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Le corps idolâtré

Publié le 25 mai 2010 par Toulousejoyce

Robert Redeker

L'être humain contemporain organise son existence selon un nouveau rapport au corps. Nous vivons le temps des crèmes anti-âge, du Viagra, des greffes du visage, des mains, voire du pénis, des cellules souches, celui de l'alimentation présentée avec des arguments pharmaceutiques. Ce temps est aussi celui où, pour la première fois dans l'Histoire, on élève les enfants comme s'ils étaient à l'image des dieux, immortels. Sur nos ordinateurs, Facebook manifeste la jonction du narcissisme et de l'exhibitionnisme.

Les anonymes y donnent à voir à toute la terre d'innombrables photos, qui, autrefois, ne relevaient que de l'intimité de la vie privée. Bref, nous vivons le temps où l'homme prend son corps pour son moi et pour son âme, où il réduit son âme et son moi à son corps. Appelons Egobody cet homme nouveau, l'homme du XXIe siècle.

Pour Egobody, le corps est tout. Il n'y a rien en dehors du corps. Par cette idolâtrie du corps, il jette aux oubliettes plusieurs millénaires d'humanisation. L'homme commença à se distinguer des autres animaux, à s'humaniser, en pensant que sa vraie vie correspondait à celle d'entités séparées de son corps, l'âme, l'esprit, le moi. Le renoncement contemporain à cette séparation est une déshumanisation. Parallèlement, la mort fut tenue pour un passage vers une autre vie. Une énigmatique existence post mortem était généralement espérée. Or, notre contemporain, Egobody, transforme radicalement la croyance en l'immortalité : ce n'est pas une autre vie postérieure à la mort qu'il désire, c'est plutôt transformer en vie immortelle son existence actuelle à laquelle il accorde un prix infini. Pour obtenir l'immortalité il ne veut plus passer par la case "mort", contrairement à ses ancêtres. Il préfère inventer les techniques aptes à lui assurer la continuation interminable de son existence. Ce n'est pas au salut de son âme qu'il travaille, c'est à la survie de son corps. La découverte de la mortalité signe l'acte de naissance de l'humanité. Heidegger a défini l'homme comme « l'être pour la mort ». Travailler à l'immortalité biologique des corps, à faire mourir la mort, revient à renoncer à être humain.

Les conséquences de cette transformation du rêve d'immortalité foisonnent. Tout ce qui porte atteinte au corps - fumer, boire, se goinfrer - devient immoral. Sous le règne d'Egobody, la morale elle-même change de statut : elle devait préserver l'âme, assurer sa pureté, elle doit désormais préserver le corps. Dans l'alcoolisme, ce qui est immoral ce n'est plus le mal de l'âme, la soumission à la tentation, mais le fait de rendre malade son corps. La régénération - par les cellules souches -, la réparation, la substitution d'organes s'imposent. Le fascinant sprinter handicapé Oscar Pistorius est l'horoscope de ce que nous serons tous demain : un homme régénérable, réparable, bricolé en pièces détachées échangeables,vivant, du fait de ces techniques, de plus en plus longtemps. Autrement dit, le corps dont nous sommes peu à peu dotés n'est plus le même corps que celui de nos ancêtres: c'est un corps nouveau de plus en plus surchargé de prothèses, le body.

Egobody vit sous perfusion. Via les câbles qui l'attachent, il s'agit d'un être branché à mille prolongements audio-vidéo qui déversent en lui des contenus usinés par les industries du divertissement. C'est un homme pour qui la consommation d'audio-vidéo, forme moderne du divertissement, est la chose la plus importante de la vie. Ces câbles en effet ne cessent d'infiltrer en lui de la musique et des images comme s'il s'agissait de l'oxygène nécessaire à la vie. Il est comme sous perfusion de divertissement. De l'aurore au couchant il ne cause que CD, DVD, Blu-ray, musique, sports, films, séries TV, etc. Egobody, c'est l'éternel diverti. Même aux obsèques, il est devenu fréquent que l'on branche une chaîne hi-fi pour donner à entendre le hit-parade du décédé! L'homme diverti, c'est l'homme éternellement enfant, au mauvais sens de l'enfance, l'homme puéril. Sa vie et sa mort sont lunaparkisées.

Egobody impose une culture de thanatopracteurs : masquer le temps, le vieillissement, la mort, bref refuser la condition humaine. Qu'est-ce qui peut sauver l'humain? Joë Bousquet écrivit, au plus mort de la nuit (1942), quand tout semblait perdu : « La poésie est le salut de ce qu'il y a de plus perdu dans le monde. » La poésie est le refuge de tout ce qui est menacé de disparaître, en particulier l'humain. La poésie seule peut ébranler Egobody. C'est d'elle seule que peut venir la réhumanisation.

Robert Redeker est philosophe.

Dernier ouvrage paru : Egobody, la fabrique de l'homme nouveau, Fayard, 2010


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