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Rome

Publié le 03 décembre 2007 par Jlhuss

: Via della lungara

par Chambolle

Cela surprendra peut-être, mais il m’arrive de ranger mon béret et ma baguette (celui-ci dans un placard, celle-là au congélateur) et d’aller faire un tour chez nos voisins. C’est là que je rencontre l’Europe telle que je l’aime et telle que j’ai envie, si le Chat en est d’accord, la partager avec vous. Et pour commencer…

Comme Belleville dans Paris, le Trastevere romain est en voie de colonisation accélérée par les marchands de verroterie, les gargotiers et les Bobos locaux. Mais le vieux quartier des mariniers et des artisans a encore de beaux restes. Par exemple cette portion de la via della Lungara qui va de la prison Regina Coeli à la via dei Orti dei Alberti.

Longtemps ses maisons ont donné sur le Tibre . Aujourd’hui, l’assise du quai, construit par les cousins italiens du baron Haussmann, dresse entre elles et la rivière une muraille de pierres noircies. Cet ersatz de rempart donne à la rue un aspect peu engageant. Aussi les touristes l’évitent ou, s’ils se résignent à l’emprunter, c’est à grands pas, le regard fixé loin devant eux, vers la porte du Borgo par laquelle une vingtaine de minutes plus tard , ils entreront au Vatican .

Chaque jour, à huit heures, la prison ouvre une petite porte placée, un peu en retrait, dans la via delle Mantellate. C’est par là qu’on accède au parloir. Toute la matinée, on y voit défiler le triste et habituel résumé de la misère occidentale. Passent donc des Roumaines qui sont peut-être Albanaises. Elles vont pieds nus sous leurs longues jupes tziganes, la tête serrée dans un fichu, le teint bistre, l’œil et le cheveu noir, suivies, ou non, de deux ou trois gamins. Il y a aussi des Somaliens, des Indiens et quelques Maghrébins. Ils trimballent d’énormes cabas en plastique multicolore remplis d’une invraisemblable pacotille. Ils n’ont pas à craindre, ici, les patrouilles de la Guardia di Finanza qui patrouille plutôt sur le Pont Saint Ange ou à proximité de la Place Saint Pierre. Parfois un couple de vieux ou l’équivalent latin de la ménagère de moins de cinquante ans se glissent dans la file d’attente. Ils portent, d’universels sacs plastiques des paquets soigneusement enveloppés : vêtements de rechange ou compléments alimentaires à l’ordinaire de la prison. Pendant que les adultes attendent, les gosses vont et viennent entre l’intérieur et la rue sous la surveillance bénévole d’un aîné qui veille à ne pas les laisser s’aventurer dans la Lungara où défilent, avec une parfaite indifférence aux piétons, scooters, voitures et, pires que tous les autres réunis, les navettes qui desservent le quartier.

Je reconnais qu’une prison n’est pas ce qu’on peut trouver de mieux pour rendre un quartier attrayant. Pourtant, on aurait tort de se laisser prendre aux apparences et, délaissant la rue, de grimper l’escalier plein de feuilles mortes et de vieux papiers qui conduit au soleil et aux platanes du quai. Il suffit, en effet, de quelques pas pour arriver à la boutique des frères Pizingrilli. Rome oblige, ils sont deux comme Romulus et Remus ou mieux, comme les Consuls qui, jadis, dirigèrent la République. Vu de loin, l’établissement ne paie pas de mine. Il se résume à une petite vitrine surmontée d’un panneau où s’étale, peint en bleu sur fond blanc, le mot SALUMERIA (charcuterie) et à une baie vitrée dans laquelle s’ouvre une porte. Elle est chapeautée d’un second panneau, cousin du précédent. On peut y lire DROGHERIA (ce qui, ici, veut dire épicerie : en Italien, comme en politique, il faut se méfier des faux amis). Sur l’huisserie de la porte, le peintre en lettres, auteur des deux enseignes précédentes, a écrit, verticalement et en rouge, ALIMENTARI. En dessous, et à l’horizontale, la liste des comestibles que la maison propose à ses clients.

Le passant curieux, qui prend la peine d’aller y voir d’un peu plus près, n’est pas déçu du voyage. Dans la première vitrine, il découvre, outre un échantillonnage assez complet des diverses sortes de pains produits par la boulangerie transalpine, quelques livres consacrés au vin et à l’huile d’olive. Pain, vin, huile, si cela ne vous rappelle rien c’est que vous n’avez pas été un catéchiste très attentif ou que vous aviez la rougeole quand votre professeur d’histoire a fait son cours d’information sur les religions monothéistes. Bien en vue, au centre de la vitrine, une photo. L’un des propriétaires de la boutique y est immortalisé, passant au cou de notre Saint Père le Pape un ruban orné d’un tastevin. Sa Sainteté (soutane et calotte blanches de rigueur) se plie de bonne grâce à ce qui doit faire partie des rites de passage auxquels le peuple de Rome, depuis longtemps exclu de l’élection du souverain pontife, soumet son évêque. Derrière la baie vitrée, une collection de bouteilles dont l’amateur ne peut lire les étiquettes sans émotion. Barolo, Freisa , Est Est Est, Valpolicella, Chianti classico, Soave ou Gattinara. Voilà qui justifie à plein le slogan de la maison : ” Un sommelier al vostro servizio “.

Ne reste plus qu’à pousser la porte et à entrer pour se retrouver au pays des merveilles. Le consul de service est là, derrière un vaste plateau surmonté d’une haute vitrine. A ses côtés, s’affaire, une acolyte, en blouse et coiffes impeccablement blanches. Elle n’a pas , heureusement pour elle et la clientèle, les deux pieds dans le même sabot. Ici, en même temps que le ” buon giorno ” du patron, vous accueille un bouquet d’images et d’odeurs aussi roboratives que réjouissantes. Devant vous, à portée d’œil et de narine s’alignent les légions d’une armée gourmande devant laquelle il n’y a rien de mieux à faire que de capituler. En habiles stratèges, les Pizingrilli ont disposé leurs forces de façon à les rendre irrésistibles. A l’aile gauche, les fromages, pecorino, bel paese, caciocavallo, mozzarella (au frais dans son bain d’eau salée), gorgonzola et, postés en arrière garde, des quartiers de parmesan dont la couleur va de l’ocre au beige. A l’aile droite, la théorie des saucisses sèches, saucissons, salamis, mortadelles. Au centre sont les antipastis, petits artichauts marinés, filets d’anchois, tomates séchées, olives noires, tranches d’aubergines grillées en parmesane, poivrons marinés et salades de haricots blancs ou rouges. Les pâtes sont là bien sûr. Sèches et présentées dans leurs paquets de papier transparent les spaghetti, penne, ziti, gemelli, bucatini, farfalle, fusilli, rigatoni et les autres garnissent une bonne moitié d’un mur. Elles sont flanquées de boîtes de ce délicieux riz arborio sans lequel il n’est pas de risotto digne de ce nom. Fraîches, les lasagnes, les tagliatelles ou d’exquises petites ravioles sont les voltigeurs qui garnissent les quelques espaces laissés vides sous la vitrine évoquée plus haut.

Sur le mur du fond, des jambons d’Aoste ou de Parme forment la réserve. Ils voisinent avec des pains à la belle croûte brunie et à la mie légèrement grise qui n’ont jamais le temps de rassir. Ajouter à cela une forêt de bouteilles de vins et d’huiles d’olive. Parmi celles-ci, j’avoue ma prédilection pour une ” monocultivar Moraido ” de Farchioni. Ce pur nectar est un poème à lui tout seul. Enfin il y a l’incomparable vinaigre balsamique dans sa version authentique. Son le prix est, malheureusement, exorbitant. La merveille est présentée à l’admiration du public dans de petites caisses de bois que les seuls Pizingrilli ont placé sur leur plus haute étagère, hors de portée du vulgaire. Eux seuls ont le droit d’y toucher. Le reste des mortels doit se contenter de contempler et d’admirer de loin. Il existe des versions moins dispendieuses de ce condiment que la vendeuse vous conseillera. Elles ne sont pas sans mérite.

Un couloir encombré de conserves conduit à une arrière boutique où légumes et fruits (d’une impeccable fraîcheur) voisinent avec les boites de jus de fruit, les eaux minérales et les laitages, vendus dans des quantités allant de un à beaucoup, selon les besoins du chaland. Ma description serait incomplète si j’oubliais les confitures (là, se trouve la meilleure marmelade d’oranges qui ait jamais enchanté mon petit déjeuner) et des biscuits et gâteaux dans une variété de tailles et de saveurs que l’exiguïté des lieux ne peut laisser soupçonner.

Ajouter à cela que les consuls sont d’une amabilité latine, qu’ils décryptent sans difficulté le langage des signes du Gaulois égaré au bord du Tibre, qu’ils traitent avec la même bonhomie, l’Anglo-Saxonne en quête de Valpolicella, le gardien de prison venu, entre deux rondes, faire ses courses quotidiennes ou l’habituée incapable de choisir entre deux variétés de salami également alléchantes.

On aura compris qu’on peut sortir d’ici avec assez de provisions pour soutenir un siège. C’est d’autant plus facile que la maison pratique un usage qui a disparu chez nous en même temps que nos épiceries de quartier : la livraison à domicile. Dès le matin, un des consuls, le plus jeune, sort de la boutique ployant sous une pile de cinq ou six cagettes remplies de diverses commandes. Il charge le tout sur l’inévitable scooter et en route pour la première tournée. Il y en aura ensuite, au moins trois ou quatre autres. Multiplié par le nombre de sacs transportés, cela fait, chez les habitants de Rome, autant de moments de bonheur. Quel dommage que, contrairement au Pape, les Pizingrilli limitent leurs bénédictions à la Ville, laissant le Monde se débrouiller comme il peut.

Je m’aperçois que j’ai été, peut-être, un peu long et comme je ne veux pas courir le risque d’une apostrophe dans le genre Cicéronien (”Quousque tandem, Chambollina, abutere patientia nostra ?) je passe, à regret, sur la délicieuse petite boucherie et l’attendrissante pizzeria voisines pour arriver à l’Antica Osteria ” Da Giovanni “. J’entends déjà grogner les dyspepsiques de service : ” Comment, il va encore nous parler bouffe ! Mais ce Chambolle n’est pas un homme, c’est un ventre ! Il a estomac à la place de la cervelle ! etc etc… ” (j’ai mis etc etc parce que j’aurais pu aligner deux ou trois paragraphes sur le même mode de vertueuse indignation mais je sais que j’ai déjà dépassé mon quota).

(à suivre)

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