Magazine Culture

Langue, tribu, ethnie, région : point fort ou point faible ?

Par Liss
Demander à un compatriote congolais de quelle région ou tribu du Congo il est, chercher à savoir quelle est SA langue, entendez la langue de son terroir, la langue du village d'origine de ses aïeux, est devenu une question taboue, notamment depuis les guerres civiles qu'on a transformées en guerre des tribus. De toutes les façons, on n'a pas vraiment besoin que notre interlocuteur nous réponde pour savoir d'où il est, sauf si on veut connaître précisément le village d'où viennent ses parents, l'histoire de sa famille etc. Sinon sa tribu ou sa région est un secret de polichinelle : il suffit qu'il vous dise son nom, vous devinez à peu près d'où il est. Bien sûr, on peut se tromper, mais la marge d'erreur est plus ou moins faible. Si on peut ne pas déterminer précisément la tribu d'une personne, on peut tout au moins la situer dans l'une des grandes familles tribales congolaises. Tenez, prenez « Lounda », mon nom de naissance (de là vient le ''L'' de Liss), ou prenez « Kihindou », mon autre nom, qui s'orthographie ordinairement avec un ''Y'', « Kiyindou ». Eh bien ce sont des noms qui sonnent bien du Sud. Les gens diront, c'est une « Lari ». En fait je suis « Kongo ». Mais « Lari » ou « Kongo » font partie d'une même grande famille tribale.A l'école, on ne s'embarrassait pas de qui était d'où, qui parlait quelle langue, car la langue de rigueur à l'école, c'était le Français. A César ce qui est à César : reconnaissons à la langue française d'avoir été un trait d'union, une langue neutre à l'école. D'ailleurs c'était cette langue qui nous donnait accès à la connaissance mondiale. S'il fallait attendre que les ouvrages importants de l'humanité soient traduits dans nos langues respectives, on en aurait pour des siècles encore et on se priverait de connaissance. C'est pour cela que tous apprennent une des langues trait d'union dans le monde : l'anglais, le Français, par exemple. En parlant d'ouvrage essentiel de l'humanité, la Bible, elle, est traduite dans nos langues, c'est déjà ça. Le Français langue de connaissance, oui ! Mais pas langue qui annihile nos propres langues ! La langue, c'est elle qui véhicule notre culture, c'est elle qui fait notre identité. L'identité des Congolais, c'est d'être des multilingues, c'est le cas de beaucoup de pays d'Afrique : entre langue officielle (le français ou l'anglais), langues nationales (le munukutuba et le lingala pour le Congo), langues ethniques… On parle ou on comprend plusieurs langues depuis notre plus jeune âge. Avoir beaucoup de langues, n'est-ce pas une richesse ? La multiplicité des langues issues des différentes ethnies du Congo, est-ce une force ou une faiblesse ? En effet, l'expérience a montré que l'ethnie est le point faible de nombre de Congolais. Les hommes politiques sont les premiers concernés. Mais cette faiblesse, ce ver ou ce poison (selon la proportion des dégâts que l'appartenance à l'ethnie cause chez les uns et les autres) se manifeste aussi dans l'Eglise. Des pasteurs plus enclins à confier des responsabilités aux fidèles appartenant à la même famille tribale qu'eux et complaisants à leur égard, alors qu'ils vont se montrer particulièrement sévères et intransigeants envers d'autres, j'en connais ! La parole divine, censée nous apprendre davantage que ce n'est pas l'appartenance à un peuple, à un pays, à une région, à une tribu qui nous sauvera, mais la qualité de notre cœur, a pourtant bien du mal à éradiquer ce mal qu'est la « préférence régionale ». Tiens, il faudrait que je lise La Préférence nationale de Fatou Diome !Ce mal sait se rendre invisible et se camoufler sous des dehors innocents et bien pensants d'unité nationale. Mais il montre souvent sa tête à la faveur de certaines circonstances. Sur le plan culturel, littéraire, universitaire, qu'en est-il ? J'ai déjà entendu dire que tel professeur n'avait pas été titularisé parce que tel autre, chef de département avait tout fait pour que cela ne se produise pas, car il n'était pas de la même région que lui. Mais je ne suis pas là pour vous rapporter des expériences que je n'ai pas vérifiées, je préfère parler de ce que je sais, de ce que je vis. Ce que je vis depuis que je tiens ce blog, c'est un élan de générosité et d'amitié pur (accordez ''pur'' avec ''élan''), je veux dire que cet élan n'est pas entaché ou entravé par nos origines respectives : de France, de Côte-d'Ivoire, du Togo, des Antilles, plus récemment du Maghreb, les échanges qui se tissent ici s'enrichissent les uns des autres. Je vais en particulier parler des blogueurs qui viennent du même pays que moi, parce que c'est l'objet de mon propos et aussi parce que ce sont les premiers à m'avoir fait signe sur la toile.Tenir un blog, un blog littéraire en particulier, c'est comme crier : « Coucou ? Y a-t-il quelqu'un qui veut faire un brin de conversation avec moi ? On pourra parler de livres et d'autre chose » ; c'est comme préparer une maison et laisser la porte grande ouverte pour que les passants qui le souhaitent puissent s'y arrêter, entrer et vous apporter un petit peu de chaleur humaine, de convivialité, même si cela apparaît un peu paradoxal, derrière un écran. Gangoueus a été le premier à venir chez moi, à prendre le temps qu'il faut pour s'asseoir et partager un moment avec moi. Sachant l'un l'autre qu'on vient du même pays, on prend aussi le plaisir de s'exprimer dans nos langues, sans nous étendre vraiment car on n'aimerait pas que nos échanges soient inintelligibles aux autres internautes. De quelle ethnie il est précisément, je ne saurais vous le dire, et c'est une question sans importance, je veux dire qu'elle ne nous préoccupe pas, ou plutôt qu'aucune circonstance ne s'est présentée jusqu'alors qui a fait que nous puissions évoquer le sujet. Mais je peux affirmer, depuis que je connais son nom de naissance, que nous ne faisons pas partie de la même famille tribale, pourtant on appartient à la même famille, plus solide qu'une famille ethnique, celle des amoureux des livres, mais surtout celle des personnes pour qui l'amitié, l'amour ne sont pas de vains mots. Et moi, quand on me fait une déclaration d'amour et d'amitié, je ne sais pas dire non. C'est mon point faible. Gangoueus est mon frère, parce qu'il vient du même pays que moi, sans doute, mais surtout parce que nous partageons beaucoup de choses, des valeurs, une belle amitié. Et c'est le cas de plusieurs d'entre vous qui venez de temps en temps me rendre visite, d'où que vous veniez. Je vous remercie.mais je vais vous parler d'un autre frère, parce que lui aussi vient du Congo : Obambe Gakosso. Il a un nom bien du nord, et moi un nom bien du Sud. Pourtant, il ne s'est pas dit : "c'est qui cette Liss ? Elle vient d'où ? N'est-ce pas une fille du Pool ?" Il a au contraire débarqué chez moi sans crier gare et y a pris ses aises. Il est aussi devenu, très vite, mon frère. Je me suis vite sentie à l'aise avec lui. Nos ethnies ou tribus respectives n'ont jamais eu de raison de distiller un malaise entre nous, au contraire elles fortifient notre amitié. On n'hésite pas à échanger dans nos langues.Je me demande à quoi nous devons que les liens d'amitié qui se sont noués entre nous soient aussi simples et purs : est-ce parce que nous sommes chrétiens ? (Mais j'ai déjà expliqué qu'on en trouve, des chrétiens qui ont encore beaucoup à apprendre du point de vue égalité des hommes, des races, des tribus) ; est-ce à cause de la relation que nous avons avec les livres, car la lecture affine les esprits ? (mais des hommes versés dans les lettres et les sciences qui ont fait reculer l'humanité, il y en a aussi) ; est-ce parce que nous sommes blogueurs ? Les blogueurs passent leur temps à se faire des déclarations d'amitié, ils sèment l'amour et le partage partout où ils passent (Mais des blogueurs qui se déclarent la guerre il y en a aussi). Alors pourquoi ? Avec ces frères, nous échangeons aussi par mail, et là Obambe ne se retient pas d'utiliser nos langues pour exprimer certaines choses. Il m'a contactée récemment pour une petite interview, et il terminait son mail en disant « Sala bubote », une formule en lari (la langue de ma famille tribale si je puis m'exprimer ainsi) qui pourrait correspondre à « porte-toi bien ». Ce n'est pas la première fois qu'il inserre des expressions lari dans ses propos, je l'ai donc taquiné, en disant :« Dis-donc, tu es un vrai lari toi !» Et j'ai ajouté : « Tu sais, ça fait tellement du bien de savoir qu'il y a (encore) des gens qui ne s'embarquent pas dans des réflexions tortueuses du genre : cette langue est-ce MA langue, est-ce celle de ma région ? etc... du moment que c'est une langue du Congo, c'est aussi la sienne. Aujourd'hui on marche parfois sur des oeufs lorsqu'il faut s'adresser à un compatriote, alors qu'il y a quelques années, ce genre de questions ne se posait même pas. En classe, on s'en foutait de qui était d'où et de qui parlait quelle langue... Bon allez, je te laisse. Bon week-end ! »C'est de la réponse qu'il m'a faite que m'est venue l'idée de cette petite réflexion sur les langues comme barrière ou comme trait d'union. Avec son autorisation, je publie sa réponse :Moi, un vrai lari ? Le mot est faible, car même si avec le temps, je ne suis plus en mesure de discuter deux minutes d'affilée sérieusement en lari, cette langue reste dans ma tête, gravée comme la 3e ou a 4e qui a commencé à s'instiller en moi petit à petit, ma chère sœur.La 1ère étant le français. Mes parents, en bon colonisés, et comme beaucoupde ressortissants congolais, non-originaires du Pool et vivants dans unegrande ville (Mfoa notamment, où je suis né), ont estimé à tort, qu'il fallait d'abord m'apprendre le français. Alors que ma mère parle un excellent embosi, un lingala parfait et un kikongo qui me fait pâlir d'envie. Mon père de son côté aurait pu m'apprendre l'embosi que son père et sa mère lui ont appris aussi, dès sa venue au monde. Il aurait pu aussi m'inculquer des rudiments de gangulu, de téké et de mbéti, des langues qu'il a apprises au fil du temps et de ses rencontres. Mais rien de tout cela. Je ne te parle même pas du lingala et du kikongo qu'il maîtrise aussi. C'est ainsi qu'en s'installant au Camp du 15 août 1963 dans un immeuble en face de l'Hôpital militaire de Mfoa, j'aurais pour voisins dans cet immeuble : trois familles lari, une famille bémbée et une famille vili. Je ne te parle même pas des autres voisins dans les petites maisons derrière les immeubles. Dans de telles conditions, comment ne pas apprivoiser le kikongo et le lari ? A la maison, on parlait français, pendant que les parents eux parlaient en embosi. Et quand j'allais chez les autres, c'était soit le lari, soit le kikongo et j'apprenais. Bel univers qui, je me demande encore s'il existe en 2010.Nous avons détruit ce pays.Il n'était certes pas parfait, mais on y vivait, on s'y côtoyait sans chercher à s'emmerder (lemvuaku)*, sans arrière-pensées. A Ouénzé où nous irons habiter après, à droite, famille lari, à gauche, deux familles lari, en face des « Kongo de Boko » comme on dit (parents très proches du très grand Nsoni Za Buta Nsi* et chez eux, avec un grand que je considérerai à jamais comme mon propre grand frère, tant il m'aimait et me parlait, m'engueulant comme ses frères de sang). Bref !Je ne vais pas t'abîmer les yeux avec ça.Le Congo est un peu ce que le peuple en a fait, beaucoup ce que les élites politiques en ont fait. Que chacun, là où il est fasse en sorte que, à défaut d'en faire un paradis, nous y vivions mieux, en parlant les langues qu'on a envie de parler, en parlant aux gens le plus naturellement du monde, sans chercher à savoir si leurs arrières grands-parents viennent du bon coin ou pas. quand un oncle ensorcelle son neveu, ne sont-ils pas du même sang ? Alors, pourquoi craindre celui qui est censé avoir un nom pas bien ou une langue dont on se méfie sur je ne sais quelles bases ?Wa baka zoba, buéta ntu.Murété, mbiji sangui to mbiji mamba ?Kia bueso kimoNgulu bakala ba na mbélé*Et peut-être mon préféré en lari : « Nienge ntubasani we mfwiswa meso ».Bref ! ne me pose pas de questions, j'ai oublié une bonne partie de mon lari.Le lari est ma langue, comme celle de mes frères et sœurs avec qui j'ai grandi au Camp du 15/08/1963. Elle n'appartient ni au Pool ni aux natifs de cette région. C'est comme la façade d'une maison, elle appartient à celui qui la regarde. C'est comme ton fils, il ne t'appartient plus dès qu'il sort de ton sein !Bon, j'en ai trop dit là, n'est ce pas ? Je vais devoir m'arrêter.Pour finir (c'est vraiment la fin) : « Tu sais, ça fait tellement du bien de savoir qu'il y a (encore) des gens qui ne s'embarquent pas dans des réflexions tortueuses du genre : cette langue est-ce MA langue, est-ce celle de ma région ? etc... du moment que c'est une langue du Congo, c'est aussi la sienne» C'est une maladie, mais nous finirons par en guérir. Si ce n'est pas de mon vivant, nos enfants répareront les choses.Ton frère, Obambé Lexique :*Lemvuaku : « pardon » (pour la familiarité du terme).*Nsoni za buta nsi : Obambe parle de Soni Labou tansi (c'était son nom, avant qu'il le transforme en Soni Labou Tansi, son nom de plume)* « Wabaka zoba bueta ntu » et suivants : série de proverbes en lari.

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Liss 2105 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte