de multiples glissements de terrain. De plus, le sol de ce pays a atteint un seuil de dégradation presque irréversible dû à l’érosion, conséquence du mode de son façonnement et de sa gestion non appropriés aux conditions de sa mise en exploitation. Ainsi, les chaines de montagne qui étaient jusqu’en 1960 couvertes de végétation, le protégeant, se présentent aujourd’hui comme un paysage lunaire. En dépit de cela, pour assurer leur survie, les paysans fermiers ou « de moitié » continuent à exploiter leurs pentes ardues renforçant leur vulnérabilité à l’érosion. Par conséquent, même en l’absence d’ouragans et de cyclones, à chaque grande pluie, des inondations se produisent provoquant des pertes considérables sur le plan humain et matériel.
En plus des calamités naturelles, d’autres facteurs contribuent à la dégradation de l’environnement. En effet, la forte densité de la population (environ 300 hab. /km 2 ) rend l’environnement naturel encore plus vulnérable puisque malgré la forte croissance démographique constatée, entre 9 à 10 millions d’habitants inégalement répartis sur un territoire exigu (27 750 km 2 ), Haïti ne dispose pas de réelle politique démographique. Pourtant la population, selon les prévisions, ne cessera d’augmenter et pourrait même atteindre les 20 millions d’habitants d’ici 2040. Avant le séisme, on ne parlait que timidement des mesures de décentralisation et de politique d’aménagement du territoire, or, celui-ci était déjà écologiquement à bout de souffle.
La capitale, Port-au-Prince, a été plusieurs fois dévastée au cours de son histoire par des séismes semblables à celui du 12 janvier 2010. En 1751, en même temps que certaines régions du Sud, elle a été détruite, ainsi que le 3 juin 1770. Par la suite, certaines villes de province, Cap-Haïtien, Port-de-Paix, Anse à Veau, furent dévastées respectivement le 7 mai 1842, le 23 septembre 1887 et le 27 octobre 1952.
Malgré l’ampleur de ces catastrophes naturelles, aucune mesure sérieuse n’a jamais été prise dans le mode de gestion du territoire national. L’accès à l’espace est demeuré traditionnel. Il s’est toujours fait dans un contexte de survie et de prédation. Ainsi s’est produit le processus de surexploitation qui explique la multiplication des bidonvilles à Port-au-Prince et dans tous les grands espaces urbains. Dans les campagnes, les sols sont épuisés puisqu’ils sont mal exploités mais aussi affectés par une forte pression foncière. Il s’en suit la paupérisation du monde rural qui provoque la migration interne et externe.
En outre, l’espace géographique haïtien est miné par des conflits d’intérêts à cause de son mode de répartition très inégalitaire. Très peu de paysans sont propriétaires d’un lopin de terre. C’est l’Etat et les personnes influentes qui en sont majoritairement propriétaires. La gestion de l’espace agricole s’est toujours faite sans aucune considération technique et sans penser à la protection de l’environnement. Cette logique de gestion a contribué à l’effondrement de l’économie agricole. Depuis 1991 à nos jours, Haïti, ancien exportateur de denrées agricoles est devenu grand importateur de biens de consommation courants de toutes sortes. Pour assurer le fonctionnement de l’économie, les dirigeants qui se sont succédé au pouvoir, se sont tous appuyés sur l’aide internationale. Celle-ci a été régulièrement mal employée ou détournée. La survie d’une grande partie de la population a été, pendant ce temps, assurée par le transfert d’argent de la Diaspora. Chaque fois qu’un nouveau gouvernement s’installe au pouvoir et chaque fois que survient une crise sociopolitique ou une catastrophe naturelle, les pays Amis d’Haïti organisent de grandes conférences internationales en vue de fixer le cadre de redressement du pays.
Dans ce contexte, le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a entrainé une mobilisation sans précédent en faveur d’Haïti de la part de la communauté internationale. Pourtant, malgré le besoin d’assistance, l’urgente nécessité d’enterrer les morts, de loger les sinistrés, de soigner les blessés, de relancer les activités sociales et économiques et d’envisager sereinement l’élaboration d’un programme de reconstruction d’Haïti, beaucoup de citoyens haïtiens et étrangers ont pris peur devant le mode d’organisation et de gestion de cette aide qui, comme par le passé, risque de ne pas parvenir à ceux et celles à qui elle est destinée.
En effet, l a lenteur avec laquelle le sauvetage des habitants, surtout ceux des quartiers les plus démunis, a été mené, a engendré encore plus de scepticisme concernant la gestion de l’aide et a pour conséquence la perte de l’espoir dans l’avenir du pays. Les informations en provenance d’Haïti mentionnent déjà, trois mois après le séisme dévastateur, que l’aide n’est distribuée qu’au ralenti. Des milliers de rescapés qui ont fui la capitale après le séisme pour retrouver un site d’accueil dans les villes des provinces, dans les bourgs et dans les campagnes, sont déjà en train de regagner Port-au-Prince de peur d’y mourir de faim. Or, c’est le moment où jamais de renoncer aux pratiques de construction anarchiques pour mettre en oeuvre un plan d’urbanisme préconisant un système d’habitat durable dans un environnement sécurisé et cela à travers le territoire national.
Dans ce contexte, nous exprimons notre souhait pour la mise en oeuvre d’urgence d’un mécanisme sociopolitique favorisant un dialogue national et constructif en vue de la participation équitable de la Société haïtienne dans la Refondation ou la Reconstruction durable de son pays et cela dans un cadre d’aménagement global du territoire national. La préparation d’une Conférence Nationale Souveraine est indispensable dans ce cas là. Son organisation permettra la mise en oeuvre d’infrastructures sociopolitiques adéquates pour le fonctionnement des institutions du pays à court, à moyen et à long terme.
B. Principes fondamentaux de la reconstruction d’Haïti
1.Haïti n’est pas un Etat-Nation, il faut le repenser sans le stigmatiser
Quand on parle d’Haïti en Occident, on a plutôt tendance à le stigmatiser en le classant comme une République de vaudou, de morts vivants, au lieu de le considérer comme un espace géographique peuplé d’êtres humains qui ont été asservis durant plus de quatre siècles, puis libérés et soumis à des structures de domination successives et de multiples régimes dictatoriaux. On ne tient pas suffisamment compte du rôle de cette longue période d’asservissement suivie de deux siècles de prédation des ressources naturelles du pays. Or, son évolution dans un tel contexte a empêché l’émergence d’une pensée solidaire, indispensable pour pouvoir mener à bien sa construction en tant qu’Etat-Nation.
Aujourd’hui, surtout à la suite du séisme du 12 janvier qui a détruit la capitale et certaines villes avoisinantes, le constat est fait. L’Etat n’était pas présent pour accompagner le peuple haïtien dans sa tribulation. Cela signifie qu’il y a un vide de structure étatique à combler en Haïti.
2.Pour une concertation nationale
Pour sortir Haïti de son agonie, il faudra repenser entièrement son fonctionnement quant au mode de façonnement de l’espace, l’administration territoriale et la gestion dans un sens global. C’est dans le cadre d’une concertation nationale qui pourrait prendre la forme d’une Conférence Nationale Souveraine que les bases de l’élection d’un nouveau gouvernement pourraient être prévues. C’est de cette façon que celui-ci serait en mesure de procéder à la reconstruction durable du pays. Cette Conférence Nationale et Souveraine devrait se tenir avant la conception de tout plan ou programme de reconstruction. Elle pourrait être le lieu d’un grand débat national portant sur la sauvegarde du territoire et de ses habitants par une approche systémique tenant compte de la dimension éthique, philosophique, politico-institutionnelle, économico-sociale, culturelle et écologique.
a.Objectif de la concertation
Une concertation nationale doit déboucher sur de nouvelles structures socio- institutionnelles basées sur un équilibre entre les Pouvoir Exécutif, Législatif et Judiciaire. Il faut se rappeler que cet équilibre n’a jamais existé en Haïti et qu’il en a découlé, par conséquent, l’appropriation personnelle surtout du Pouvoir Exécutif, suivi de celle des autres Pouvoirs.
La Conférence Nationale Souveraine aura pour tâche spécifique de se pencher sur cette problématique en vue de proposer une réforme radicale de l’Etat Haïtien. En fait, aucun pays ne peut se valoir de sa Souveraineté quand il ne dépend que de l’assistance internationale. La forte intervention de l’Occident en Haïti, après le séisme, le prouve. L’Occident a compris la faiblesse du fonctionnement de l’Etat haïtien et sans attendre son accord a décidé d’intervenir dans la capitale et de prendre en charge l’organisation de son assistance. Face à cette perte de souveraineté qui dure depuis bientôt vingt cinq ans et qui s’est mis en évidence au moment du séisme, il est temps pour le peuple haïtien de chercher une alternative. Au lieu d’assister à l’arrivée d’un flot d’organisme d’aide internationale sans accord et coordination dans la gestion, il faudra repenser, et cela avec une grande détermination, la gouvernance d’Haïti. Les puissances occidentales, les grandes ONG internationales ne peuvent pas à elles seules résoudre les problèmes du pays.
Il est aussi important de souligner qu’un pays sans bonne gouvernance demeure un problème tant pour ses habitants que pour les peuples des autres nations. Le retour quasi-constant de l’aide internationale à chaque grande crise sociopolitique et écologique, sans de véritables retombées économiques, rend les donateurs sceptiqu es sur la capacité du pays à prendre en charge sa responsabilité. Bien que ce va-et-vient a permis de sauver des vies humaines, d’assister la population haïtienne à assurer sa survie, il faut comprendre que ce type d’aide ne va pas permettre le développement durable du pays. Il est donc indispensable que ce problème soit posé dans le cadre d’une Conférence Nationale Souveraine appelé à déterminer le rôle de chaque acteur dans la reconstruction du pays.
b.Organisation de la Conférence Nationale Souveraine
Pour l’organisation de cette Conférence Nationale Souveraine, qui doit donner naissance à un nouveau système de gouvernement, il faudra mettre en place une équipe pluridisciplinaire hautement qualifiée. Cette équipe devrait être composée des Haïtiens de l’intérieur, de ceux de la Diaspora, et élargie aux membres de certaines ONG internationales ainsi qu’aux représentants des Pays dits Amis d’Haïti et en particulier de la Suisse. La Suisse aura beaucoup à apporter aux Haïtiens, notamment en ce qui concerne le mode de fonctionnement participatif réclamé constamment par la société haïtienne sans toutefois avoir les ressources idéologiques et politiques nécessaires pour le mettre en application.
c.Mise en application des recommandations de la CNS
Les travaux de cette équipe pluridisciplinaire constitueront la base de discussion pour les délégués mandatés à cette Conférence Nationale Souveraine . Ces derniers doivent s’y référer pour la recommandation des mesures portant sur la bonne gouvernance du pays. Les conclusions des travaux comporteront naturellement les règles fondamentales que doivent observer les Haïtiens dans un cadre conceptuel définissant leur comportement pour un dialogue démocratique permanent. Ceci est important, car la prise du pouvoir, on le sait, s’est toujours déroulée en relation avec des rôles plutôt abstraits, très ambigus (paternalisme) en matière des idéaux (droite ou gauche). La Conférence Nationale Souveraine devra permettre de rompre avec la pérennisation de ces rôles. Elle débattra et fera adopter les principes de base de la liberté d’action et d’expression des Haïtiens. Elle leur donnera la base de la création d’un Etat qui aura la charge de réviser la Constitution de 1987 et offrira une nouvelle ouverture dans son interprétation en vue du fonctionnement du nouveau régime politique haïtien. (Rôle législatif)d.Définition des droits et des devoirsEn effet, l’objectif spécifique de la Conférence Nationale Souveraine sera la définition des droits et devoirs des citoyens et citoyennes du pays dans l’optique de sa reconstruction durable tout en tenant compte de la localisation géographique d’Haïti présentant un large spectre de phénomènes naturels combinés aux difficiles conditions socio-économiques des Haïtiens. Elle favorisera un dialogue sincère sur celles-ci et prescrira en même temps les règles à suivre en vue d’observer les limites de leurs actes illicites dans le façonnement et dans la gestion du territoire. En fin de compte, la relecture de la Constitution de 1987 et la prise de décision de la remodeler en fonction de l’évolution de la société haïtienne seront largement recommandées par la Conférence Nationale Souveraine . Dans les conditions actuelles, cette Conférence Nationale Souveraine est indispensable pour donner naissance à un nouveau pouvoir démocratiquement élu, capable de valoriser l’apport des aides internationales de l’Occident et de la Diaspora haïtienne et d’assister ses populations.
e.Durée de la CNS et mode de transition pour le fonctionnement du pays
Malgré l’urgence qui s’impose dans tous les domaines, il faudra attendre la mise en place d’un nouveau gouvernement suite aux recommandations de la CNS pour lancer, sur la base d’un plan stratégique global, les travaux de la reconstruction du pays. Durant au moins toute la période du lancement de la Conférence, jusqu’à l’élection d’un nouveau gouvernement, cela peut durer deux ans, il faudra maintenir, avec une bonne coordination, l’aide humanitaire telle qu’elle existe actuellement et améliorer son efficacité. La Diaspora, au lieu de la critiquer, doit, de préférence, y participer et aussi offrir un meilleur exemple à la Communauté Internationale et aux Haïtiens de l’intérieur. La Conférence Nationale Souveraine ouvrira un dialogue démocratique durable sur tous les aspects de la société haïtienne. Elle réunira toutes les catégories d’hommes et de femmes de cette société pour une grande koumbit nationale, rappelant le fondement de l’impact de certaines interventions des Pères Fondateurs de la Nation Haïtienne (Toussaint-Louverture, Bouckman, cérémonie du Bois-Caïman en 1791 lors de la période de la gestation de l’Etat haïtien). Sans cette Conférence Nationale souveraine il sera matériellement impossible d’envisager l’entrée d’Haïti dans un processus de construction durable. La Conférence mettra l’accent sur une éthique ou une approche philosophique qui devra se perpétuer pour enrichir le comportement des Haïtiens trop perverti par leur vécu.
f.Résultat s attendus de la CNS
La CNS sera le lieu de dialogue démocratique idéal pour remettre à plat le fonctionnement de l’Etat haïtien. Elle donnera un cadre pour la réception de l’aide internationale. Dans le même temps, elle permettra d’éloigner certaines prédispositions des pays riches en relation avec les organisations internationales à imposer leurs règles du jeu dans la reconstruction du pays sans tenir compte des réels besoins de la population. La CNS devra donner naissance à un Etat qui aura la capacité d’analyser son passé pour projeter son avenir dans une perspective de développement tout en empêchant de le faire revenir aux mêmes schémas répétés pendant les périodes coloniale (1492-1794), de l’occupation américaine (1915-1934) et de celle dominée par la présence d’une coalition internationale sous la supervision des Nations Unies depuis 1991.
g.Une opportunité à saisir
En fait, les échecs des multiples Conférences Nationales en particulier dans de nombreux pays du Sud, ne doivent pas constituer une barrière à celle proposée pour Haïti. Si l’on parvient à réunir les Haïtiens de l’intérieur et de l’extérieur dans un dialogue prospectif et si l’on parvient à définir avec toutes les instances internationales un cadre conceptuel pour le développement, elle réussira. Car, les Haïtiens entre eux se parlent, mais rarement dans la perspective de mettre leur effort en commun pour la reconstruction du pays. Le dialogue démocratique envisagé par le biais de la CNS devra être une occasion exceptionnelle pour revenir au symbole de « l’Union Fait la Force du Pays ». Il devra entraîner un grand changement dans les mentalités et servira de repère pour l’insertion des Haïtiens dans le cadre d’un débat de société. Celui-ci leur permettra de retrouver une place dans un espace soumis aux menaces écologiques qui l’affectent régulièrement, et de sortir de l’instabilité sociopolitique et de la dépendance financière et économique exagérées.
*Agroéconomiste et géographe aménagiste

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