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Carnet de voyage d'un citoyen africain en Asie du Sud-Est par Ardo Jeeri

Publié le 18 mai 2010 par Bababe

L’auteur du très lu Pullo qui es-tu, s’éloigne de Caamaba, de Mythologie et cosmogonie des pasteurs peuls*,  pour nous entraîner en Asie du Sud Est.. Carnet de voyage d’un citoyen africain en Asie du Sud-Est par Ardo JeeriCarnet de voyage d’un citoyen africain en Asie du Sud-Est par Ardo Jeeri

 Il y’a quelques semaines, j’étais parti en vacances en Asie du Sud-Est avec des amis français. De nationalité sénégalaise, je me suis armé de mon passeport biométrique tout neuf, de mon sac au dos avec le strict minimum, de mon billet aller retour Paris-Singapour et me voilà prêt à faire un tour à Singapour, en Malaisie et en Indonésie pour une durée de 15 jours. Je m’étais au préalable renseigné sur les formalités de visa pour ces 3 pays et seule l’Indonésie exigeait un visa d’entrée pour les ressortissants sénégalais. J’étais content de pouvoir visiter cette partie du monde que je ne connaissais pas du tout, pour la simple raison que je passe mes vacances, comme la majeure partie des Africains, en Afrique.

On embarqua à Roissy sur le vol Air France Paris-Singapour à 23h30 et on atterrit le lendemain à Changi Airport  à 18h30 après 12h de vol et 6 heures de décalage horaire sous une chaleur accablante. Et pourtant, je suis sahélien et je connais bien la chaleur, mais je n’ai jamais autant sué de ma vie. L’air était chaud et humide et j’avais l’impression d’étouffer. Le premier choc thermique passé,  je regardais autour de moi et je vis des Asiatiques tous souriants, gentils et prévenants, dans un aéroport moderne et cossu.  Je me suis dirigé avec mes amis à l’immigration et me suis mis derrière la file pour me faire viser mon passeport. Mes amis passèrent devant moi et en un coup d’œil sur leur passeport, l’officier leur fit le tampon qui leur autorisait à séjourner dans le pays pendant 90 jours. Quand ce fut mon tour, l’officier prit mon passeport, effeuilla ses 32 pages toutes vierges, le retourna dans tous les sens, prit 5 mn à me dévisager et prit encore 5 mn à regarder la photo scannée du passeport. Il me demanda de poser mon pouce sur leur lecteur d’empreinte digitale et voyant que tout était bon, il me demanda enfin la raison de ma visite dans leur pays. Je lui répondis que j’étais venu avec des amis en vacances dans leur beau pays. Puis, il me demanda le nom et l’adresse de l’hôtel où je comptais rester. Mais voyant que la moutarde commençait à me monter au nez, mes amis lui dirent qu’on était ensemble et qu’on allait tous loger dans un « guest house ».  Après cela, il daigna me tamponner mon passeport avec une autorisation de séjour de 30 jours dans leur cité Etat. 

On quitta l’aéroport, on prit le métro pour le centre ville. La nuit tomba subitement et à peine 19h il faisait déjà sombre. On retrouva notre fameux guest house rempli d’Australiens, d’Américains, de Canadiens et de Scandinaves. L’anglais était partout de rigueur et la bière coulait à flot. L’ambiance était festive et bon enfant, mais comme on était fatigué par le long trajet sans compter le décalage horaire, on prit une bonne douche et après un diner chez le Chinois d’en bas, on se mit au lit. Le lendemain, on consacra notre journée à la visite de la cité Etat.

Singapour est une belle cité quadrillée par de grandes avenues la plupart en sens unique, jalonnées de grands arbres tropicaux comme les cailcédérats qui me rappelait mon Thiès natal. La population, très sympathique, est composée de Malais, de Chinois et d’Indiens.  Et Comme c’était un vendredi, j’en profitais pour visiter la grande mosquée au dôme doré et je me mêlais à la foule pour la prière du vendredi. Le prêche se fit en malais, langue que je ne comprenais pas malheureusement et après la prière, les fidèles se saluèrent comme on le fait dans toutes les mosquées et se dispersèrent sous une pluie battante.  Je rejoignis mes amis au guest house et on refit nos sacs pour repartir à l’aéroport en espérant pouvoir partir le jour même en Malaisie. On acheta nos billets chez Air Asia, une compagnie aérienne low cost qui dessert Kuala Lumpur et 1h après, on y atterrissait.

 A l’immigration, l’officier prit mon passeport et rebelote,  encore 5 mn d’examen du document, contrôle digital et questions sur les raisons de ma présence dans leur pays et mêmes réponses. Finalement, on me rendit mon passeport  avec une autorisation de séjour de 30 jours alors que mes amis français n’ont eu aucune question encore moins le contrôle biométrique et ont eu droit à 90 jours de séjour. On sortit de l’aéroport sous une chaleur moite et une humidité étouffante et direction, le centre ville.

Kuala Lumpur est une très belle ville grouillante d’activités, parsemée de majestueux gratte-ciels dont le plus imposant est la fameuse Petronas Twin Towers, l’une des plus grandes tours du monde. La population, fort sympathique, est composée majoritairement de Malais, ensuite de Chinois et enfin d’Indiens. Il y’a aussi une forte communauté d’Indonésiens, mais difficilement identifiable à cause de leur ressemblance aux Malais. J’y ai aussi rencontré quelques étudiants originaires d’Afrique de l’est et du nord, mais pas d’Africains de l’ouest. On y resta 4 jours durant lesquels on fit la visite de la ville.  Après cela, on décida de faire un tour à Langkawi, une petite île perchée au nord ouest des côtes Malaisiennes, à quelques lieues des eaux territoriales de la Thaïlande.

 Langkawi est une station balnéaire constituée de petits îlots luxuriants, avec de belles plages au sable fin que l’on ne trouve que sur les cartes postales. La mer était tellement chaude qu’il m’était presque impossible de me baigner entre 11h et 15h. On prit des bungalows climatisés  au bord de la plage  à 20 euros la nuit et on se laissa aller au farniente et au dépaysement total. Le soir, on allait dans un reggae bar qui reprenait les chansons de Bob Marley, d’Alpha Blondy et d’autres grands reggaemen. L’orchestre était composé d’Asiatiques en dread locks, ce qui m’intrigua au début, excepté la chanteuse qui était Camerounaise et elle s’appelait Janice. Quand cette dernière sut que j’étais Sénégalais, elle sauta littéralement sur moi en me disant que c’était la première fois qu’elle rencontrait un Africain sur cette île. Du coup, elle me présenta à tout l’orchestre et elle leur expliquait que son pays n’était pas loin du mien. Après chaque chanson, elle venait nous voir pour que l’on papote en français, histoire de se rappeler un peu la langue de Molière. Elle nous dit qu’il y’avait peu de touristes francophones sur l’île et la plupart sont Suisses ou Canadiens et sont peu enclins à parler français. Elle voulait aussi avoir des nouvelles de l’Afrique et plus précisément du Cameroun. On resta à Langkawi pendant 4 jours durant lesquels on se prélassait à la plage en se gavant de fruits de mer et de jus de fruits exotiques et en écoutant du reggae tous les soirs en compagnie de Janice. Il ne nous restait alors que quelques jours pour visiter l’Indonésie, et on décida d’aller à Bali, l’une des îles les plus visitées de l’Indonésie et boucler ainsi notre périple Sud-Est asiatique. Pour ce faire, il fallait nous occuper d’abord des visas.

 En effet, l’Indonésie exige un visa pour aussi bien les citoyens français que sénégalais, à la grande différence que les citoyens français peuvent faire leur demande de visa à l’arrivée alors que les citoyens sénégalais doivent obligatoirement faire une demande de visa dans n’importe quel consulat d’Indonésie avant d’y aller. Et comme il n’y a pas de consulat d’Indonésie sur l’île, on décida de redescendre à Singapour pour mieux se rapprocher de Bali et faire nos demandes de visa là-bas.  Mais rien que l’idée de retourner à Singapour pour subir encore une interrogation humiliante me refroidissait. Cependant, voyant que mes amis tenaient tellement à partir à Bali, je me laissai convaincre pour ne pas changer leurs plans.

A l’immigration, l’officier, une jeune dame, prit mon passeport et voyant que j’étais Sénégalais, me dit que c’était la première fois qu’elle voyait un passeport sénégalais. Après, elle se mit à me parler de football et de la coupe du monde de 2002 en évoquant la fameuse victoire du Sénégal sur la France. Enfin, elle me remit mon passeport en me souhaitant un agréable séjour dans leur pays. Cette fois ci, je n’ai eu droit à aucune question désobligeante.

On quitta l’aéroport et on partit au consulat d’Indonésie et fit nos demandes de visas. Pour mes amis français, on leur dit de revenir l’après-midi pour retirer leur visa et pour moi, on me dit de revenir le surlendemain, donc 2 jours après, le temps de vérifier si j’ai eu des antécédents de fraude de visa ou d’une quelconque inculpation relative à la drogue. Je dis à la préposée du service des visas, une dame très belle et sympathique, que je ne pouvais pas attendre 2 jours car mes vacances prenaient fin dans 5 jours et que je trouvais cette décision ridicule et injuste. Elle comprit mon point de vue mais me laissa comprendre qu’elle n’appliquait que les directives de son chef de service. Elle me promit d’intervenir auprès de son responsable pour accélérer les démarches et me demanda de revenir le lendemain après-midi pour voir si le visa était prêt ou pas. On revint le lendemain, et comme promis, elle me donna le visa en me souhaitant un bon séjour à Bali. On partit directement à l’aéroport pour acheter nos billets et 2h30 plus tard, on atterrissait à Denpasar, l’aéroport international de Bali qui, comme celui de Singapour, est construit le long de la mer. A l’immigration, je n’ai eu que quelques questions relatives à la durée de mon séjour dans la mesure où j’avais un visa de 30 jours en bonne et due forme.

Si l’Indonésie est le premier pays musulman au monde, Bali, quant à elle, est majoritairement hindouiste. Dans chaque coin de rue de l’île se dresse un temple hindou. D’après les Balinais, qui sont très ouverts aux étrangers, il y’a autant de maisons que de temples dans l’île. Et durant les 4 jours que j’ai passés sur l’île, les Balinais faisaient des offrandes tous les matins devant leur maison et leur boutique. La ferveur religieuse hindoue se manifeste partout dans l’île. Le lendemain de notre arrivée, on a assisté à une procession religieuse à l’honneur du dieu hindou Shiva à la veille de leur jour de l’an appelé « Nyepi Day » ou jour du silence. Et pendant cette journée, on n’avait pas le droit de sortir de l’hôtel, de parler à haute voix, d’allumer les lumières ; tous les commerces étaient fermés ; la ville était littéralement morte. On passa toute cette journée à la piscine de l’hôtel en discutant avec les autres touristes, pour la plupart des Australiens, des Scandinaves, des Canadiens, des Allemands, des Japonais et quelques Argentins. Je leur demandais ce qui les attirait tant à Bali. Et la plupart me dirent qu’ils étaient  venus pour le surf.

En effet, comme j’ai eu à le constater le lendemain, Bali est considérée comme le paradis des surfeurs. La plage de Kuta, un des vieux quartiers de Bali, est le lieu de prédilection de tous les amateurs de surf qui viennent du monde entier pour défier ces belles vagues, les unes plus grosses que les autres. Cet attrait pour Bali est aussi dû au coût de la vie. C’est l’une des villes les moins chères au monde. Pour 10 euros la nuit, on a une chambre climatisée dans un hôtel correct avec petit déjeuner, et pour ce qui est de la restauration, je n’en parle même pas, tellement ça ne coûte rien. On loua des scooters à très bon prix et on passa les 2 jours qui nous restaient à visiter l’île en scooter, moyen de locomotion le plus pratique et le moins cher et à regarder les surfeurs sur la plage de Kuta.

Vint finalement la date de notre retour, on prit des billets chez air Asia pour Singapour et de là, on embarqua sur le vol air France pour rentrer à Paris juste à temps avant que dame Nature ne ferme les portes du ciel.

Ce périple Sud-Est asiatique m’a appris beaucoup de choses. Tout d’abord, cette terre où nous vivons est très riche en cultures et traditions de toute sorte et nous devons coûte que coûte sauvegarder cette diversité et ne pas se laisser mouler dans une seule et unique culture ou mode de vie. Nos devons aussi permettre à tout un chacun de profiter de cette diversité en démantelant toutes ces barrières artificielles qui empêchent les rencontres et les échanges. On l’a déjà fait pour les marchandises et pour les biens de consommation, alors pourquoi pas pour les hommes ? On voit bien que le mercantilisme a toujours le dessus sur l’humanisme malgré toutes ces révolutions, industrielle au 18ème siècle et technologique au 20ème siècle. A croire que la soi-disant évolution qu’a connue le monde à la suite de ces révolutions n’est qu’au service du mercantilisme.

Par ailleurs, je suis conscient que cette ouverture des frontières s’accompagnera d’énormes difficultés pour les pays dits développés mais je ne pense pas qu’un isolement, qu’une mise en quarantaine des pays du tiers monde soit la seule solution contre les risques d’exode, d’immigration ou d’invasion.

Quand je subissais ces interrogations humiliantes auprès des officiers de l’immigration, j’en voulais d’abord à mon gouvernement, et d’une manière générale à tous les gouvernements des pays du tiers monde. Pourquoi n’ont-ils pas établi des accords avec les autres Etats pour que nous, citoyens du tiers monde, puissions voyager comme n’importe quel citoyen des pays développés ? Et pourquoi tous ces contrôles excessifs alors que l’on s’est mis aux normes de sécurité des pays développés en leur fournissant des passeports biométriques réputés infalsifiables ? Et à quoi servent réellement nos différents ministres des affaires étrangères ? C’est vrai que nos dirigeants voyagent tous avec des passeports diplomatiques et n’ont nullement besoin de visa pour circuler sur cette terre, mais pensent-ils seulement au simple citoyen lambda qui, comme moi, a besoin de temps en temps d’aller voir un peu ce qui se passe en dehors de chez lui ? Et comble du ridicule, comment un pays du tiers monde peut-il refuser l’accès à son territoire à un citoyen d’un autre pays du tiers monde ? Et par-dessus tout, comment peut-on interdire à un terrien de visiter un coin de cette terre ? Quand je réfléchis à toutes ces questions, j’ai vraiment du mal à croire à l’article premier du préambule de la Déclaration Universelle des Droits de L’homme qui nous dit que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.

Quand je repense à tous ces échanges que j’ai eus dans ces 3 pays aussi bien avec les autochtones qu’avec les allogènes, je n’ai pas en aucun moment senti de l’inimitié envers moi ou d’un quelconque rejet de l’autre, de l’étranger. Au contraire, ils étaient tous curieux de savoir d’où je venais et me posaient toute sorte de question sur le Sénégal. Quand  je repense encore à cette bande de reggaemen paisibles en train de chanter l’amour et la révolution sous les applaudissements de tous ces touristes venus d’horizons divers , quand je repense à cette jeune Singapourienne, officier de l’immigration, qui aurait pu comme certains de ses collègues me poser des questions humiliantes mais à préférer me parler de football, je me dis que la musique et le sport restent toujours, et c’est vraiment dommage, les seuls éléments fédérateurs des différents peuples de l’humanité.

Ensuite, j’en voulais à tous les grands de ce monde qui se sont accommodés sans état d’âme à cette criante injustice sous prétexte que c’est un problème insoluble. N’ont-ils pas lu la théorie sur la désobéissance civile du grand transcendantaliste américain Henry David Thoreau qui, au 19ème siècle, incitait les populations à désobéir à toute loi scélérate, inique et liberticide?

Finalement, je me suis mis à imaginer ce que serait notre terre si on éliminait toutes ces frontières et barrières artificielles. La richesse que l’on peut tirer de ces échanges ne peut être que bénéfique pour l’humanité toute entière. Et j’espère qu’un jour, on vivra dans un monde sans frontières où il n’y aura plus de citoyens de seconde zone. Prions que cela ne soit pas seulement du « wishful thinking » comme disent les Anglais.

Ardo Jeeri


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