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Tous rouges, ‘noir, blanc, jaune'

Publié le 08 juin 2010 par Ruminances

Posté par Rémi Begouen le 8 juin 2010

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Les histoires, aussi réelles qu’extravagantes, pullulent. On ne viendra jamais à tout en savoir. Ce n’est pas une raison pour, à l’occasion, en apprendre une. Ou, ici, en communiquer une…Oh, ce n’est pas digne d’un record Guinness de l’extravagance. Juste une anecdote qui me revient en mémoire de plus en plus souvent, bizarrement, et me fait de plus en plus rigoler. Et réfléchir. Deux raisons de tenter d’agiter et vos zygomatiques et vos neurones !

Autant qu’il me souvienne, voici un  résumé du contexte de l’histoire : en Chine de ‘la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne’ de 1967, un Français fait connaissance d’un Camerounais. ‘Bon, et alors, papy ?… C’est de la préhistoire, ton truc !’ : j’entends cela dans l’oreillette secrète de mon écoute privée du ‘monde tel qu’il est devenu’. Mais je persiste : c’est le même monde. Celui qu’il faut révolutionner en inventant l’avenir, toujours. Et le passé de cette (pseudo !) révolution chinoise est lourde d’enseignements pour garder le moral ! Car ‘les temps’ ne changent pas autant que le clament les si médiocres médias !…

En 1967, l’actualité internationale est dominée par la guerre du Vietnam, surtout : comme aujourd’hui les interminables guerres en Afghanistan et en Irak. J’ai mis le doigt dans l’engrenage de l’engagement ‘à fond’ pour le Vietnam. Cela me conduira vite à rejoindre (naïvement) le groupuscule MCMLF (Mouvement Communiste Marxiste Léniniste de France) qui prépare sa transformation en ‘Parti’ (PCMLF), en ‘draguant des pro-vietnamiens’ comme moi, déçus par la ligne du PCF (‘Paix au Vietnam’). Contre ‘FNL vaincra’…ce qui arriva. Bref je virai du pro-vietnamien au pro-chinois, comme tant d’autres jeunes, dans le contexte du conflit idéologique URSS-Chine de l’époque, un peu comme celui d’aujourd’hui d’Arabie-Iran, entre sunnites et chiites… : Et me voilà promu en ‘chef de la délégation de la jeunesse révolutionnaire de France’(sic !) pour un voyage tous frais payés par Mao. Le rêve !

Mes deux camarades sont un ouvrier de Renault-Billancourt de 22 ans et un étudiant de Montpellier de 20 ans. Moi, je vais bientôt en avoir 28, et un interlocuteur chinois se dira étonné que je sois si ‘vieux’ pour représenter la jeunesse… C’est vrai que l’énorme majorité de nos contacts sont des ‘gardes rouges’ de 16 à 25 ans, pour la journée (usines, universités). Mais, souvent le soir, nous avons aussi des ‘entretiens politiques’ avec des cadres du PCC… On nous balade donc, quinze jours… et c’est de plus en plus compliqué d’y comprendre quelque chose, sinon que nous sommes des pions d’un monstrueux jeu de go (en conclusion tardive). Survient alors l’imprévu : je gagne apparemment (mes deux camarades m’affirment que je suis arrivé second !) une amicale course de natation dans la piscine d’une université. On me demande, pour récompense, de formuler un vœu. Comme nous devons repartir 2 jours plus tard, je formule ce souhait : ‘Rester plus longtemps, pour travailler dans une Commune Populaire, payer ma dette au peuple chinois’. Le lendemain on me propose ceci : le train et le car pour un village où travaille un réfugié politique Camerounais qui me servira d’interprète !

Banco ! Pendant que mes deux camarades reprennent l’avion (on apprendra plus tard que ‘l’ouvrier’ était un sous-marin du PCF, et je crois que ‘l’étudiant’ est devenu, avant moi, ‘anar’), je fais ainsi connaissance de Kamara, ‘le diable noir’ me dit-il, perdu dans un univers de cailloux à transporter par sacs sur balancier, pour construire les banquettes anti-érosion des collines… ce que j’ai déjà connu en Algérie (sans balancier) en 1959. En 1959, au Cameroun, Kamara, lui, est un chef de maquis… comme il en existe en Algérie. Il m’expliquera la longue guérilla de son pays, laquelle a été battue, contrairement à celle d’Algérie. Condamné à mort, Kamara réussit à s’enfuir et obtient l’asile politique dans la Chine de Mao, en 62. Se met à étudier le chinois et à apprendre l’Afrique à ses ‘camarades internationalistes’ (il est probable que la Chine d’aujourd’hui ‘comprend’ l’Afrique grâce à divers ‘Kamara’ !). ‘Tu as ‘Le Monde’ ?’ me demande vite mon nouvel ami-interprète. Il est déçu que je n’ai pas ce ‘journal bourgeois’, et me raconte ses années du Quartier Latin, joyeuses, studieuses et érotiques… Il est pas triste, l’ex maquisard ! Il me raconte ensuite ses galères dans Pékin, sa relative ‘disgrâce politique’ à cause de contacts discrets avec des pro-cubains, d’où son repli volontaire, ‘sociologique’, dans cette Commune Populaire… Il ne sait pas ce qu’il deviendra. Voilà. Je ne sais pas ce qu’est devenu Kamara. Nous savons ce qu’est devenu la Chine…

Je crois n’avoir vécu que 5 ou 6 jours à transporter des cailloux avec mon ami Africain dans la Chine profonde. Assez longtemps pour en être bien fatigué mais surtout heureux d’avoir un peu connaissance physique de cette Chine ‘mystérieuse’… et plus encore d’avoir bien rigolé avec un ‘ex étudiant latin’ devenu chef de maquis, puis ‘diable noir’ pour le Chinois de base ! Ce n’était qu’une anecdote ? Certes. Je suis heureux de vous l’avoir donnée, car à mon sens elle révèle l’infinie bizarrerie des itinéraires individuels que nous avons chacun, dans ce vaste monde compliqué, d’hier, d’aujourd’hui et, sûrement, de demain : Et demain, bien sûr, nous serons tous heureux, mes frères et sœurs, dans nos diversités …


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