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L’impossibilité du roman

Publié le 27 mai 2010 par Argoul

Article repris par Medium4You. 

Qui lit encore ? La ménagère bobo de plus de 50 ans et les acteurs de la profession, guère plus. Le roman, cette invention d’une histoire imaginaire à la fin du moyen âge est mort avec la radio, puis la télé, puis le net, puis les blogs en ski, fesses-boucs et tout iter. Les jeunes ne lisent plus, à peine les livres au programme, mais on les diminue pour « maintenir le niveau » et on les choisit courts parce que « ça prend la tête ».

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Mais il y a pire. Le roman exige du temps et personne n’en a plus. Il exige de l’imagination et chacun préfère suivre tout le monde, la mode, le médiatique, les copains, le réseau. Être heureux, ce n’est plus s’évader, c’est faire pareil, dire pareil, communier dans la horde, fusionner dans le couple, brailler avec la foule. Qu’importe au néo-lecteur une histoire qui ne parle pas de lui, de ses meufs et potes, de la Grrrââande Kôôse Morââle à la mode ? Alors lire les ébats de personnages improbables, inventés par l’esprit d’un poète, vous parlez ! « Poètes, vos papiers ! » réclame par réflexe l’identité nationale –qu’elle soit bleue ou rose, avez-vous remarqué ?

André Breton rendait déjà honneur à Paul Valéry, dans les premières pages de son ‘Manifeste du Surréalisme’ (1924) qui l’assurait se refuser toujours à écrire : « La marquise sortit à cinq heures ». C’est vrai, de nos jours qui écrirait ainsi se verrait rejeté. Mais pas pour les raisons littéraires de Breton.

D’abord, il n’y a plus de marquises, sauf au-dessus des portes et encore, ça fait petit-bourgeois. Ensuite, les « marquises » ont désigné longtemps les épouses des prolos. Ils disaient : « demande à la marquise » avant de dire : « c’est mon ministre des finances qui décide ». Mais il y a de moins en moins de prolétaires. Ils sont remplacés dans les cœurs des bobos, qui l’ont à gauche pour se différencier des financiers, par les immigrés. Ah, les immigrés ! Voilà de parfaits prochains sur lesquels se livrer avec frénésie à toute cette générosité des Evangiles, les faire instruments de la libération ultime de cette Oppression selon saint-Marx, se repentir des siècles coloniaux durant lesquels les ancêtres des bobos d’aujourd’hui ont fait leur beurre en cultivant les cacahuètes ou ont approvisionné les assommoirs à prolos de rhum produits par leurs esclaves immigrés de force. Qu’y a-t-il donc de plus « beau » aujourd’hui que l’immigré ? Hier c’était la marquise l’héroïne, élégante, riche, capricieuse ; aujourd’hui c’est l’immigré le héros, sans papier, sans travail, sans logis, sans un cent.

Dirons-nous alors « L’immigré sortit à cinq heures » ? Oh non pas ! Comment un immigré peut-il « sortir », lui qui n’a pas de papier, de logis, de travail, etc. ? C’est lui faire injure que feindre de l’embourgeoiser comme une vulgaire marquise. Pire, peut-être, insinueriez-vous que s’il sort, c’est de son « trou » ? Sortir de son trou est une expression qu’on emploie pour les rats ou les lapins et c’est politiquement incorrect ! Surtout que lesdits animaux ont un esprit fort porté sur la chose, selon une égérie italienne disant qu’ils se multiplient au détriment de l’équilibre de la Sécurité sociale. Sur quelle pente glissante êtes-vous là ! Donc l’immigré ne saurait « sortir ». Disons apparaître, c’est plus neutre.

« L’immigré apparut à cinq heures » sonne-t-il mieux ? Hélas non. Il y a belle lurette que l’usage anglais de parler en heures simples pour l’après-midi a disparu du langage français. La coutume est celle des jacobins de parler en vingt-quatre heures. « L’immigré apparut à dix-sept heures » est nettement mieux adapté au vocabulaire révolutionnaire du jour.

Mais attention ! Dire qu’il « apparut à dix-sept heures » insinue qu’il possède une montre, qu’il est très vigilant sur la discipline horaire, cette abomination du capitalisme exploiteur et apatride dont les ficelles sont tirées par les financiers-de-Wall-Street-pour-garder-le-pouvoir-à-Tel-Aviv (etc.). Il serait donc redoutable à un auteur d’être aussi précis alors que son héros ne saurait l’être. Ce serait faire passer l’air de rien pour du réalisme toute une idéologie (honnie !) de l’intégration, de l’embourgeoisement, une réussite de la domination des corps colonisés par l’exploitation bourgeoise. Quelle horreur ! Dans quel piège seriez-vous tombé !

Vous écrirez donc pour échapper à tous ces pièges : « L’immigré apparut vers dix-sept heures ». La déconstruction des a-priori du langage et des dominations cachées n’a-t-elle pas tout de bon ? C’est ce qu’on apprend durant les quatre années de Lettres modernes de nos chères universités (si on les suit jusqu’au bout). C’est ainsi que la fameuse ‘Princesse de Clèves’, lecture favorite d’un président, est déconstruite de magistrale façon. Il s’agit « de déjouer toutes les censures sociales, morales, sexuelles et linguistiques que le roman aurait pu reconduire à travers sa transmission », selon Hélène Martin-Kajman dans un article critique de la revue Le Débat d’avril (‘Peut-on sauver ce qu’on a détruit ?’).

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Bon, mais lorsque vous aurez écrit « L’immigré apparut vers dix-sept heures », vous serez bien avancé. Votre lecteur aura-t-il envie de continuer ? Car quelle histoire peut-il arriver à un immigré inconnaissable, apparu de nulle part pour aller nul ne sait où, vers une heure improbable ? Autant chacun peut avoir idée de ce qu’est une marquise, de pourquoi elle peut sortir, et de vers quoi elle va sans doute au vu de l’heure, autant personne n’a aucune idée sur rien à propos de l’immigré…

D’où l’impossibilité du roman.

Les livres véhiculent une idéologie – c’est mal.
Parler de gens qui n’existent plus, ou qui n’ont aucun intérêt - c’est inutile.
Evoquer les seuls êtres qui peuvent susciter l’attention de tout le monde, de la mode, du médiatique et des meufs et potes (en bref la Morale, le politiquement correct et le ‘Mainstream’ à la Frédériqueu Maretèlleu) – c’est un boulot d’enfer !

Vous n’êtes désormais plus seul, écrivain face à votre éditeur et à vos lecteurs. Non, il vous faut :
• un agent littéraire qui va vous dire « ce qui marche, coco » ;
• un éditeur qui vous fera sabrer vite et rewritter (re-vite) par ses spécialistes, « c’est trop long et ça branche pas assez, coco » ;
• un avocat qui va tout relire deux fois, « attention à ce que tu dis là, coco » ;
• des journalistes télé qui vont vous cuisiner en deux fois quarante secondes, « faut que ça percute, coco » ;
• une page Fan sur fesses-bouc et un réseaux de gazouilleurs (angl. ‘twitter’) « pour le buzz, coco ».
• et si possible une star, une pipole, une anorexique permanentée aux faux seins qui a joué dans le dernier film de… pour vous lancer : « ya ke ça, coco ».

Vous devrez faire attention à tous vos propos réflexes, notamment si vous évoquez « les Auvergnats » ou autre peuplade à stigmatisation automatique du seul fait d’en parler. Vous aurez contre vous les regards suspicieux des ligues de vertu, de la Ligue des Familles, des Chiennes de garde, du CRIF, de l’UOIF, du CRAN, de l’UNEF… On scrutera les lois mémorielles, des fois qu’il y aurait des sous à tirer d’un bon procès en diffamation, si possible pour racisme ou « stigmatisation » (ça fait plus vrai, personne ne sait ce que ça veut vraiment dire). Les libraires vont hésiter, rechigner, il vous faudra au moins une émission au petit point sur France Couture par des animateurs normaliens qui en bégaient, et un prix littéraire par un jury acheté, sans quoi ce n’est même pas la peine de passer des mois à écrire, vous stagnerez à 200 exemplaires avant le pilon…

Coco, coco, vous voilà transformé en perroquet – et n’est-ce pas ce qu’on vous demande avec ce nouveau livre ? Un « roman » – vous n’y pensez pas ! Ecrivez plutôt du feuilletonnesque moral, du sex-kifini-bi1 (sex & bi, ça c’est tendance !), un truc qui se résume en une demi-phrase (pour les illettrés qui bafouillent à la radio entre deux spots), une romance qui fait pleurer Margot, Fatima ou Li - du vendable quoi ! Adapté à tout le monde, à la mode, au médiatique, aux meufs et potes (etc.). Une sorte de script de scénario, des fois que ça intéresse un producteur de télé ou de cinoche, sait-on jamais ?

Eh ! Vous trouvez ça encore possible, de publier un « roman » ?


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