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L'héritage du dernier homme sur Terre (3)

Publié le 07 mai 2010 par Zebrain

III - Les derniers seront les premiers : L'Alpha et l'Oméga de la création
Face à une œuvre de science-fiction, mémoire à court terme et mémoire de genre se trouvent simultanément sollicitées. Ce processus n'est pas uniquement positif, car il est susceptible de faire perdre ses spécificités à l'objet concerné. En effet, un récit mettant en scène le énième " dernier homme sur Terre " risque de reprendre beaucoup de caractéristiques d'une œuvre précédente. L'impression de déjà-vu peut empêcher le destinataire de prendre le moindre plaisir devant de telles redites. Paradoxalement, le processus de mémorisation nécessaire pour la compréhension et l'appréciation d'une œuvre de science-fiction peut donc se révéler négatif, à tel point qu'il est légitime de se demander si une trop grande " culture SF " n'est pas un handicap, et s'il ne faudrait pas faire ici l'éloge de l'oubli.

L'héritage du dernier homme sur Terre (3)
Indépendamment de la qualité des œuvres concernées, le processus de constitution de la " xénoencyclopédie " d'une œuvre donnée peut se trouver parasité, voire radicalement enrayé, par les souvenirs de précédentes " xénoencyclopédies ". Le rejet d'une œuvre particulière est alors justifié par son inutilité au regard du paradigme d'ensemble : elle " n'apporte rien ", c'est-à-dire qu'elle n'offre qu'une réitération d'informations similaires, voire de qualité inférieure, à celles dont nous disposions déjà par le biais d'œuvres précédentes. Ces souvenirs parasites sont susceptibles d'occulter à nos yeux des qualités réelles de l'œuvre, ou du moins des aspects différents de ceux que nous connaissons. Ainsi, l'adaptation cinématographique du roman de Matheson, " The Omega Man ", avec Charlton Heston, peut sembler répéter inutilement l'œuvre dont elle est tirée, voire la caricaturer, en faisant de Robert Neville un homme d'action, qui ne connaît qu'à peine les affres intérieurs de son modèle. Pourtant, le propos du film est en réalité tout autre que celui du roman original. Cet " homme oméga " n'est pas un " dernier homme " au sens propre, puisqu'il rencontre une femme et sauve de nombreux enfants, mais une figure presque mystique : Robert Neville est ici le biologiste responsable de la mutation des hommes, l'artisan de leur fin (leur " oméga "), mais aussi, en se sacrifiant pour sauver des enfants humains, la source de la résurrection de l'humanité. Le rapport d'intertextualité qui s'établit entre ces deux œuvres ne tient pas seulement au fait que l'une est l'adaptation de l'autre, mais aussi au fait que le film réfute dans la construction de son propre paradigme certaines caractéristiques du " dernier survivant ", tel que le présente le roman. La " légende " de Neville devient à travers le film entièrement différente : loin d'être une abomination, il devient ici le sauveur des êtres humains. Une impression superficielle de déjà-vu peut ainsi se révéler illusoire. Par rapport à la situation initiale résumée par la nouvelle de Brown, le roman et le film font des choix divergents et également valables.

Par ailleurs, la reprise d'une œuvre à l'autre d'images similaires fait fonds sur le plaisir que nous pouvons éprouver à retrouver des situations ou des personnages familiers, plaisir qui est avant tout celui de la sérialité. Ainsi, les épisodes de la série télévisée " La quatrième dimension " présentent à de nombreuses reprises des personnages isolés, par choix ou par accident, dont certains sont des " derniers survivants ". Dans l'épisode intitulé " Question de temps ", l'employé d'une banque passe tout son temps à lire des romans. Alors qu'il s'est enfermé pour y lire tranquille dans le coffre-fort de la banque, un cataclysme nucléaire emporte toute vie à l'extérieur. D'abord horrifié, le dernier homme retrouve le sourire quand il comprend qu'il pourra désormais lire sans restriction. Le spectateur confronté à cet épisode est en mesure de comparer cette réaction à celle de tous les autres derniers hommes égarés dans la quatrième dimension, mais sans pouvoir prévoir comment le destin frappera celui-là. Alors qu'il a rassemblé les seuls objets dont il estime avoir besoin, une grande variété de romans tirés d'une bibliothèque en ruine, le dernier homme casse maladroitement ses lunettes, ce qui lui interdit de lire. Sans personne pour lui fabriquer des lunettes, ce lecteur impénitent ne pourra plus jamais déchiffrer un livre, offrant l'image d'un Tantale moderne. Le spectateur reconnaît ce dernier homme comme s'il était un vieil ami, mais frémit tout de même lorsque le dénouement s'accomplit, car si les vies de tous les derniers hommes se ressemblent, leur fin reste unique. Le plaisir de la reconnaissance se combine avec celui de la nouveauté.

L'héritage du dernier homme sur Terre (3)

Un millénaire plus tard, Fry et ses amis regardent une série télévisée nommée " The Scary Door " (" La Porte qui fait Peur "), qui reprend le thème d'épisodes de " La quatrième dimension ". La parodie qu'offre Futurama de cet épisode montre un personnage équivalent mais qui, après avoir cassé ses lunettes, retrouve son calme.

" Mes yeux ne sont pas si mauvais, je peux lire les ouvrages en gros caractères "
Ses yeux roulent hors de leurs orbites. Surpris, il hausse les épaules.
" Une bonne chose que j'aie appris à lire le Braille. "
Ses bras se détachent. Il hurle : " C'est trop injuste ! " et tombe en morceaux.

L'héritage du dernier homme sur Terre (3)
Les scénaristes supposés de " The Scary Door " sont obligés à ce genre de surenchère absurde pour conserver l'attention de leurs spectateurs blasés, mais ils ne proposent pas de réelle nouveauté. Par cette mise en abyme, les scénaristes de Futurama proposent à la fois une satire de la science-fiction stéréotypée et le contre-exemple parfait de leur propre entreprise. " The Scary Door " n'est qu'une copie sans imagination de " La quatrième dimension ", elle puise dans le macro-texte des situations et des scénarios tout faits, dont elle épuise ensuite toutes les conséquences les plus absurdes. Futurama, la série cadre, ne présente a contrario des figures ou des situations familières que pour leur donner une signification différente. Une telle reconfiguration, même si elle reste essentiellement parodique, correspond au fonctionnement normal de la science-fiction : fonder un récit sur des éléments déjà connus, qu'il s'agisse d'objets tirés de la réalité ou repris d'une autre œuvre de science-fiction, et les présenter sous un jour nouveau.

Mises à part les applications parodiques offertes par ce genre de série, il pourrait sembler presque contre-indiqué de conserver des informations touchant à la science-fiction. La culture personnelle et même l'ensemble du macro-texte produisent des interférences susceptibles de faire écran entre le lecteur et un nouveau texte. Chaque œuvre produisant sa propre xénoencyclopédie de référence, le meilleur lecteur de science-fiction devrait s'empresser d'oublier ce qu'il a appris. En effet, nous ne pouvons rien tirer d'un récit de science-fiction qui ne s'y rapporte exclusivement et la " culture " que nous accumulons perturbe autant qu'elle facilite la perception d'œuvres nouvelles. Échangeons-nous, lorsque notre mémoire nous impose de conserver des traces des fictions déjà connues, du second degré contre le plaisir simple et spontané de la découverte ? Un plaisir simple pareil à celui de ce personnage s'arrêtant à un kiosque à journaux :

" Il regarde, bouche bée. Nom d'un petit bonhomme, une nouvelle histoire de Shaggley ! Quelle chance ! [...]
L'histoire est terminée avant qu'il arrive à domicile. Tout en dînant, il la relit une fois encore, secouant sa tête surmontée de protubérances pour mieux exprimer son admiration devant cette merveille de poésie, cette magie de l'écriture. " Cela m'inspire ", songe-t-il.
"

Le " cycle de survie " que suit cet homme, dernier survivant d'un conflit atomique, perdu dans une cité en ruine, correspond au chemin emprunté par un texte, depuis son écriture le matin, jusqu'à sa publication l'après-midi, puis sa lecture le soir. Pour assurer le parcours de la nouvelle, Richard Allen Shaggley interprète tour à tour l'écrivain, le facteur, l'éditeur, le vendeur et enfin le fan émerveillé. Grâce à ce rituel, qui alimente sa schizophrénie, le dernier homme sur Terre peut rester aveugle au monde qui l'entoure et survivre, jour après jour, tandis qu'une amnésie constante lui permet de savourer à l'infini le même texte.

Une œuvre de science-fiction est une entreprise collective, dont l'aboutissement est l'engendrement de nouveaux textes. Cette nouvelle de Matheson offre en se basant sur cet état de fait une solution paradoxale au problème de la solitude éprouvée par le dernier homme. Celui-ci est cycliquement inspiré le soir par la nouvelle qu'il a écrite au matin, avant de se réveiller pour la réécrire. Plus encore que le contenu du texte, c'est sa matérialité physique qui permet à Shaggley de nier le monde qui l'entoure. L'amnésie qui le frappe n'est pas un sort enviable, mais elle suffit pour qu'il ne se sente plus seul. Or, si un amnésique a tendance à lire et reproduire le même texte, la mémoire de la science-fiction crée sans cesse de la nouveauté. Du macro-texte surgit alors une reconfiguration à la fois du réel et des acquis de la science-fiction, chaque nouvelle œuvre prenant appui sur les précédentes, à la manière dont les recherches scientifiques, quoique portant sur les mêmes objets, apportent leur lot quotidien de découvertes.

L'héritage du dernier homme sur Terre (3)
Un roman de Serge Lehman, Aucune Étoile aussi lointaine, illustre élégamment le paradoxe fondamental de la science-fiction, qui " revisite " certains thèmes, certaines images, et la manière de les résoudre, afin de leur donner une nouvelle signification. Le personnage principal, Arkadih, nourri de récits légendaires décrivant les aventures des nautes d'autrefois, choisit d'en devenir un, au moment même où une nouvelle technologie, celle des " Toboggans " permettant de créer des portails de transfert instantanés, rend caduque la navigation spatiale au long cours. Son histoire devient comme le chant du cygne du récit de voyage intergalactique, car son ultime aventure reprend et dépasse tout ce qui avait été fait avant lui. La solitude que son choix impose à Arkadih est renforcée au fil du récit par la distance qui s'établit progressivement entre le dernier des nautes (31), dont le temps est ralenti par les conséquences du paradoxe de Langevin, et le reste de l'univers. Il s'agit pour lui de rattraper, pour le mettre hors d'état de nuire, le " Noyau ", ultime création du peuple maléfique vaincu autrefois par les ancêtres des races galactiques actuelle. Sa quête, apparemment concrète à l'origine, ne met sur sa route que des récits d'événements passés, sur lesquels il n'a aucun pouvoir. Le naute n'a d'autre tâche que de recueillir ces informations et c'est même là son trait le plus caractéristique : il est doué pour susciter les confidences. La diversité de ses rencontres et la variété de ses expériences rendent le roman impossible à résumer : il s'agit d'un roman d'apprentissage, dont chaque étape est nécessaire à la compréhension à fois du personnage et de l'univers qu'il explore.

Le récit se construit sur trois niveaux narratifs qui ne cessent de s'entrelacer : la vie individuelle d'Arkadih, faite de patience et de frustration ; le parcours du Noyau, situé dans un passé récent, peu à peu retracé et revécu au travers des récits et témoignages que le naute recueille ; le passé grandiose, mythique et connu par bribes, des peuples qui ont colonisé les galaxies. L'aventure d'Arkadih, dans un contexte aussi large, peut paraître vaine : il ne fait que retrouver ce que d'autres avant lui ont déjà exploré et il ne vit jamais directement les événements, découvrant éventuellement par la suite que son histoire est devenue légende, sans qu'il comprenne bien pourquoi. Il est pourtant, en même temps que le dernier des nautes, le premier et le plus grand d'entre eux, puisque son errance le conduit à devenir le mythique " Jonas ", le naute chargé de diriger la planète qui, en des temps reculés, a permis l'union des espèces douées de raison.

L'héritage du dernier homme sur Terre (3)
L'aboutissement d' est la découverte de la circularité des légendes organisées par le roman, ce qui renvoie à la circulation dans la science-fiction d'images et d'objets récurrents, mais dotés d'autres significations au fil de leurs incarnations. Une œuvre de science-fiction reprend de nombreux éléments déjà connus, mais en poursuivant ces objets, elle les transforme et se les approprie. De même qu'Arkadih marche sans cesse dans les traces de ses prédécesseurs, pour obtenir finalement une destinée qui n'appartient qu'à lui, de même chaque œuvre retrouve et redécouvre la science-fiction, dans une démarche à la fois d'hommage à tout ce qui a précédé et de fondation pour l'avenir. En science-fiction, il n'est pas d'œuvre si isolée que son souvenir ne puisse inspirer un nouvel auteur. Il n'est pas de dernier homme sur Terre sans héritage, car ce legs paradoxal transcende les limites de l'histoire qui lui sert de cadre. Nous nous souvenons des futurs et de toutes les destinées ultimes de l'humanité, et c'est à partir de ces souvenirs que nous lirons, ou relirons, toutes les histoires de l'avenir issues de la science-fiction.

Le travail d'assimilation et de composition des mondes de science-fiction, nécessaire pour la compréhension d'une œuvre, nous procure ensuite des souvenirs durables. Validées par le récit que nous sommes en train de suivre, les informations que retient notre mémoire individuelle subsistent dans la mémoire collective du genre, le macro-texte de la science-fiction. Dans cette mémoire collective sont mis en rapport des objets issus d'une multitude de textes et dont les particularités sont ensuite regroupées en espèces, en catégories. La taxinomie imaginaire que tentent les encyclopédies de science-fiction témoigne de ces tentatives de donner une forme matérielle à un macro-texte qui n'existe que dans l'esprit et la mémoire de l'ensemble des amateurs de science-fiction. Plus que les modes et les goûts du moment, ce sont ces souvenirs saillants qui composent, à long terme, le profil d'un genre impossible à définir autrement que par ses incarnations artistiques, mais qui ne se réduit pas à ses images et ses thèmes les plus popularisés. Ce que reconnaît l'amateur de science-fiction, c'est le jeu de l'apprentissage rejoué par chaque œuvre et qui se poursuit dans le genre tout entier.

Simon Bréan

(21) Ce problème est susceptible d'affecter tous les genres, puisqu'il est nécessaire à la fois de signifier, par des marques visibles, son appartenance à ce genre et de s'en démarquer. Dans le cas des jeux vidéos ou des illustrations, ce principe de répétition atteint son maximum, ce qui peut donner l'impression que la science-fiction dans son ensemble n'est qu'un recueil de clichés plus ou moins habilement redistribués. Néanmoins, l'objectif de ces arts graphiques est de donner à voir, de la manière la plus élégante et stimulante possible, des objets qui ne sont qu'imaginés ou décrits. La bande dessinée et le cinéma obéissent aussi partiellement à ces contraintes de répétition, utiles pour obtenir l'attention du lecteur et du spectateur.

(22) " Le survivant " (1971).

(23) L'image est d'autant plus évidente que le film s'achève sur une sorte de crucifixion de Charlton Heston, dont le sang aux propriétés rédemptrices (car il sert d'antidote contre le virus vampirique) s'échappe par les poignets et les flancs.

(24) Ou plus exactement, d'" interartialité ".

(25) " The Twilight Zone ". Cette série télévisée créée par Rod Serling a connu 6 saisons (1959-1964), accueillant d'excellents scénaristes (Charles Beaumont, Richard Matheson et Rod Serling lui-même), ainsi que de nombreux acteurs connus ou prometteurs (Buster Keaton, Art Carney, Mickey Rooney, Ida Lupino, James Coburn, Charles Bronson, Lee Marvin, Peter Falk...). Ses épisodes sont considérés comme de grands classiques de la science-fiction.

(26) " Time enough at last ". Il s'agit du huitième épisode de la première saison.

(27 Le titre de cette " série dans la série " se base sur l'image la plus frappante du générique de " La quatrième dimension ", une porte s'ouvrant brusquement sur l'inconnu.

(28) " Frappé par son hubris ", déclare sentencieusement le robot alcoolique Bender, indiquant par là qu'il ne considère pas cette scène comme parodique (" A Head in the Polls ", 2ACV03).

(29) Richard Matheson, " Cycle de survie ", dans Une Histoire de la science-fiction - 2, 1938-1957, L'âge d'or. Dir. Jacques Sadoul, Paris, Librio, 2000, p. 97.

(30) Serge Lehman, Aucune Étoile aussi lointaine, Paris, J'ai Lu, 1998.

(31) Les nautes sont les pilotes de vaisseaux spatiaux. Ce terme a, entre autres, été utilisé par André Ruellan dans Aux Armes d'Ortog.

Bréan, Simon. " La mémoire et l'avenir. L'héritage du dernier homme sur Terre : lire et relire l'avenir en science-fiction " in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 291-308.


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