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Ça c’est mon père – Dit is mijn vader

Publié le 08 juin 2010 par Europeanculturalnews
Ça c’est mon père – Dit is mijn vader

Das ist mein Vater - Ilay den Boer

Du théâtre qui est plus que du théâtre. Du théâtre pour lequel on n’a pas encore trouvé de définition exacte, parce qu’il efface toutes les frontières : les frontières en direction du public, les frontières concernant la transmission du sujet, les frontières qui le séparent des sujets politiques d’une actualité brûlante.
Voilà comment on pourrait résumer la production « Dit is mijn vader » « Ça, c’est mon père » du hollandais Ilay den Boer. Pour cette production qu’il a montrée avec son père dans le cadre du « festival premières » et qui était tellement drôle, bouleversante et touchante – exactement dans cet ordre-là, il n’y a qu’un seul adjectif qui convienne : FABULEUX !

Avec cette pièce, l’auteur et metteur en scène, né à Jérusalem ayant vécu et grandi en Hollande, a mis la troisième partie d’une œuvre sur la scène, qui comportera six volets en tout. Dans cette création il parle de l’histoire de sa propre famille, caractérisée par une particularité : une partie de la famille est juive, et l’autre partie, comme justement son père, ne l’est pas !
Ayant grandi dans ce champ de tensions, Boer a pris conscience que les différences entre sa conception du monde et celle de son père, n’étaient pas uniquement dues à la différence entre les générations.
Il s’agit plutôt d’une interprétation différente et personnelle de l’histoire familiale. Une différence reposant sur les différentes lignées des ancêtres, dont résulte la compréhension de soi-même.
Au départ, les den Boer n’ont pas du tout agi en acteur. Ils étaient plutôt animateurs. Ilay a présenté son père au public et a distribué ensuite de petits livrets de mise en scène. Dans ce livret on pouvait lire la biographie de son père, ponctuée par différents évènements ainsi que les dates auxquelles avaient eu lieu les évènements en question. Au cours de la soirée, chaque spectatrice et chaque spectateur pouvait poser des questions concernant ces dates pour obtenir des informations plus détaillées. Sur la scène, en rapport avec tout ceci, il y avait une armoire surdimensionnée. Sur les portes et casiers de l’armoire étaient marquées les dates importantes. Si par exemple quelqu’un voulait en savoir plus sur l’année 2000, Ilay ouvrait la porte correspondante pour en sortir des photos ou d’autres souvenirs de son père en rapport avec l’année en question.
Les autres règles du jeu étaient vite expliquées. Ilay a commencé à poser des questions à son père en rapport avec divers évènements – en anglais ! Tout en demandant à son père de traduire la question en français pour le public. Il voulait que son père lui réponde en anglais pour ensuite à nouveau expliquer sa réponse en français. Cela peut paraître un peu compliqué, mais grâce à la performance linguistique extraordinaire de Gert, cela n’a pas était compliqué du tout. Le fils, le jeune homme avec une grande confiance en soi, semblait avoir la mise en scène bien en main. Le plus âgé, expérimenté souriait gentiment, laissait faire son metteur en scène de fils et jouait sagement le rôle du papa interrogé.
Le début était léger, facile et détendu. Avec le recul, le voyage de Gert en Israël, entrepris tout de suite après avoir terminé l’école, cette aventure qui a duré un certain temps pendant lequel son fils a été conçu, s’avère être le résultat d’un simple coup de tête : Elevé dans la religion chrétienne, ce n’étaient pas les sympathies pour le mouvement sioniste qui l’avaient incité à partir pour le sud, mais c’étaient plutôt le ciel bleu et les belles femmes. Les expériences de Gert dans le domaine «sexe, drogues et rock an roll» où alors la scène ou les deux ont fait une démonstration de coaching du fils au football par le père ont beaucoup fait rire. Mais sans qu’on s’aperçoive, la légèreté et la gaieté de cette performance sont parties sans crier gare. Ilay commençait à raconter qu’il a subi des représailles de la part de ses camarades au club de football, qu’ils ont essayé de lui faire peur en le menaçant, parce qu’il était juif. Au départ, son père voulait lui faire croire que ces agressions n’étaient pas motivées par l’antisémitisme et qu’il ne s’agissait que de bêtises d’enfants. Et que les garçons n’avaient pas conscience de ce qui se cachait derrière tout cela. Il est allé jusqu’à ignorer la croix gammée, peinte avec des excréments sur sa voiture et prise en photo par Ilay. Il a cherché des arguments lui permettant d’éviter de définir toutes ces actions autrement que de persécutions de juifs. Jusqu’à ce qu’Ilay raconte en langue néerlandaise l’épisode où ses «copains» l’ont coincé pour le déshabiller et lui renverser un seau d’eau glaciale sur la tête. Ilay soulignait son discours incisif en disant après chaque phrase à son père «translate» et en même temps il se débarrassait de ses vêtements pour finir tout nu et fragilisé sur la scène. Après s’être renversé un seau d’eau sur sa tête, il demanda à son père durement de se déshabiller à son tour pour que, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, il puisse se mettre à sa place et comprendre sa situation à lui. La situation d’un juif en Hollande qui, comme l’on fait tant d’autres quelques générations avant lui, craignait pour sa vie. La rupture entre père et fils était consommée. L’un, sans protection, rempli de colère et de haine, l’autre, consterné, plein de compréhension mais sans accepter la haine.
Ce qui s’est passé ensuite, restera gravé dans la mémoire du public : En père aimant, le père s’est approché de son fils, de cet être humain, dont ne restait plus grand-chose, tant la souffrance l’avait diminué, pour le prendre dans les bras. Gert a montré qu’il ne connaissait qu’une réponse à toutes ces atrocités : Il a séché son fils avec son propre maillot de corps tout en expliquant à son garçon à voix basse que si celui-ci continuait ainsi, rien ne différencierait plus des autres extrémistes. Qu’il s’agisse de juifs, de musulmans ou de chrétiens. Mais Ilay et Gert Boer n’incarnaient pas seulement la haine et l’amour, la blessure et la guérison de celle-ci. Les deux étaient père et fils dans l’un des moments les plus émouvants qui puissent se passer entre un père et son enfant. Il n’existait pas de haut, ni de bas, pas question de pouvoir entre vieux et jeune, il n’y avait que confiance, et le désir d’être protégé et entouré.
Tout autour des deux hommes, la scène était dévastée par des objets de culte nazis. Un drapeau israélien à moitié brûlé, des photos de maisons taguées, et des coupures de journaux relatant des agressions de juifs en Hollande, des néonazis en papier mâché – tout ceci avait été sorti du placard par un Ilay, fou de colère. Le rangement qui suivait se faisait sans paroles, accompagné par de la musique. Cela équivalait à un processus de purification.
Plus de tensions entre les deux, plus de tensions non plus dans le public et on a pu assister à la disparition des ordures qui recommencent à envahir l’Europe, dans des poubelles.
Qu’Ilay ait ressorti du barbelé ainsi que des photos mises de coté par son père, pour les étaler, sera matière suffisante pour une autre histoire.

Texte traduit de l’allemand par Andrea Isker


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