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De glaciers en légendes

Publié le 08 juin 2010 par Lorraine De Coeur

DE GLACIERS EN LÉGENDES …
La Départementale 423 relie Bruyères à Gérardmer. Cette route des Vosges est bien connue de tous ceux qui, le printemps venu, viennent y cueillir la jonquille dans les près bordant la rivière Vologne. Ou par ceux qui pratiquent la pèche la truite fario à la mouche dans le torrent. La densité de son peuplement en truites lui a valu d’être sélectionnée pour accueillir certaines manches du championnat du monde de pêche à la mouche en juillet 2002 (organisé par la France sous l’égide de la Fédération française des pêcheurs à la mouche et au lancer).
Partons, si vous voulez bien, de Granges-sur-Vologne et dirigeons-nous vers Gérardmer. Au passage, pour ceux qui s’en souviennent, la statue devant la salle-des-fêtes est là pour rappeler un moment de la vie de ce village (www.lorrainedecoeur.com/?p=2859).
Dès la sortie du village, la route gravit les restes d’une moraine égueulée laissée là par le recul des derniers glaciers. Puis l’on passe dans le hameau des Évelynes qui doit son nom au noisetier (aveline). La route alors serpente dans ce que les morphologues nomment un « ombilic », autrement dit, un élargissement de la vallée glacière. Un coup d’œil sur le site www.lorrainedecoeur.com/?p=1719 permet de faire un lien avec le rocher qui domine, à gauche de la route, toute cette partie de la vallée. Mais bien vite, la route se fraie son chemin dans le « verrou » du Kertoff. Le rétrécissement de la vallée est spectaculaire. La rivière, l’ancienne voie ferrée et la route se partagent à peine 25 mètres de large.
Aller de Granges à Gérardmer par la D 423 fait que l’on s’avance dans la « colline ». Ce mot n’a rien à voir avec un relief de forme plus ou moins arrondie. Ici, c’est un « passage », de la même manière que le « col » en est un : il s’agit d’un endroit étroit, resserré …
On traverse le Kertoff qui doit son nom soit à l’existence d’un cimetière au Haut-Moyen âge (mérovingien. Mot à rapprocher de « Kirch-off »), soit à la déformation du prénom « Christophe » ou même de l’allemand « Kartofell » (ce qui supposerait l’existence de champs de pommes de terre, mais la vallée est si étroite ici qu’on voit mal où ils auraient été implantés).
Au Kertoff, on devine derrière un imposant mur de pierre, les restes d’une papeterie. La famille Boucher a installé ici en 1875 cette usine alimentée en eau par une dérivation de la Vologne (on voit nettement le canal d’amenée en sortant du Kertoff, en contrebas de la route).
Un peu oubliée aujourd’hui, la glacière du Kertoff a une double histoire. Au XIXe siècle, les restaurateurs de Gérardmer entreposaient durant l’hiver des blocs de glace dans une sorte de grotte naturelle formée par le chaos des rochers de la moraine glacière latérale. En été, la glace ainsi conservée était utilisée dans leurs établissements. J’ai très présent à la mémoire avoir participé à une bataille de boules de neige un 17 juillet, non loin de cette glacière, preuve, s’il en était besoin, de la « fraîcheur » régnant ici.
La légende s’est emparée de ces lieux. La fée Polybotte ayant vu passer un chevalier lors d’une chasse échevelée, en tomba amoureuse et se proposa de séduire le beau jeune homme. Elle s’y employa avec fougue (et savoir-faire ?). Mais le beau jeune homme, rétif aux avances de la fée, fut transformé par elle en bloc de glace (message clair, s’il en est !) et, toujours rageuse, la fée détruisit d’un violent coup de sa baguette magique le splendide château qu’elle aurait bien aimé voir entièrement voué à son amour … Le chaos des pierres que dévorent mousses et lichens figurerait les restes de ce château.
Il est temps de prendre quelques distances avec cette fée, au risque d’en rencontrer d’autres … mais nous verrons cela plus tard.
À Kichompré où l’on peut aisément laisser la voiture, au moins trois centres d’intérêt s’offrent à nous. La route passe sur un pont, celui de la Vologne qui reçoit, à cet endroit, les eaux de la Jamagne, exutoire du lac de Gérardmer. Les lieux auraient été occupés par l’homme depuis très longtemps. Des objets gallo-romains auraient été retrouvés ici et la spécialité du lieu, humide, aurait été la culture du cresson. Il y a encore quelques années, cette plante était encore récoltée à Kichompré (cresson – pré).
L’église de cet endroit est vouée à saint Etienne. Elle a été construite en 1901. Elle recèle une statue tout ce qu’il y a de plus surprenant : une statue de sainte Anne-du-mauvais-fil. À l’origine, elle était placée dans l’atelier voisin de tissage et les tisserands l’appelaient « Notre Dame do mâ filé » (du mauvais fil). Était-ce parce qu’elle était invoquée pour que le fil ne casse pas ou, moins dévotement, parce que au contraire, quand le fil cassait, on incriminait cette statue placée dans le lieu de travail par le patron (et non le patron lui-même) ?
L’église, privée, n’est ouverte qu’en août, au moment de « Vosges Festivalia », un festival de musique classique. Sa particularité la plus visible est qu’elle reproduit le style des églises finlandaises. Les industriels qui ont créé l’usine de textile de Kichompré, au cours d’un de leurs voyages, avaient rapporté de Finlande cet amour pour le style des églises en bois du pays. Ici, l’église est en granite gris local.
Un peu cachée à la vue, une chapelle, la chapelle « Saint-Jacques » présente, elle aussi, une particularité. Juchée sur un piton rocheux, elle est toute petite. Amusez-vous à mesurer ses dimensions. Vous verrez qu’elle ne peut en aucun cas faire de l’ombre à l’église Saint-Jacques de Lunéville et encore moins à la cathédrale de Santiago de Compostela !

Chapelle Saint-Jacques à Kichompré.

Le promeneur peut emprunter le « chemin Holweck » qui suit « les gorges de la Vologne ». On a laissé derrière soi la « basse de l’Ours », passage pour accéder aux clairières en haut de ce versant et au-delà, au col de Martinpré. Une « basse » est un fond de vallée étroite, encaissé, situé à l’extrémité supérieure d’une vallée. Le site http://membres.multimania.fr/jeandel/vosges/memoire.htm donne de nombreux renseignements sur l’ours dans les Vosges (dont le dernier aurait été tué au XVIIIe siècle). La mention « ours » donne ainsi une indication quant à la faune des anciens temps. La rivière à droite sautille de pierre en pierre et fait un bruit incessant. Sauf que, juste auprès de vannes qui commandent une déviation de la rivière vers un ancien étang-réservoir pour les besoins de l’usine textile, la rivière devient subitement silencieuse. Le chemin a été autrefois un parcours botanique. On en reconnaît les restes, mais les tempêtes récentes ont eu raison de quelques beaux spécimens d’immenses épicéas qui gisent dans le cours d’eau. On laisse la « gorge du Roitelet » qui a la même fonction que la basse de l’Ours et l’on poursuit son chemin dans une atmosphère humide qui sent bon la sève, les feuilles en train de se transformer en humus, les champignons …
La balade se poursuit vers les îles Marie-Louise du nom d’une duchesse de Lorraine (de Habsbourg-Lorraine, la mère du Roi de Rome). On trouvait là des perles admirables dont la duchesse aurait été parée. La veuve du duc Léopold 1er Élisabeth-Charlotte, était très fière, dit-on, de son collier de perles et de ses pendants d’oreille en perles de la Vologne. La couronne ducale en était, elle-même ornée. En 1737, les princesses Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV en reçurent en cadeau lors de leur passage dans les Vosges. Un affluent de la Vologne, le Neuné possédait lui aussi des « mulettes ». Claude de France, épouse de François 1er, aurait porté un collier fait de perles du Neuné. Le mollusque lamellibranche producteur de ces perles se reconnaît à sa forme allongée et à la nacre, souvent marquée de perles, qui tapisse ses valves. Les adultes mesurent de 8 à 14 cm et vivent aux deux tiers enfoncés dans le sédiment (sable ou gravier), en position quasi verticale. Elle filtre ainsi environ 50 litres d’eau par jour ! Il ne faudrait plus employer le présent car ces moules ont totalement disparu de ces eaux. La raréfaction de la moule perlière, puis sa disparition des eaux de la Vologne est liée à trois causes. L’une tient à la régression du saumon, hôte involontaire des larves de moule. Les causes de cette disparition tiennent aux diverses pollutions (dont celle des blanchiments). Les prélèvements excessifs de ces moules, jusqu’au moment où s’est exercée la concurrence des huîtres perlières en mer. On peut ajouter que la longévité de ces animaux (80 ans), rendait très lent son renouvellement, ce qui, ajouté aux autres aléas, permet de comprendre sa disparition.
Les îles Marie-Louise sont une étape paisible sur un chemin non moins paisible. Des bancs, des tables, des ponceaux ont été placés là pour la plus grande satisfaction des promeneurs. Hélas, les dégradations sont de plus en plus, nombreuses. Les services de l’ONF avaient installé ici une rondelle de bois prélevée du pied d’un des géants de la forêt. Sur les cernes, des repères indiquaient les grands événements historiques et climatiques pour plusieurs siècles en arrière. Durant l’été 2009, l’abri de cette « chronologie » naturelle a été vandalisé, la rondelle de bois cassée, à demi-brûlée et le tout jeté à la rivière … Le saccage est-il devenu la seule source d’amusement pour certains désœuvrés ? Qui pourra arrêter cette évolution stupide ?

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À peu de distance des îles Marie-Louise, on parvient au Pont-des-Fées. Nulle fée ici, si ce n’est dans une légende qui raconte qu’à la nuit tombante, les chevaliers passant par ici étaient attirés dans un merveilleux château par des fées. On les imagine, vêtues de somptueuses robes flottant autour de leur corps, dans des pièces richement meublées … « Douces, tendres, accortes etfraîches, aiguisant l’appétit » comme dit le poète. Hélas ! Un philtre ôtait toute volonté à ces chevaliers qui devaient, durant toute la nuit, s’activer à la construction du pont pour être libérés au matin, sans doute déçus et amers. Bien peu, dit-on, se vantaient de leur rencontre nocturne. Cette histoire pose une question majeure. Comment interpréter le fait que des aristocrates, interdits de travail manuel par leur statut, aient dû se mettre au travail ? Était-ce pour « voler » le travail des manants ? Étaient-ce ces mêmes manants qui se moquaient du travail des aristocrates ? C’est le monde à l’envers. À moins que le conte ne souligne le peu d’expérience du travail manuel de ces messieurs, toujours prompts à se laisser « embobiner » surtout si un jupon coquin les y invite …
L’humour gérômois a trouvé dans cette légende de quoi s’exercer, au plus grand bonheur de ceux qui se racontaient cette histoire au moment de la veillée …
Plus prosaïquement, ce pont, peut-être d’origine médiévale (sur l’ancienne route de Gérardmer à Gerbépal puis Saint-Dié) a été construit tel qu’il est aujourd’hui en 1763. On le nommait « pont des fies » car il était construit dans une forêt de cette essence (« fie », en patois, signifie « épicéa »). En 1944, les divisions venues pour libérer le pays n’ont eu que ce passage pour repousser les armées allemandes. Tous les autres ponts de la vallée avaient été détruits. Des chars l’auraient emprunté, ce qui donne une indication quant à sa solidité. Quel nom préférer alors ? Le nom « poétique » ou le nom tout ce qu’il y a de plus banal ? À chacun de faire son choix …
Un autre intérêt de ce lieu est le rocher de saint Colomban. Un panneau explicatif mentionne que le saint, très vénéré par les Chanoinesses de Remiremont, aurait été poursuivi par des « ennemis » (païens ou soldats). Presque rejoint, il n’eut la vie sauve que parce qu’un rocher s’est miraculeusement ouvert devant lui. Il s’y engouffra, le rocher se referma, au grand dam des poursuivants. Aujourd’hui, chacun tâte le rocher, y cherche une fente et, ne trouvant rien, se pose la question de savoir si Colomban en est ressorti. Que oui, puisqu’il est même mort loin d’ici, à Bobbio en Émilie-Romagne, le 21 novembre 615. Il faut ajouter que Colomban avait bien cherché à avoir des ennemis. N’avait-il pas dit à Brunehaut qu’aucun de ses enfants ne pouvaient prétendre au trône car étant tous des bâtards ? La reine, qui n’avait rien d’une fragile jeune femme, voua à Colomban une haine féroce. D’où, sans doute, la légende de cette poursuite. Qui sait ?

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Pour le promeneur, deux voies s’offrent à lui. L’une fait un crochet en passant par la ferme de Vologne, le col de Martinpré, puis la Roche des Bruyères d’où l’on a une vue panoramique sur Gérardmer. Redescente « sportive » vers les Saut-de-Cuves. L’autre, en allant vers le Saut-des-Cuves de manière plus directe. C’est cette deuxième solution que nous allons choisir. Une autre fois, je vous parlerai de la Roche des Bruyères …
Au passage, l’étymologie de « Vologne » est intéressante. Il pousse dans les endroits humides, par exemple dans les tourbières, une plante, la linaigrette, qui a la particularité de présenter une boule laineuse permettant la dispersion des graines. Cette boule servait à la confection des mèches des quinquets utilisés par nos ancêtres. En allemand, cette plante se nomme « Wollgras » dont la première partie se retrouve dans « Vologne ». La terminaison du mot « Vologne » pose question. Un copain germaniste y voit un ancien mot allemand désignant un hameau, un lieu habité. Ce que l’on peut simplement retenir, c’est que cette plante (sorte de jonc) a sans doute donné son nom à la rivière, comme à celle qui coule vers La Bresse, et à des lieux-dits … On peut en voir, par exemple, en fin du printemps, sur la tourbière au col de Surceneux tout proche, agitant leurs toupets blancs comme autant de moutons sur la mer.
Traversant le Pont des Fées, on gagne par un sentier en cheminant au travers des arbres, la Pierre Charlemagne située juste en contrebas de la route actuelle qui mène de Gérardmer à Saint-Dié ou Colmar. Il s’agit d’un bloc erratique laissé là lors de la dernière glaciation. La tradition rapporte que l’Empereur est venu chasser dans ces forêts depuis sa « villa » de Champ-le-Duc, près de Bruyères, vers l’an 805. Il aurait dormi sur cette pierre et son cheval, impatient de poursuivre la chasse, aurait frappé la pierre qui garde encore aujourd’hui la marque de son sabot … Cet Empereur est comme beaucoup d’hommes illustres. Il a laissé son nom à bien d’autres endroits sans que son passage réel puisse y être attesté. Mais la tradition subsiste et il est toujours flatteur de pouvoir poser son derrière là où un Empereur à posé son séant …

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Cascade calme après la crue de la fonte des neiges.

Le Saut-des-Cuves doit son nom, selon une légende, à une mésaventure qui aurait pu être dramatique pour deux amoureux. Une fille aimait un garçon qui l’aimait. Rien que de très banal. Mais la fille est celle d’un notable de Gérardmer qui a d’autres visées pour sa progéniture qu’un galvaudeux qui ne lui apportera pas de terres nouvelles, ni de richesses sonnantes et trébuchantes. Variation autour du thème de Roméo et Juliette. Cependant, il ne peut, au risque de perdre des voix lors de prochaines élections, éconduire le jeune homme. Et puis, il y a la fille, qui a « la tête près du bonnet » et tient à faire savoir la nature de ses sentiments. Las, le notable se creuse désespérément les méninges afin de trouver une solution à son problème. Il finit par trouver. Il accepte le mariage à la condition que le jeune homme passe du lac de Longemer à celui de Gérardmer sans descendre de bateau. Épreuve intenable pour qui a déjà vu ces les lieux et entendu le rugissement des eaux tumultueuses. Le jeune homme fait quelques tentatives afin de tester la solidité des embarcations qu’il livre aux flots puissants. Toutes échouent, en particulier celle où deux cuves servant à échauder les cochons tués se disloquent avec fracas dans les remous de la cascade. Las et désespéré, le jeune homme livre ses sentiments à ses copains de Longemer. Et un jour de fête, alors que tous les notables de Gérardmer sont en train de festoyer, une rumeur enfle dans la ville. Cris de joie, chants … qui dérangent le père de la demoiselle. S’étant enquis de l’origine de tout ce bruit, le père voit arriver, rigolard, le jeune amoureux, assis dans une barque portée entre les deux lacs sur les épaules des gars de Longemer et descendue sur les eaux du lac de Gérardmer. Finalement bon prince, le notable accorda la main de sa fille à ce jeune ingénieux (on ne sait jamais, cela peut toujours servir …). Les deux amoureux ne s’en tinrent pas là. Un jour de poursuite amoureuse sur les bords de la Vologne, en amont des chutes, ils décidèrent de construire un pont, le Pont-des-Amours, afin de pouvoir passer d’une rive à l’autre et continuer leurs jeux adolescents.
La géologie vient mettre un peu d’austérité dans tout ceci. Un glacier, celui de la Haute-Vologne, descendant des pentes du Hohneck, et rencontrant celui qui donnera la vallée de la Belbriette, s’est partagé en deux. La branche principale se dirige vers ce qui est aujourd’hui le lac de Gérardmer et la vallée de la Cleurie, vers Remiremont tandis qu’une branche diffluente emprunte une petite vallée sur sa droite : les gorges de la Vologne. Le raccordement entre ces différents éléments du relief se fait par une rupture de pente très nette et le torrent sous-glaciaire a affouillé la roche en y creusant des marmites de géants. Ce sont ces « marmites » qui sont ces « cuves » dont la toponymie garde la trace.
Avant la deuxième guerre mondiale, un théâtre de verdure existait au Saut-des-Cuves. Les Gérômois y venaient en empruntant un tramway qui gagnait ensuite les pentes du Hohneck. Mais c’est de l’histoire ancienne …
Il y a bien d’autres lieux, d’autres légendes … Ce sera peut-être une autre fois que je vous emmènerai sous les frondaisons épaisses, près des torrents mugissants, dans la bruyère et les fougères … Et les légendes qui accompagnent tous ces endroits sublimes.


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