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France Quéré, La pécheresse de Luc - 6

Publié le 18 juin 2010 par Walterman

Désordre qui fait du reste de rebondir le problème : comment Luc a-t-il pu se rendre coupable d'une telle négligence, mêlant ainsi deux thèmes sans veiller à leur ajustement ? Sans doute est-il peu sensible au souci de cadrage et de composition. De plus impérieux sujets retiennent son attention. Ainsi le thème de l'offrande, lancé par la première phrase. Un pharisien qui invite ce n'est pas fréquent. Serait-il pharisien par erreur et son invitation va-t-elle découvrir en lui une âme de publicain, insolente, fêtarde, joviale ? Eh bien non ; ce n'est pas l'intention de Luc, qui s'applique à nous montrer que l'homme appartient bien à sa caste, et donc que même lorsqu'il invite, il n'invite pas !

Les autres pour lui ne sont ni les hôtes ni les amis. Devant son éternelle référence à la loi, ils ne peuvent constituer que des partisans ou des adversaires. Voilà qui dessèche les relations ! Alors que la pécheresse laisse le parfum couler à flots, lui, dans son souci de justice, tarit tous les échanges. Il ne peut ni aimer ni être aimé. L'autarcie de la vertu dont il se prévaut élimine la dépendance et la générosité. En règle avec Dieu, il ne lui doit rien. Il y a en effet peu à lui remettre. Simon est l'homme du minimum, en quoi semble aboutir la perfection légaliste. Il ne donne presque rien et ne possède, semble-t-il, presque rien, ne souffrant ni désir, ni amour, ni regrets. Il lui manque jusqu'au sens du manque. Regardons comme son accueil se place sous le signe du peu ! Il est impropre à autrui. La présence de Jésus ne change pas sa façon : il le voit peu, l'honore peu, le reçoit du bout des lèvres. Cet homme dépourvu d'élan accueille chichement, parce que le don est une notion incompréhensible à celui qui a chassé l’esprit de la lettre.

Sa visiteuse au contraire a rompu avec la loi. Cela n'appelle pas d'éloges particuliers. Ses péchés sont bien des péchés, et Jésus sur ce point se garde bien de l'innocenter. Mais elle se distingue par une étonnante aptitude à la relation. Championne des échanges libres, elle se rend volontiers auprès de Dieu ou des hommes, ainsi qu'on la voit faire ici, pénétrant avec simplicité dans une maison où elle n'était pas attendue.

La pécheresse se définit par l'abondance triomphale et la générosité, métaphoriquement exprimée par la fluidité de ses offrandes : ses pleurs, ses cheveux, son parfum, voire ses humides baisers. Tous les mots que Jésus reprend dans son inexorable comparaison soulignent l'opposition entre la profusion de la et la retenue de l'autre. Cette différence n'est pas à porter au seul compte des gestes matériels et des intentions de l’âme ; elle atteint sa véritable ampleur dans la vision théologique que tous deux révèlent ici.

Le pharisien a invité un adversaire, contre qui, seul ou avec ses pairs, il ne cesse de rompre des lances. Des soucis de tactique expliquent son attitude circonspecte : il l'épie et couve des arrière-pensées. La pécheresse a reconnu la face divine. En Jésus elle a salué la rédemption du monde. Elle est toute en dehors. Son corps la proclame, sans qu'elle prononce un mot. C'est le bavard ici qui est secret ; la muette a un silence qui retentit comme une chanson. Ses gestes, dans leur méthodique succession, attestent sa foi.

L'opposition que Jésus mais entre les pharisiens et la pécheresse n'a plus rien à voir avec celle qui apparaissait évidente à l'homme de la Loi. Celui-ci croyait simplement incarner la justice en face de la transgression. Son attitude empesée tranchait volontairement sur ce dévergondage de cheveux, de pleurs et de parfums.

Mais Jésus lui dit : « Regarde cette femme. » Bizarre conseil. Certains regards ont des effets malheureux dont Jésus ailleurs met en garde les hommes. Sommé de considérer l'impur, le pur va-t-il contracter la peste ? Cette insolente exhortation nous prépare de nouvelles surprises : eh bien, non, la femme est indemne de germes nocifs. Elle est au contraire le bon exemple. Loin de s'en préserver, le pharisien doit l’imiter. Lui le notable ! Il se fera novice et, à son contact, il s'initiera à l'hospitalité dont il a inconsciemment enfreint les règles. La prostituée prend le rang de rabbi ; il est son modeste disciple.


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