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L’amiral Larima la rime à quoi la rime à rien (3)

Publié le 01 juillet 2010 par Actu34

Prévert tout comme Bataille aspire à se délivrer des mots. Il existe à ce sujet un très beau texte de Bataille, paru dans Documents : une définition de cheminée d’usine. Dans cet article, Bataille explique qu’enfant, la vue des cheminées d’usines faisait naître chez lui une véritable terreur, à laquelle se mêlait toutefois une indéniable séduction ; or Bataille constate qu’« à cette manière de voir enfantine ou sauvage a été substituée une manière de voir savante, qui permet de prendre une cheminée d’usine pour [...] une abstraction », abstraction dont rend compte la définition donnée par tous les dictionnaires. Le dictionnaire mis en place dans Documents aspire au contraire à « s’adresser au petit garçon qu’elle terrifie » plutôt qu’aux adultes pour définir vraiment ce qu’est une cheminée d’usine, que « personne ne regarde plus » : dans le dictionnaire de Documents, les mots sont toujours réquisitionnés pour définir les choses, mais ce que leur demande désormais Bataille, c’est, en ramenant ces choses vers le concret, d’être capable de faire naître une image.

Prévert rejoint Bataille dans ce combat contre l’abstraction : il travaille lui aussi à nous rapprocher des choses, en évitant toute transposition poétique.  C’est peu de dire que Prévert se méfie des mots : il passera sa vie à combattre les habits mortuaires du beau langage, qui empêchent de voir. La poésie de Prévert n’aura de cesse en effet de « donner à voir » : dès 1932, Prévert publie dans la revue Commerce un poème dans lequel un homme à tête d’homme, débarqué au milieu d’un grand dîner de têtes donné à l’Elysée, invite les hommes d’affaires et les hommes d’Etat à regarder le monde qui les entoure : « il faut voir, vous dis-je, c’est passionnant, il faut voir [...] l’homme couché dans son lit-cage à l’heure où son réveil va sonner. / Regardez le [...] Regardez-le [...]. Vous pensez même que ça n’arrive pas souvent et qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, vous pensez qu’un tremblement de terre en Nouvelle-Guinée n’empêche pas la vigne de pousser en France, les fromages de se faire et la terre de tourner. / Mais je ne vous ai pas demandé de penser ; je vous ai dit de regarder » .

Si Prévert et Bataille s’attachent autant à rapprocher les mots des choses auxquelles ils renvoient, fuyant les métaphores pour approcher au plus près la réalité, c’est qu’ils savent que l’enjeu est important : il s’agit de rien moins que de la vie. Pour Georges Bataille, se délivrer du caractère abstrait des mots revient à témoigner d’une « volonté soudaine [...] de vivre, [...] en soulevant tout à coup les tentures qui cachent ce qu’il faudrait à tout pris ne pas voir. »  Il ne s’agit plus désormais de végéter dans un monde lénifiant mais au contraire de vivre totalement, en acceptant de voir la violence de la vie masquée par des abstractions anesthésiantes - abstractions engendrées notamment par les mots. Ce retour au réel passe par le démembrement de la pensée et oblige à revenir vers les choses les plus basses : dans l’hommage qu’ils rendent ensemble, dans un numéro de la revue Documents, à la peinture de Picasso, Prévert et Bataille travaillent, non pas à occulter la violence des toiles du peintre, mais au contraire à la mettre en avant. Car si la peinture de Picasso est « pourrie » , force est de reconnaître que c’est cette pourriture qui la rend vivante. Et si Prévert fait état, dans Hommage-hommage, d’une évolution dans la peinture de Picasso - plus violente, elle se charge désormais d’allusions sexuelles (Prévert évoque le sang, la castration) - c’est qu’il n’ignore pas que cette violence contribue à faire des tableaux de Picasso des « toiles vivantes et récentes, toutes récentes, phosphorescentes » .

Associer de la sorte la violence et la vie est fondamental pour Bataille, pour qui le poétique renferme nécessairement une idée de mort. C’est pourquoi il juge essentiel, pour rétablir la valeur sensible, de ne pas se fermer à la violence des choses - ni à plus forte raison à la mort. Paradoxalement donc, ramener les choses dans le monde de la sensibilité, c’est à dire à la vie, nécessite de regarder la mort en face, de la regarder dans toute son horreur. Et c’est d’abord sur ce point que Prévert et Bataille se rejoignent : tous deux  s’accordent en effet à penser que la peur de la mort a dénaturé les hommes, en a fait des êtres civilisés végétant dans un monde stérile et amorphe. On ne s’étonnera pas dès lors que Bataille ait pu célébrer le goût de vivre de Prévert, un goût de vivre qu’il qualifiera de « violent, total, indifférent, qui ne calcule pas, ne s’effraie pas » - pas même de la mort. C’est encore ce goût de vivre qui inspira à Bataille le texte Calaveras , sublime hommage à « la vie, LA VIE » qu’il dédia à Prévert. Notons que le titre de l’article reprenait le thème bataillien de la joie devant la mort  : le mot "calaveras", emprunté à l’espagnol , possédant deux acceptions : au sens propre, il signifie "tête de mort", tandis qu’au sens figuré, il désigne plus familièrement "un noceur, un viveur". Et c’est bien cette idée que la vie n’acquière toute sa dimension qu’en côtoyant la mort que partageaient Prévert et Bataille : tous deux étaient en effet convaincus que c’est seulement en contemplant la mort dans un grand éclat de rire qu’ils parviendraient au bonheur de vivre l’instant présent « où rien n’est mort » . Ce que n’avaient pas compris « les civilisés », qui préféraient éluder l’horreur de la mort en la masquant derrière des "tentures noires" : croyant fuir la mort, c’est à la vie qu’ils se dérobaient.

A suivre…


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