Magazine Journal intime

Chaud derrière

Par Pierre-Léon Lalonde
Je suis en sueur lorsque j’arrive au garage où trainent Miloud le mécanicien et deux chauffeurs réguliers qui discutent en arabe de la victoire de l'Espagne. Je les salue et continue dans le fond du garage vers le bureau où sont accrochées les clés des taxis. Le patron est en train de faire une patience avec des cartes souillées d'huile. Il relève la tête et me demande sans ironie si j'ai bien profité de ma semaine de congé. Il sait très bien que je déménageais, mais je ne rentre pas dans son jeu. Il fait trop chaud pour perdre patience.
Le taxi est un vrai sauna. Les odeurs du chauffeur de jour emplissent encore l'habitacle. Ça ne sera pas long que je vais les remplacer par les miennes en espérant les mêler le plus souvent possible avec mes passagers. Mais avec cette chaleur, je ne me fais pas d'illusion. Si je paye l'essence et la location du taxi ce soir, ça sera beau.
L’air chargé de smog est à couper au couteau. Je descends lentement Saint-Denis. Je sens les pneus du taxi coller à l"asphalte comme la chemise dans mon dos. L'air conditionné du véhicule est tellement déficient que j'en fais mon deuil. Les terrasses sont presque toutes vides, ce n'est pas bon signe. Je songe qu'il faudrait que je rode près des centres d'achat ou encore près d'un hôpital. Ça tombe bien il y a que deux taxis qui attendent devant Saint-Luc. Je me stationne derrière eux.
L'idée était bonne. À peine arrivé, un passager se pointe. Curieusement, le premier chauffeur lui demande de monter dans le deuxième taxi. Après son départ, je m'avance et constate que le taxi qui me précède est en panne. Je n'attends que quelques minutes pour recevoir un appel pour l'urgence. Je m'y rends comme s'il y en avait une.
Le client m'attend dans le stationnement. Il est vêtu de manière décontractée. Un pantalon ample et une chemise polo. Il a l'air tout ce qu'il y a de plus normal. Quand il s'assoit dans le taxi, je me rends compte que ça risque quand même d'être spécial. J'ignore si c'est son haleine ou ce qu'il suinte, mais une odeur d'alcool parvient rapidement à mes narines ce qui fait que je ne suis pas surpris quand il me demande :
— Amène-moi à la SAQ la plus proche.
Je me dis que ce n'est pas avec lui que je vais payer mon taxi avant qu'il ajoute :
— Ensuite on s'en va à Ville Saint-Laurent
— Pas de problème Monsieur!
Pris dans le trafic de l'heure de pointe, je sens bien que mon passager a hâte d'avoir son « médicament ». Il me raconte qu'il est allé à l'urgence où il a passé une partie de la journée pour faire une demande de désintoxication. Quand il a finalement vu le médecin, ce dernier lui a donné un bout de papier avec un numéro de téléphone.
— Ils veulent pas me soigner? Ben fuck them estie! J'vas continuer à tainquer!
Il continue de chialer contre le système jusqu'à la SAQ au coin de Peel et Sainte-Catherine. Je n'ai pas à attendre très longtemps avant qu'il revienne avec un 40 onces de Moskovskaya. Avant que je remette le taxi en mouvement, il me demande s'il peut en prendre une gorgée. J'entends alors un glouglou qui doit durer facilement cinq secondes. L'homme vient de s'envoyer plusieurs onces de vodka pure derrière la cravate. C'est suivi d'un long soupir qui en dit long.
J'vais prendre l'autoroute pour aller monter Décarie. L'odeur de smog est vraiment intense. On sent le métal en suspension dans l'air. Heureusement, ça roule à bon rythme et le vent qui rentre dans l'auto rafraîchit un peu. L'alcool aidant mon passager me raconte ses problèmes de dépendance, ses séances A.A., ses différentes cures. Il me parle aussi de la Pologne où son père est né. Pis de Cartierville où sa mère est née. Je lui dis que je suis né là moi aussi. Je deviens vite son meilleur ami.
Sur l'autoroute Décarie, le trafic ralentit, mais pas le rythme d'absorption de mon passager. Je me demande comment il fait pour boire autant d'alcool dans cette chaleur et continuer de tenir une conversation sans bafouiller. Son sang polonais sans doute.
J'ignore s'il lit dans mes pensées, mais avant d'arriver à destination il me dit qu'il va s'arrêter à l'épicerie pour s'acheter du jus pour diluer son boire. En me payant sa course, il me demande si je n'ai pas un sac pour qu'il puisse mettre sa bouteille. Je lui sors un de mes sacs « au-cas-ou» et je suis abasourdi de voir que l'homme a déjà vidé la moitié de sa bouteille. Il est sorti du taxi et malgré une petite hésitation, il est rentré dans le supermarché en marchant aussi droit qu'un soldat dans un défilé.
Je me suis dit que ça ferait une bonne histoire à raconter puis je suis retourné en ville me chauffer le derrière.

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