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Le réquisitoire de la colère

Publié le 24 mai 2010 par Toulouseweb
Le réquisitoire de la colèreLe procčs Concorde fait des vagues.
On est en droit de se demander si le procureur Bernard Farret a bien compris la spécificité et les vraies exigences du monde aérien. En tout cas, son réquisitoire a créé la surprise, pire, la colčre. Il demande en effet une peine de deux ans de prison avec sursis pour Henri Perrier, directeur du programme Concorde de 1978 ŕ 1994, en męme temps que la relaxe des deux autres prévenus français, Claude Frantzen (ex-DGAC) et Jacques Hérubel (ex-Aerospatiale). Par ailleurs, le procureur réclame une condamnation de dix-huit mois, avec sursis, ŕ l’encontre de John Taylor et Stanley Ford, responsables de la réparation bricolée d’un triréacteur DC-10 de Continental Airlines qui a perdu une lamelle de titane sur la piste de Roissy peu avant le décollage du vol Concorde AF4590 du 20 juillet 2000.
Bien entendu, il s’agit lŕ d’un réquisitoire, et non d’un jugement. Le moins qu’on puisse dire est qu’il surprend, étonne et choque. Henri Perrier, l’un des plus grands acteurs de l’industrie aéronautique française de la seconde moitié du XXe sičcle, unanimement respecté par ses pairs, homme intčgre au sens des responsabilités irréprochable, se trouve ainsi réduit ŕ un rôle de lampiste. Ce qui est purement et simplement injuste en męme temps qu’inacceptable. D’oů l’espoir que le délibéré qui précédera le verdict permette ŕ chacun de reprendre ses esprits, d’effacer les propos pour le moins légers du procureur pour en revenir ŕ une appréciation réaliste des faits et donner enfin un sens, in extremis, ŕ prčs de quatre mois de procčs.
Un procčs hors normes qui laissera un goűt amer, un sentiment d’énergie gaspillée, voire de gâchis. Face ŕ un tout petit public, quasiment sans présence de médias, le tribunal de grande instance de Pontoise a créé une sorte d’adaptation audiovisuelle du volumineux rapport du Bureau enquętes et analyses pour la sécurité de l’aviation civile consacré ŕ l’AF4590. Les conclusions de ce document ont été entérinées de facto par les juges dans la mesure oů les échanges ont confirmé que c’est bien la lamelle tombée d’une nacelle moteur de DC-10 qui a amorcé la séquence des événements qui ont conduit au crash.
Continental a vainement tenté de convaincre le tribunal que ce n’était pas le cas et son avocat, Me Olivier Metzer, a déployé dans ce but des efforts méritoires, reconstitution informatique ŕ l’appui. En vain. L’accident était imprévisible mais toutes les parties en présence ne sont pas d’accord sur cela, au point de visiblement convaincre le procureur qu’Henri Perrier connaissait les points faibles de l’avion supersonique mais n’aurait pas agi en conséquence. Essentiellement en lui apportant des modifications plus importantes que celles nées des enseignements d’un sérieux incident survenu ŕ Washington ŕ la mi-1979.
C’est lŕ que se trouve le point de départ de l’indignation soulevée par le procureur. On ne peut évidemment pas lui reprocher de ne pas connaître dans le détail les arcanes du monde aérien. En revanche, il aurait dű comprendre, au fil du procčs, que personne ne Ťjoueť avec la sécurité, que la notion de compromis en est exclue, que la simple idée d’accepter des impasses ferait frémir n’importe quel responsable, industriel, service officiel, compagnie aérienne, pilote. Si telle n’était pas la dominante absolue, la sécurité aérienne n’atteindrait pas le niveau remarquable qui est le sien et qui ne cesse de progresser.
Dčs lors, imaginer qu’Henri Perrier n’ait pas constamment œuvré pour permettre ŕ Concorde de rester ŕ niveau est tout simplement absurde et constitue un reproche vide de sens, que l’on est tenté de qualifier d’injurieux. Si le réquisitoire devait ętre suivi par les juges, le monde de la sécurité aérienne subirait un échec grave et, pire, serait victime collectivement d’une erreur judiciaire, hypothčse que personne n’ose actuellement prendre en compte.
Il faudra patienter jusqu’ŕ la fin de l’année pour connaître le verdict. Le procčs se termine cette semaine, tandis que sont commentés Ťen sens diversť d’autres aspects du dossier et les rebondissements ŕ venir. Ainsi, Continental pourrait se voir infliger une amende de 175.000 euros tandis qu’Air France, agissant en sa qualité de partie civile, lui demanderait le remboursement de 100 et quelques millions d’euros d’indemnités payés par ses assureurs aux familles des 100 passagers du vol AF4590. S’y ajouteraient 15 millions d’euros de dédommagement.
Continental a déjŕ annoncé une violente contre-attaque en déposant une plainte contre Air France pour obstruction de justice. Premier commentaire cinglant de Me Fernand Garnault, l’un des avocats de la compagnie : il s’agit d’une manœuvre grossičre, dérisoire et méprisable. Et d’ajouter qu’Air France a constamment fait preuve de la plus grande transparence. La Fédération nationale des victimes d’accidents collectifs, pour sa part, demande le plus sérieusement du monde aux cinq prévenus et ŕ EADS (cette derničre étant civilement responsable d’Henri Perrier et Jacques Hérubel) de lui payer solidairement un demi-million d’euros. Le syndicat de pilotes Alter, ŕ sa maničre plus pragmatique, réclame une réparation d’un euro symbolique.
Outre le fait que le verdict sera connu au plus tôt en novembre, l’heure des conclusions n’a pas encore sonné. Ce qui n’interdit pas de reprendre quelques-uns des propos mordants de Me Garnault. Il a évoqué Ťun procčs de paléontologues aéronautiquesť pendant lequel le palais de Justice de Pontoise est devenu une annexe du musée de l’Air. Mais Ťcet avion aujourd’hui disparu méritait ces quatre mois d’évocationť. Me Patrice Rambauville-Nicole, pour sa part, n’a pas hésité ŕ parler de procčs déshumanisé, quasiment désincarné.
Aprčs avoir pris connaissance du réquisitoire, le monde de l’aviation est profondément choqué, c’est le moins que l’on puisse dire. Les commentaires de la premičre heure sont trčs durs, voire hostiles et de grands anciens sortent du silence, souvent pour la premičre fois depuis de trčs nombreuses années. Ainsi, exemple parmi d’autres, le pilote d’essais Jean Dabos, membre des FAFL en 1940, qualifie le réquisitoire d’aberrant. Il demande : Ťque peut-on faire, ŕ part crier notre indignation ?ť Provisoirement, on laissera le mot de la fin ŕ André Turcat, le charismatique chef pilote d’essais de Concorde : il est tout simplement Ťscandaliséť.
Pierre Sparaco - AeroMorning

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