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De l’islam “du juste milieu” aux féministes islamiques/istes

Publié le 29 juin 2010 par Gonzo

De l’islam “du juste milieu” aux féministes islamiques/istesA l’occasion de l’inauguration d’une mosquée à Argenteuil, “François Fillon plaide en faveur d’« un islam du juste milieu » respectant les lois et les principes de la République”, peut-on lire sur le portail du gouvernement . Le Premier ministre, dont la pratique religieuse fait débat puisqu’on ne sait plus s’il est “catholique pratiquant” ou non, a consacré une partie de son discours à une mise en garde contre “l’intégrisme religieux”. On est donc obligé de se demander, en toute logique, où se situe ce “juste milieu” évoqué par le chef du gouvernement : d’un côté, bien entendu, il y a l’extrémisme, mais de l’autre ? L’absence de religion ???

Comment les propos du Premier Ministre ont-ils été traduits en arabe ? Dans cette langue, l’« islam du juste milieu » est une notion qui est associée notamment à une des figures religieuses les plus en vue, à savoir Youssef al-Qardâwi (voir ce précédent billet), par ailleurs considéré comme un modéré par les uns, et un dangereux extrémiste par les autres ! Dans le français du XIXe siècle en tout cas, et sans doute encore un peu après, “islam” et “islamisme” ne signifient rien d’autre que “la religion des musulmans”. Mais depuis un certain nombre d’années, sans doute avec la parution de Prophète et Pharaon, les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine de Gilles Kepel en 1984, on désigne sous ce nom des forces qui luttent pour un changement politique dans le monde arabe, en se réclamant, d’une manière ou d’une autre, de l’islam.

A l’origine, le couple islam/islamisme n’a pas d’équivalent en arabe, et nombre de militants de l’islam politique récusent même par principe la différenciation que le français, à l’image d’autres langues européennes, a introduite. Selon le contexte et les points de vue, l’adjectif islâmî peut donc être traduit par islamique (ou musulman) ou encore islamiste, ce qui n’est plus du tout la même chose (et c’est d’ailleurs un des moyens, pour des personnes mal intentionnées, de faire dire à des textes autre chose que ce qu’ils disent vraiment, en “forçant” la tradition d’un mot aussi important que celui-là).

Pour désigner ce qui relève spécifiquement de ce que l’on appelle en français “l’islamisme”, ou encore l’islam radical, politique, l’extrémisme musulman, l’intégriste wahhabite, le jihad, etc., la langue arabe n’a pas tellement de solutions. Pendant longtemps, on s’est servi de périphrases, du type “l’islam extrémiste”, ou “l’islam politique” (الإسلام المتطرف | السياسي), mais elles sont loin d’être neutres. Depuis quelque temps, on trouve le terme al-islâmiyûn (الإسلاميون), qui ne se confond pas avec les musulmans (al-muslimûn) mais qui ne peut facilement s’utiliser, sans réelle ambigüité, qu’en substantif pluriel. Depuis quelques mois, le site Islam-Online – apparemment toujours en proie à bien des problèmes – s’est ainsi enrichi d’une nouvelle rubrique, islamiyun, défini comme “le portail des confréries soufies et des islamistes”.

Apparemment, les responsables de cette rubrique associent sans problème l’islam piétiste des confréries soufies aux “islamistes”, ce qui est pourtant assez étonnant au regard des catégories politiques utilisées ailleurs. En France par exemple, il y a fort à parier que les pratiques mystiques de l’islam font partie du “juste milieu” évoqué par M. Fillon… Outre le fait qu’il y a toutes sortes d’islam politique, d’islamisme si l’on veut, ce point de vocabulaire met en évidence qu’un accord apparent sur un terme est loin de résoudre toutes les problèmes, au risque même de créer pas mal de malentendus (et plus encore quand on ne veut pas entendre).

De l’islam “du juste milieu” aux féministes islamiques/istes
La question féminine, si souvent associée aux débats sur l’islam, en France et ailleurs, en offre une autre illustration. Peut-on être musulmane et féministe ? Les réponses sont sans doute partagées. Mais peut-on être islamiste et féministe ? Sous nos latitudes, il est plus que probable que la plupart des personnes sont a priori convaincues que non. Pourtant, ce n’est pas le point de vue que défendrait une des spécialistes les plus respectées pour les questions relatives au monde arabe, Helena Cobban. Auteure de plusieurs ouvrages importants (voir sa fiche sur Wikipedia), cette journaliste américaine tient également un blog , Just World News, où figure, à la date du 24 juin, un billet sur “les femmes du Hamas”.

Elle y évoque une étude, récemment publiée par Khalid Amayreh, un journaliste formé aux USA et aujourd’hui basé en Cisjordanie, pour Conflicts Forum, lequel est une institution créée par Alestair Crooke, un diplomate britannique autrefois conseiller de Javier Solanas et qui a également travaillé pour la “Commission Mitchell” (du nom de sénateur américain, aujourd’hui envoyé spécial d’Obama au Proche-Orient). Khalid Amayreh revient sur une question déjà évoquée par Helena Cobban, dès mars 2006 (Sisterhood of Hamas), à savoir la question des militantes de cette “organisation terroriste” selon les critères de l’administration étasusienne. Il y propose trois entretiens (c’est en anglais, vous pouvez le lire ici) réalisés auprès de trois députées du Hamas (une en Cisjordanie, les deux autres à Gaza, sur six élues en tout lors des élections de 2006).

L’auteur revient naturellement sur le soutien dont bénéficie visiblement le Hamas de la part des femmes de Palestine (lesquelles ont été jusqu’à imposer l’anonymat du vote pour pouvoir exprimer un choix politique qui, dans bien des cas, n’est pas celui de leur mari). Pour Khalid Amayreh, rejoint en cela par Helena Cobban, cet engagement politique exprime clairement la démarche de femmes qui ont décidé de s’écarter du modèle patriarcal traditionnel en s’engageant dans la vie professionnelle, associative… et politique. A rebours des représentations toutes faites sur ces extrémistes musulmanes opprimées par leur religion, c’est bien parce qu’elles sont aujourd’hui davantage éduquées que ces femmes, par ailleurs croyantes, se sentent en mesure aujourd’hui d’affirmer leur place à part entière dans leur société. Paradoxalement, c’est la difficulté même de la situation en Palestine qui fait que le féminisme palestinien, sous la forme qu’incarnent les militantes et les sympathisantes du Hamas, est plus avancé que dans bien d’autres pays de la région.

Difficile à entendre, sans doute, par rapport au déluge de clichés, plus ou moins bien intentionnés, qui circulent sur ce sujet. Ci-dessous, quelques lignes en anglais tirées du texte signalé plus haut.

Mais au fait, ces femmes de Palestine, ce sont des féministes islamiques ou des islamistes féministes ?

Islamist women are often portrayed in the Western media as conservative, anti-modernist, ignorant of their rights who blindly follow their husbands and are oppressed. And while a few examples can be cited which corroborate these stereotypes, it is difficult to apply them to women activists and leaders who are active under the rubric of the Muslim Brotherhood – the mother organization of Hamas.
This stems mainly from the fact that the Brotherhood’s general interpretation of Islam is markedly moderate and more liberal in comparison’s to the Salafi (e.g. Wahabi) interpretation. For example, the Muslim Brotherhood which is the largest and most influential Sunni religious-political movement in the Muslim world places no restrictions on female education, a woman’s freedom to choose her husband, drive a car, or even serve in the army as long as certain disciplines and guarantees are ensured. Such aspects are actually taken for granted by society at large. Moreover, while Palestinian society, like most other Muslim societies, is still essentially dominated by men, women – including Islamist women – are making important inroads toward social equality with men.
It has been women themselves who have discovered that the key to reach this goal is education. This explains why there has been a remarkable and continuous increase in the number of professional women such as doctors, engineers, university professors, and scientists and why there are probably more female college students in West Bank universities and colleges than male students.
It is true that Palestinian Islamist women are not aspiring to emulate or even imitate their western women in many aspects of social behavior. However, it is also true that these Palestinian women are no longer content with their erstwhile traditional status of subservience to their husbands and families. It is also the case that husbands and relatives are now better education to understand that a truly Muslim woman would have to be enlightened and educated.
This is not to say that these women are rebelling or rising against their families and society. What is happening is that society at large, and Islamist movements in particular, are trying to ‘Islamize’ what is generally called modernity but in practice reflects a contemporaneity in a way that does not collide with or contradict Islamic sensibilities. Their motto, which is not confined to occupied Palestine, is that a woman can be modern without having to be westernized, since ‘modernity’ is generally held to be an essential requirement without which society cannot progress, while westernization is a socio-cultural value that often carries with it undesired side effects and different values and beliefs.
In some respects, one can argue that a typical Islamist woman can be even more creative than a typical secular woman. For example, Islamist women in co-operation with the Hamas’ leadership have been able to organize mass weddings in the Gaza Strip for poor couples – a pioneering act that no secular group in Palestine has ever done. Moreover, many of the young widows of fighters killed by Israel have been able to remarry, thanks to generous financial inducements from Hamas.
None the less, while the status of Palestinian Islamist women is more advanced in comparison to the status of women in countries such as Saudi Arabia, it is clear that many struggles remain to be fought in terms of eradicating some of the obstacles impeding women’s liberation. These obstacles have to do with women themselves underestimating their abilities and potentials, as well as with a dismissive attitude on the part of many women – Islamist and others – which can be summarized in the phrase ‘let the men do it’.
The biggest obstacle facing the empowerment of women (and men), however, in the occupied Palestinian territories remains the ongoing Israeli occupation. This is the mother of all problems for the entire Palestinian people, irrespective of gender or ideological orientation.


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