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Les exagérations du principe de précaution

Publié le 27 avril 2010 par Copeau @Contrepoints

Afin d'éclairer le débat sur le principe de précaution et son nécessaire abandon, nous vous proposons des extraits de deux interviews. Le premier intervenant, Gérald Bronner, est professeur de sociologie à l'université de Strasbourg. Il travaille sur les croyances collectives et les conséquences sociales des erreurs de raisonnement. Il vient de copublier l'Inquiétant principe de précaution (PUF).

Le lock-out aérien est-il une nouvelle illustration de ce que vous appelez « la tyrannie du principe de précaution » ? Oui, le précautionnisme gagne du terrain. Il faut bien sûr encadrer par des normes nos actions dans un monde qui peut s'autodétruire technologiquement. Mais on va beaucoup trop loin : cela tient du réflexe social. C'est la panique liée à la grippe A, le démontage de lignes à haute tension ou des antennes relais, la phobie des OGM. Aujourd'hui, c'est un nuage. Demain, les nanotechnologies…

Que raconte, selon vous, cette tendance ? Elle traduit la rencontre d'un invariant mental et d'une variable sociale. Le premier relève du fonctionnement de notre esprit face au risque. L'homme, les études psycho-cognitives le prouvent, surestime toujours par dix ou quinze les faibles probabilités. Le second, plus profond, traduit l'émergence, dans les années 70, et le développement, dans les années 90 et 2000, d'une idéologie qui condamne le mode de vie occidental, l'action de l'homme sur la nature et les projets des sociétés progressistes fondées sur le progrès et l'innovation technologique. Le tout forme un cocktail détonnant qui est en train d'exploser.

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Vous parlez d'une nouvelle « forme de populisme », d'une « mythologie du complot » Violent, non ? Non. Si le populisme est le débouché des pentes les moins honorables du cerveau humain, le précautionnisme fonctionne de la même façon. Il laisse entendre que le risque zéro, pourtant impossible, est un horizon à atteindre. Les sommes hallucinantes que l'on déploie pour la sécurité pourraient être mises à profit pour sauver des vies dans la santé publique, par exemple. Et sauver des armées de victimes invisibles.

C'est vous qui faites dans le conspirationnisme, là… Non. Le conspirationnisme prospère sur le principe de précaution car il met en accusation les politiques, les scientifiques, les industriels : un monde qui marcherait ensemble pour défendre des intérêts privés.

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Le second spécialiste, François Ewald, est professeur titulaire de la chaire d'assurances du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et directeur de l'Ecole nationale d'assurances. Il se définit comme philosophe du risque.

Jugez-vous excessive la gestion de la crise de la grippe A par le gouvernement ?

Mais le principe de précaution est en soi-même excessif ! Il commande de donner le plus grand poids au plus petit risque. Il oblige à exagérer la menace. On ne peut pas faire le reproche à Mme Bachelot d'avoir engagé une démarche de précaution, notamment au début de la crise : les informations en provenance de l'Organisation mondiale de la santé étaient très alarmistes. Vient ensuite, logiquement, la phase de la déception. Le temps passe. On découvre que les choses ne sont pas comme on les avait imaginées. Il faut alors s'adapter. C'est ce que tente de faire, sous des critiques qui ne sont pas toujours honnêtes, Mme Bachelot.

Il faut bien voir que, dans une conjoncture de précaution, les politiques ne gèrent pas seulement le risque objectif, difficile à établir scientifiquement en raison du manque de connaissances, mais aussi le risque subjectif, créé par l'imaginaire collectif autour de la menace. La dimension de la communication, la gestion des craintes absorbent la gestion du risque "réel". Les communicateurs prennent les choses en main et les politiques sont liés.

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Quelle leçon tirer pour une prochaine crise sanitaire ? L'application, demain, du principe de précaution a toutes les chances de passer par les mêmes phases : excès dans l'évaluation de la menace, puis déception.

Qu'est-ce que cela veut dire de la société d'aujourd'hui ? Avec le principe de précaution, on revient sur cette ascèse chère aux philosophes du XVIIIe selon laquelle un jugement juste devrait être dépassionné. Nous revendiquons un nouvel usage des émotions, de la peur en particulier, qui ne préserve pas de l'erreur. Le principe de précaution, loin de renforcer l'autorité de l'Etat, l'affaiblit et finalement prive la décision publique de sa légitimité. Enfin, en raison de l'exagération des émotions qui le constitue, il tend à placer la société dans une situation de crise, d'urgence permanente comme on le constate par exemple avec la question du climat.

Cela témoigne d'un changement de paradigme politique, à une sorte d'hyperdémocratie des individus qui est fort préoccupante. Car on ne voit plus ce qui, dans un tel monde de dispersion des valeurs et des passions, pourrait rassembler les individus déboussolés.

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