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La brocante de l'infortune

Par Chroniqueur
La brocante de l'infortune
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Chacun s'accroche comme il peut à sa mauvaise étoile (Cioran)
Je me suis rendu dans une brocante d'un type particulier: la brocante de l'infortune. On pouvait venir y troquer des bouts de misère contre un peu de bonheur. Tous ceux qui avaient la joie chétive s'y retrouvaient pour la restaurer et chercher des astuces pour mieux en prendre soin. L'affliction ne s'échangeait pas cher, mais on pouvait tout de même s'en tirer avec un poème, un bouquet de fleurs, un joli caillou ou un sourire. Ca valait le coup. Même s'ils n'avaient pas l'air d'y gagner au change, en regard de l'amas de malheur qu'ils déposaient sur l'étal, les badauds repartaient le coeur léger.
Certains échangeaient même de l'allégresse à la criée:
- Du mieux contre une blessure d'enfance! Venez échanger du mieux contre une blessure d'enfance!
Et alors beaucoup accouraient, parce qu'évidemment, ces histoires-là, on en a des tas à raconter, personne n'est en reste quand il s'agit de dire ce qui ne va pas. D'aucuns arrivaient même avec une carte sur laquelle ils pouvaient très précisément indiquer les coordonnées de leur souffrance:
- Tenez, vous voyez, c'est là, j'ai fait une petite croix au crayon gris.
Un stand proposait de porter secours à la joie. Qu'elle soit enfouie sous les décombres ou perdue au milieu d'un désert d'inattention, une équipe de secouristes était à votre disposition. Ils étaient rompus à toutes les vacheries du Mauvais et, si vous promettiez d'un peu moins vous lamenter, ils partait faire des recherches approfondies sur-le-champ. Il ne pouvait pas garantir le résultat, mais ils étaient nombreux ceux qui repartaient le sourire aux lèvres et la larme à l'oeil, avec leur petite motte d'espoir. Le simple fait qu'on n'abandonne pas les recherches, ça redonne du courage.
Un peu plus loin, un bonhomme qui ressemblait à Gaston Bachelard, avec une grosse barbe blanche bien fournie, un chapeau melon noir et des bretelles arc-en-ciel, troquait de l'errance contre quelques belles trouvailles. Il commençait par demander:
- Vous vous souvenez du préau de la petite école de votre enfance, lorsque la maîtresse vous mettait en rang pour faire l'appel et que chacun devait répondre "Présent!"? Eh bien vous, aujourd'hui, à quoi répondez-vous présent? De quoi, pour rien au monde, ne voudriez-vous venir à manquer?
Je m'y suis essayé et, en commençant à apporter un début de réponses, j'ai vu luire les mille yeux familiers et rieurs qui n'ont de cesse de scruter tout le beau et le tendre du monde. En me penchant un peu plus, j'ai vu transparaître un visage qui avait les traits de mon bonheur. Un enfant, qui me ressemblait, vint me tirer par la manche en me disant: "Regarde!". A cet instant, j'ai bien senti que malgré la souffrance, la dureté de la vie, une source de joie était là, à portée de main, une source que chacun de nous pouvait alimenter. Le bonhomme me regarda et me dit:
- Vous voyez, quand on décide de voir ce qui va dans nos vies, on accepte d'être heureux sans aucun pré requis.
Un punching-ball permettait d'évaluer l'ardeur que vous mettiez à défendre votre joie. L'exercice se voulait pédagogique, manière de rappeler que le bonheur n'est pas un état de molle béatitude, qu'il faut y mettre du nerf, frapper un grand coup! Un peu plus loin, une queue s'était formée devant une tente à l'entrée de laquelle il était écrit "Voyance". Des impénitents de l'allégresse prémâchée espérait qu'on allait leur prévoir une joie triste et sans surprise. Et ils ne manquaient pas d'être décontenancés quand notre Madame Irma partait d'un grand éclat de rire en leur disant:
- Bougre de crétin! Tu croyais vraiment que c'est dans le cul d'une dive bouteille que tu trouverais le bonheur? Non, mais regarde-toi, misérable suppliant! Tu serais prêt à croire n'importe qui et n'importe quoi pour te décharger de la seule responsabilité qui t'incombe: bâtir ta Joie, en comptant sur toi et toi seul! Ta bonne aventure, c'est à toi de la faire! Allez, fiche-moi le camp!
Je ne pouvais m'empêcher de sourire en les voyant ressortir tout penauds et un peu honteux d'avoir été si facilement bernés - quoi que conscient que j'avais aussi ma manière à moi de solliciter les astres.
Un physicien extatique pesait le poids des plaintes. Il arrivait à démontrer que nos jérémiades transformées en kilos nous écrabouilleraient aussi bien que deux baleines lancées du trente-huitième étage. Ainsi, on comprenait mieux pourquoi certains se traînent toute la journée. Avec un ami boucher-psychiatre, il était en train de mettre au point une technique pour faire des saignées de soupirs et de mots afin de dégorger le corps. Ils avaient constaté que le patient ainsi drainé laissait la joie affluer comme des ruisseaux à la fonte des neiges qui descendent de partout pour s'écouler dans une fontaine. Le seul problème, c'est que certains n'en finissaient pas de se vider et qu'ils n'avaient pas encore trouvé le moyen de cautériser l'entaille. Il était aussi en train d'inventer un appareil pour radiographier l'angoisse et pouvoir la traiter de manière localisée, sans anesthésie.
Quand je lui demandais s'il avait pu peser la joie, il me répondit:
- La joie, mon cher Monsieur, elle ne pèse rien! C'est pour ça qu'on lui accorde si peu d'importance.
En poursuivant mes flâneries, je dénichais une échoppe, "Exit LibrHiC". On pouvait y venir se débarrasser de tous les livres en HIC, psychologique, sociologique, économique ou neurologique, toutes ces études qui rationalisent le malaise, qui autopsient et décomposent l'humain, pour décrire avec une précision chirurgicale où ça fait mal, sans pour autant aider à aller mieux. En échange, on vous offrait un recueil de poésie. Le gain consistait à s'alléger. Je n'ai pas vraiment réussi à savoir ce qu'ils faisaient des livres récoltés. Je crois qu'ils les recyclaient pour en faire des éventails et des chapeaux.
Dans le bus qui me ramenait chez moi, je retrouvais un billet qu'une petite fille de la boutique Au fourbi mental avait glissé dans ma poche et sur lequel il était écrit: "Apprends à te reconnaître dans tes petites joies quotidiennes."
Image - Charlie Chaplin, the pawnshop.

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