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La cigale et la fourmi 2010

Publié le 29 juin 2010 par Magda

La cigale et la fourmi 2010

Je suis terriblement étourdie. C’est une horreur. Récemment, ma boss m’en a fait le reproche, plutôt violemment. Elle m’a demandé expressément de remédier à ce trait de mon caractère.

Je suis sortie de là éprouvée. Je passais en revue tous les trucs que j’ai pu oublier dans ma vie : mes clefs laissées à Paris, me laissant devant ma porte à Berlin par -20 degrés celsius ; un sac contenant des fringues neuves, abandonné dans les toilettes d’un cinoche ; les clefs de mon vélo laissées… sur le cadenas de mon vélo toute une nuit ; mon portable (je le zappe quasiment tous les jours) ; un costume de théâtre à 1000 euros sur un banc du jardin des Tuileries… Pire… mon carnet de notes très très personnel, oublié chez… un ex petit ami qui a du s’en donner à coeur joie, tiens.

Les gens réagissent souvent avec une animosité bizarre à mes oublis. Certes, c’est ennuyeux d’oublier un rendez-vous, mais je ne suis pas chirurgien cardiaque, personne ne va crever, que je sache. Stéphane ne m’en a jamais voulu (merci Stéphane pour ta patience d’ange…), lui.

Moi, je suis une artiste. Je dois bouffer des queues de radis toute l’année, parce que j’ai du fric une fois sur cent seulement. Je me prends le chou comme une dingue pour pondre des textes que personne ne lit ou presque. Je me plie en quatre pour celui qui veut bien lire mes mots, celle qui veut regarder mon film, celui qui veut m’applaudir sur scène. Mais cela n’arrive qu’une fois par an. Tout le reste du temps, être artiste, cela signifie : se prendre la tête entre quatre murs et manger du pain sec.

J’estime donc avoir le DROIT à l’étourderie. Mon seul luxe, c’est de rêver. Je suis étourdie parce que mon imagination décolle à chaque instant. Je n’y peux rien, moi, si l’esprit du Professeur Tournesol est en moi.

Je n’ai jamais aimé « faire attention ». Je n’aime pas compter. Je ne compte ni l’argent, ni les calories, ni l’amour. Mais ma boss me laisse entendre que je dois devenir raisonnable.

Raisonnable! Plutôt crever! Déjà, pour m’autoriser à être actrice, il m’a fallu 22 ans. Il m’a fallu 4 ans de plus pour comprendre que je pouvais être auteur. Et 2 de plus pour décider que j’avais le droit de faire du cinéma. Il m’a donc fallu 28 ans pour apprendre à ne PAS être raisonnable, et il faudrait que maintenant, je me range des bagnoles? Ah non.

Cela m’amène enfin au sujet littéraire de cet article : la fable de La cigale et de la fourmi de Jean de La Fontaine.

La Cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’Août, foi d’animal,
Intérêt et principal. « 
La Fourmi n’est pas prêteuse :
C’est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j’en suis fort aise.
Eh bien! dansez maintenant.

Toute mon enfance, on m’a seriné que la fourmi avait raison. Cruelle mais lucide, en somme, la fourmi.

Voyons cette fable sous l’angle des années 2010.

La fourmi, après une année d’horreur passée au bureau où elle a failli mourir d’ennui, a pris quelques vacances en Provence. La cigale chantait le tube de l’été, et la fourmi s’est empressé de la télécharger illégalement sur Internet. Tout l’été, la fourmi s’est éclatée à danser sur le hit de la cigale, en buvant des litres de bière pour oublier son job de merde. Et quand la cigale n’a plus rien à bouffer, pour avoir oser donner du plaisir aux autres avec sa chanson qu’elle s’est fait pirater à tout bout de champ, que fait la fourmi? Elle regarde la cigale périr de faim, en ricanant depuis la machine à café du 4e étage, service juridique.

La fourmi est une envieuse. Elle n’a pas d’ailes, elle rampe. Elle ne chante pas, elle reste parfaitement muette toute l’année. La cigale, elle, vole, se colle amoureusement aux arbres, se gorge de soleil, petit insecte hippie qui chante la joie de l’été. Oh, la joie de s’allonger au bord de la piscine en maillot, de lire des magazines stupides et de siroter un verre de limonade, accompagnée par la cigale vibrante! Pendant ce temps, que fait la fourmi, je vous le demande une fois de plus? Elle vous pique le cul et se glisse dans votre maillot jusqu’au dîner.

La fourmi, c’est Hitler : amasse, citoyen, obéis, et meurs! La cigale, ce sont les joyeux musiciens yiddish. Non, pardon, la fourmi, ce n’est pas Hitler, c’est une sale collabo. Elle bouffe à tous les râteliers. Si demain la cigale était richissime, elle lui lécherait les bottes. Si demain, ma boss voyait ma tête partout dans le métro, elle me vernirait les orteils au lieu de me demander d’être raisonnable. Il n’y a rien de pire que les collabos, surtout quand, comme la fourmi, ils se déplacent en colonies..

Tout cela pour dire, mes chers lecteurs, que je me demande si je dois vraiment cesser d’être oublieuse… ou quitter ce boulot. Mon étourderie, je ne la déteste pas. Imaginez-vous que je perde mon imagination en perdant mon étourderie! Non, décidément, je préfère continuer à perdre mes clefs.



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