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Le délire de la raison

Publié le 01 juin 2010 par Argoul

Le dernier rapport mai 2010 de la Cour des comptes (présidée par un socialiste) sur l’éducation est un exemple de plus qu’il pointe fort bien de la dérive de la raison en France. Ce pays cartésien se veut rationnel contre les brumes germaniques, planificateur contre le pragmatisme anglo-saxon et organisé contre le souk méditerranéen. Cette position est légitime. Sauf lorsqu’elle dérape et oublie la mesure.

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Voltaire a eu raison de fustiger la superstition et l’arbitraire ; mais nos critiques du soupçon depuis les années 60 ne voient que domination de classe voire Complot mondialisé en tout exercice d’autorité ou tout recours à la tradition.

Les savants ont eu raison d’imposer la méthode scientifique aux illusions et croyances des temps mal éduqués ; mais les savants emportés par la politique ont voulu imposer les départements carrés et les semaines de dix jours, au détriment du naturel des reliefs comme des phases des astres, avant d’opter pour le communisme, cette Vérité révélée « scientifique », ou pour le scientisme où la science guide le peuple.

Les économistes ont eu raison de décrire les mécanismes de l’épargne, de la consommation et de l’investissement, de montrer que l’Etat jouait un rôle ; mais les saint-simoniens ont voulu régenter hier la société par la technocratie et les économètres s’enlisent aujourd’hui dans les modèles. Ils font du calcul la seule valeur du réel et de la production intérieure brute la seule mesure du bonheur.

Les banquiers ont eu raison d’introduire les mathématiques dans leurs activités, de la comptabilité en partie double dès la Renaissance aux calculs de risques en Black & Scholes pour évaluer le coût d’assurance ; mais les traders français, renommés dans le monde entier pour leur formatage mathématique ès écoles, gèrent les hedge funds comme des jeux vidéo. Entièrement immergés dans le virtuel, ils inventent des « machins » sur des abstractions totales comme Fabrice Tourre chez Goldman Sachs, ou jonglent avec les milliards sans penser une seconde qu’il existe derrière les fonds des gens réels qui pâtissent des erreurs, comme Jérôme Kerviel à la Société générale.

Les profs ont eu raison d’organiser l’éducation pour le citoyen dès la IIIe République (sur le modèle prussien), de vouloir l’égalité des chances et d’offrir dans les campagnes ou les banlieues les plus ignorées une formation égale pour tous ; mais l’école d’aujourd’hui, centralisée, égalitariste, offre le même nombre de cours à chaque élève, la même dotation horaire à chaque établissement, les mêmes profs interchangeables à n’importe quelle classe, en banlieue illettrée comme dans les beaux quartiers cultivés.

Tous ces exemples sont des dérives de la raison.

• de la critique légitime au soupçon perpétuel ;
• de la rationalité scientifique au scientisme ;
• d’une science humaine à la comptabilité abstraite ;
• de la gestion des capitaux aux instruments virtuels qu’on ne comprend pas soi-même ;
• de l’éducation à l’emboutissage égalitariste pour la seule convenance de la corporation.

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Toutes ces dérives ont des conséquences humaines. De la paralysie à l’abstraction, du délire dans l’imaginaire à l’explosion des inégalités.
• les intellectuels français ont rétréci en intello-médiatiques ;
• les savants en spécialistes enfermés en tour d’ivoire ;
• les économistes en communicants perpétuels de ce qu’il aurait fallu faire ;
• les banquiers en spéculateurs hors contrôle pour leur propre compte ;
• les profs en caste préoccupée de « moyens » à leur avantage plus que des élèves tels qu’ils sont, de leurs rythmes et de leurs besoins différenciés…

Le rationnel est bénéfique, le rationalisme est un délire mental. Or tout est lié en mentalité.

La France a fait de la remise en cause du donné sa croix et sa bannière : il fallait soupçonner pour rétablir la vérité. Mais le soupçon s’est infecté de social-politique et désormais tout ce qui est classique est connoté d’une valeur de classe. D’où l’abandon de la sélection par le latin, la dissertation, l’orthographe ou le vocabulaire : tout cela sent le bourgeois nanti blanc et catholique ! Reste quoi ? Les mathématiques, bien sûr : abstraites, neutres, quantifiables, elles offrent le confort de notations vérifiables et d’évaluations incontestables (…et quand les énoncés sont écrits en français correct, ce qui n’est pas toujours le cas). La sélection par les maths forme des têtes raisonneuses, pas des têtes chercheuses. Elles sont bien pleines, rarement bien faites. Les bons élèves donnent des ego surdimensionnés, sûrs d’eux-mêmes et dominateurs… mais impuissants à réparer un évier bouché, à prévoir le temps demain, à écouter le subalterne ou – pire – à négocier pour agir avec les autres. Alors le citoyen, le salarié, l’élève, deviennent la « variable d’ajustement ».

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Cela donne des :

• Alain Badiou, intello pour qui yaka supprimer la démocratie et instaurer la dictature des intellos. Beaucoup de technocrates pensent pareil sous le manteau.

• Pierre Bourdieu qui en appelait à une ‘République des savants’, chargée d’administrer la société - éternelle mineure incapable et sans cervelle - sans qu’elle ait son mot à dire. 

• Jack Lang qui, n’ayant jamais peur des mots, voyait en Mitterrand le passage de l’ombre à la lumière ; notez que le PS récidive en voulant créer une nouvelle civilisation – rien que ça.

• Alain Minc pour qui yaka faire payer les malades sur leur patrimoine.

• Alain Juppé, droit dans ses bottes, pour qui il n’y a jamais qu’une seule solution – évidemment technique – à tous les problèmes.

Martine Aubry pour qui yaka trouver des sources miraculeuses de financement pour la retraite surtout sans rien toucher aux zacquis, au mépris de toutes les réalités de la démographie, des obstacles français à la croissance et de l’ensemble européen…

• Ségolène Royal, télévangéliste quaker du politiquement correct et du socialement acceptable, qui victimise à tout va et sourit à la caméra sans que jamais le rire ne naisse derrière les dents.

• Jérôme Kerviel, trader, pour qui yaka transgresser les règles puisque tout le monde le fait.

• Fabrice Tourre (Fabulous Fab !) qui invente des machins qu’il ne comprend pas lui-même (il l’avoue dans un mail) – mais qui rapportent gros (surtout quand lui-même spécule contre).

• L’acharnement thérapeutique pour garder en « vie » des années un cadavre végétatif ; l’acharnement médiatique à « retrouver » des boites noires d’Airbus un an plein après la catastrophe ; l’acharnement théorique à construire le « plus grand » accélérateur de particules du monde pour un coût pharamineux, ou le réacteur expérimental ITER au prix d’une immobilisation de moyens et de dégâts environnementaux inouïs.

• Les syndicats de profs pour qui yaka mettre plus de moyens, payer plus de salaires, embaucher plus de personnel et traiter tout le monde pareil (SNES) non pour des raisons raisonnables (démocratiques) mais pour qu’il n’y ait pas de jaloux… parmi la corporation fermée des profs ! Et les élèves ? quoi les élèves ? ils ont à subir l’éducation, non ?

Ce ne sont que quelques exemples dont le rapport sur l’éducation de la Cour des comptes (sa préparation a duré trois ans) est le dernier éclat. Toujours plus, toujours plus pareil, toujours plus abstrait ! J’veux voir qu’une tête, scrogneugneu !… Formatage idem et portion congrue égale forment l’identité française. Bonapartisme et caporal-socialisme forment le lait et le miel de la gent gauloise, volontiers bordélique. Et surtout ne changeons rien, on est tellement content de nous en France…

Il y a bien une exception française : le délire de la raison. Une maladie mentale, ne croyez-vous pas ?

Quelques notes de Fugues autour du même sujet :
Le krach (boursier) de la raison pure http://argoul.blog.lemonde.fr/2008/09/16/le-krach-de-la-raison-pure/
Le management technocrate de France Télécom http://argoul.blog.lemonde.fr/2009/10/17/le-management-technocrate-de-france-telecom/
Les diplominets sortis de l’ENA et contents d’eux http://argoul.blog.lemonde.fr/2008/05/14/mai-68-une-revolution-pas-de-pouvoir-en-tout-cas%E2%80%A6/
Alain Juppé, technocrate sympathique mais indécrottable http://argoul.blog.lemonde.fr/2010/04/27/alain-juppe-rassemblement/
Le lamentable fiasco de notre chère (très chère) Administration http://argoul.blog.lemonde.fr/2009/11/26/prevenir-et-guerir-la-grippe/
La raison avant qu’elle ne délire (mais les symptômes étaient déjà là) http://argoul.blog.lemonde.fr/argoul/2006/10/esprit_des_lumi.html
La réflexion de Finkielkraut sur les excès de la raison http://argoul.blog.lemonde.fr/argoul/2005/10/la_modernit_en_.html


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