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Revisiter l’intellectuel haïtien: sa nature, son rôle et ...

Publié le 01 mai 2010 par 509
Revisiter l’intellectuel haïtien: sa nature, son rôle et sa fonction dans le corps social Par Hughes St. Fort(Deuxième partie)
Dans la première partie de cette série (voir Haitian Times du 21 au 27 avril 2010), j’ai montré que contrairement au personnage moderne de l’intellectuel occidental introduit en France avec l’affaire Dreyfus vers la fin du dix-neuvième siècle, qui a ouvert la voie à l’engagement politique des intellectuels, l’intellectuel haïtien, dès le début de la naissance de la jeune nation haïtienne, a marché la main dans la main avec les différents pouvoirs en place et les classes dominantes haïtiennes. Pour trouver une image de l’intellectuel haïtien contestataire et fortement critique du pouvoir haïtien et de la société haïtienne, il a fallu attendre les années 1930 et l’émergence de jeunes intellectuels pour la plupart formés à la réflexion marxiste, comme Jacques Roumain, Etienne Charlier, Anthony Lespès… J’ai pris pour exemple type de l’intellectuel allié du pouvoir le cas de Boisrond Tonnerre dont l’histoire a retenu le nom comme celui qui a été le rédacteur de l’Acte de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804. En fait, Boisrond Tonnerre n’a pas été le seul « intellectuel » pionnier dans la jeune nation haïtienne. On peut également citer des noms tels que Juste Chanlatte, Etienne Victor Mentor…On peut contester cette caractérisation de Boisrond Tonnerre comme intellectuel. Je le considère comme tel dans la mesure où il a fait partie d’une petite classe d’hommes instruits de l’époque ayant fait leurs études en France et disposant d’un certain savoir.
D’une manière générale, je théorise que le concept d’intellectuel en Haïti depuis l’époque de Boisrond Tonnerre et dans sa représentation la plus élémentaire, la plus primitive, s’oppose à celui de « travailleur manuel ». L’intellectuel en Haïti serait celui qui se sert de la pensée, d’un savoir acquis dans les livres pour gagner sa vie, par opposition au travailleur manuel qui, lui, se sert de ses mains, utilise la force physique pour gagner sa vie. Dans l’opinion publique haïtienne, l’intellectuel est perçu comme quelqu’un qui « ne travaille pas dur », qui n’utilise pas sa force physique pour travailler. Il ne vit pas dans le même monde que l’ouvrier.
Le grand écrivain haïtien Frankétienne dans sa célèbre pièce de théâtre, Pèlen tèt, (1978) a dressé une description saisissante de cette opposition « intellectuel vs manuel » et de leurs rapports sociaux en Haïti. L’histoire de « Pèlen tèt », c’est l’histoire de deux immigrés haïtiens, Piram et Polidor, qui vivent ensemble, pauvres et désargentés dans un sous-sol d’une maison à New York. Polidor est un intellectuel et Piram est un ouvrier. Ils ne se ménagent pas et se lancent leurs quatre vérités. Voici une réplique célèbre de Piram à Polidor :
Nou menm entèlektyèl nèg sèvo gran Konoso ! Nou konn pouse moun fè tenten ! Nou pale bwòdè, simen bèl fraz, detaye analiz lojik, vide diskou gramatikal zerofot. Men, fout tonnè boule mwen ! Sa sèlman nou pwòp. Pawòl kraponnay ! Mache zepòl kwochi lan tout lari ak yon valiz chaje dokiman kanni ; yon vès kwoke sou do nou tout la sent jounnen. Tikrik-tikrak : « Je demande la parole, je voudrais, j’estime que…et caetera. »Nou p ap leve ni lou ni lejè. Nou p ap fè anyen. Pawòl anpil. Pawòl van. Nou menm entèlektyèl ak politisyen lavil ki responsab depi tan binbo tout dezagreman lòbèy tchouboum lan peyi Dayiti. (Je signale que j’ai remplacé l’orthographe Pressoir dans laquelle est écrite la pièce par l’orthographe officielle de la langue créole d’Haïti mise en place en 1981.)
Ce passage présente une bonne partie des représentations de l’intellectuel haïtien dans l’opinion publique. L’intellectuel haïtien n’utilise pas sa force de travail physique et en fait, ne fait rien que de parler abondamment et avec pédanterie, circuler dans les rues tous les jours, une veste sur le dos, une valise remplie de documents inutiles à la main…
D’autre part, l’usage de la langue française est consubstantiel à l’identité de l’intellectuel haïtien. Personne en Haïti ne peut être considéré comme intellectuel s’il est unilingue créole. Ce qui est tout simplement ahurissant si l’on songe que tous les locuteurs nés et élevés en Haïti parlent et comprennent le créole haïtien alors qu’à peine 5% des locuteurs haïtiens nés et élevés en Haïti sont capables de parler et comprendre le français dans n’importe quelle situation. La langue française renforce le prestige de l’intellectuel haïtien et contribue à définir les contours de la variété haïtienne de la langue française. Le français parlé en Haïti fonctionne très peu en tant que langue effective de communication. Il est le plus souvent utilisé de manière symbolique, indiquant soit le niveau (perçu) des interlocuteurs sur l’échelle sociale, soit le caractère cérémonieux et pompeux d’une situation. Le français parlé en Haïti fonctionne sur un seul registre. La plupart des locuteurs haïtiens se servent du registre formel pour communiquer dans toutes les situations. La force d’information que possède toute langue disparaît généralement en ce qui concerne le français parlé et écrit en Haïti. On se trouve en présence d’une langue remplie de formules stéréotypées, creuses, solennelles dont le pouvoir d’information est limité. Il en a toujours été ainsi en Haïti mais le sommet de l’usage de formules pompeuses et fleuries qui ne véhiculent presque pas d’information a été atteint durant la dictature duvaliériste. Mais, l’intellectuel haïtien y trouve joliment son compte dans la mesure où c’est cela qui va renforcer son prestige dans le corps social haïtien. Dans un fameux débat « intellectuel » qui se déroule actuellement dans plusieurs forums de discussion sur Haïti, un intellectuel haïtien s’est glorifié que ces derniers temps, il s’est finalement abaissé à écrire pour être compris. Pourtant, cet « intellectuel » ne possède pas de spécialisation universitaire qui l’obligerait à utiliser le jargon de sa discipline qui tendrait alors à obscurcir ce qu’il a à dire, du moins pour le non-spécialiste.
Nous l’avons dit au début de ce texte. L’intellectuel haïtien s’est investi dans le pouvoir dès les premiers pas de la jeune nation haïtienne. Aujourd’hui encore, tout intellectuel haïtien (ou presque tous !) pense qu’il a un rôle à jouer dans la politique haïtienne. Comment expliquer cette obsession ? En fait, il y a plusieurs façons de comprendre cet état de fait. Une façon de comprendre ce problème tient au fait que de tout temps l’État haïtien a été le plus gros employeur de la place. Dans une société où le chômage a toujours été la plaie béante de l’espace socio-économique, l’intellectuel haïtien s’est voulu proche du pouvoir et pense qu’il peut guider parce qu’il a les connaissances requises. La plupart des romans haïtiens du dix-neuvième siècle témoignent de cette constante. Tout au long de l’histoire d’Haïti, on remarque que la majorité des intellectuels haïtiens ont gravi patiemment les échelons de l’État jusqu’à devenir de hauts fonctionnaires avec une stature d’homme d’État : Beaubrun Ardouin, Frédéric Marcellin, Anténor Firmin, … Comme dans le cas de la langue, la politique est en Haïti consubstantielle à l’intellectuel. Cependant, on verra qu’on ne peut pas réduire aux simples exigences économiques cet attachement des intellectuels haïtiens à la politique.
(À suivre)

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