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Un Cancer Et Vomir

Publié le 19 juillet 2010 par Sagephilippe @philippesage

Vomir. L’actualité me donne envie de vomir. Ecrire sur elle, hurler son dégoût, sa colère, au fond, ça ne sert à rien. Ça ne change rien. Ni personne. J’en ai plus rien à crisser de leurs combines, leur mépris, leur arrogance. Je prends la tangente. Je décâlisse. Je me revisite. Le temps que ça me passe.
Ou pas.

Filou.jpg- Regarde ! Il veut se faire vomir, le salaud ! Qu’il a dit mon père, furibard.
De là où j’étais, je le voyais bien. Deux doigts dans sa bouche. Oui, il cherchait à rendre. Le pochard. Mon père avait raison. Mais c’était pas ça le plus étonnant … Non … C’était qu’il fût capable, encore, de colère. De tenir debout. Ça oui, c’était bigrement étonnant.
C’était un roc, mon père. Un sacré.
C’était fin d’après-midi. Un jour de juillet 1977. Nous revenions du Pic du Midi ... Tu sais, ce genre de visite touristique qui barbe les gosses. Une montagne, une église, un édifice, un musée, ça les fait pas briller, les yeux. Nous, les mômes, on est des cons ; on rêve que de ballons en plastoc, de mer et de chichis. La montagne, jamais ça nous gagne. C’est l’ennui. On traîne des pieds. On fait mine de.
- Regardez les enfants, comme c’est joli, tout en bas !
Bof … C’est trop bas. Ça fout le vertige et me donne envie de vomir.
Ouais, on est vraiment trop des cons, nous, les mouflets. On connaît pas notre bonheur. On sait rien des belles choses. On sait juste que détruire. Jusqu’à nos jouets. Sales gosses, va !
De toutes les façons, elles avaient mal commencé ces vacances, hautes perchées. Mon père, j’sais pas comment il s’était débrouillé, mais la veille du départ, il s’était fait casser le cul ... Un poids-lourd, en plein centre-ville, une descente, et bam ! Rectifiée la R12 TL … Y’en avait pour une bonne semaine de réparations qu’il avait dit ce cochon de garagiste … On étaient marrons … Contraints de changer de location … Sans ce contre-temps, je n’aurais jamais vu cette femme noyer une poignée de chatons. Calmement, dans un évier. En sous-sol. M’expliquant qu’y avait pas le choix. C’était comme ça. Ça valait mieux … Pourtant, l’avait pas la gueule à ça, cette femme. Je veux dire, à zigouiller des chatons. Comme d’autres, je suppose, n’ont pas la gueule à couvrir une fraude fiscale.
Elle était impressionnante de force et d’équilibre. Une femme sans âge. Seule. Dans les Hautes-Pyrénées.
C’est elle, sûrement, qui nous l’avait conseillé, le Pic du Midi.
Et voilà que nous rentrions, un peu sonnés. Par l’altitude et le froid. Nous rentrions tranquilles, à vitesse modérée, sans un mot qui dépasse. Nous venions de gagner la vallée, ça tournait encore un peu ; trop pour le type … L’est arrivé à toute berzingue … Ah ça, je l’ai bien vu ! On l’a tous vu ! Mais y’avait rien à faire … On n’a même pas eu le temps de crier que c’était déjà fini.
C’est étrange, indescriptible, le bruit que ça fait, deux autos qui se tamponnent, s’encastrent. Deux carcasses … Et puis, y’a une drôle d’odeur qui se dégage de ce merdier. Alors, on a peur. Enfin, on a peur ! … On crie, on gémit, on se palpe le cou, les os, on cherche la blessure. Du sang … On trouve pas … On pleure. Sauf, mon père. Qui grognait des insultes tout en essayant de l’enlever, cette maudite anguille. Celle de sécurité. Alors qu’il avait le volant planté dans le thorax.
Ou tout comme.
- Sortez ! Putain, mais sortez de cette bagnole ! Qu’il beuglait
Ce qu’on a fait. Basourdis, quasi envapés que nous étions, marchant bizarre, de traviole … Ma sœur, elle arrêtait pas de lansquiner … Ma mère, je sais plus. Elle parlait toute seule, j’crois bien. De lapin … Le coup du lapin qu’elle disait, le coup du lapin … Et mon père qui se débattait dans ce naufrage. Qui tirait comme un sourd sur cette putain de ceinture. Qu’arrivait à l’arracher, enfin, sortait de cet enfer en se tenant le bidon. Et c’est là !
C’est là qu’en montrant le trou de cul, à genou et sanguinolent près de son tombereau , il a dit :
- Regarde ! Il veut se faire vomir, le salaud ! Faut l’en empêcher ! Ah le saligaud, il veut passer au travers !
Au travers du contrôle alcoolémie qu’il voulait dire, mon père. C’est bien ça qu’il pensait faire, le mec, en se faisant gerber. Ivre comme un cochon, qu’il était. Et papa qui tentait de l’en empêcher. Oubliant la douleur … Comment a-t-il fait ? … Avec des côtes brisées … D’autres, des flottantes, fêlées … Le thorax ratatiné.
Comment a-t-il fait, bon sang ?
Nous sommes restés une nuit à l’hôpital. Mon premier hôpital … C’était bleu … Foncé … Avec des étoiles … J’ai rien mangé, ni dormi. J’ai passé la nuit à les regarder, les étoiles.
C’est la dame qu’avait crouni les chatons qu’est venue nous chercher.
Mon père, ils l’ont gardé. 
C’est en lui faisant des examens complémentaires, qu’ils ont trouvé de quoi il souffrait. Ce mal, ce salopard, qui le rongeait depuis des années, que moi j’avais vu, je ne sais comment, me demande pas, j’saurais pas l’expliquer, ce mal que je voyais grandir, qui m’intriguait. Une femme. Le secret. La tristesse …
Ma mère ne nous a rien dit. Comme toujours. Pas parler. Chut .. Dès fois que .. Ah non, sais-tu, j’viens pas d’un monde où l’on cause, moi. Ni d’un monde où l’on s’embrasse. Se réconforte et se soutient. Je viens d’un monde où l’on se tait. Pire que le silence. Plus terrifiant que la solitude … Mais c’est égal … Je savais, moi, c'qu’ils lui avaient trouvé à mon dab : un cancer … Total.
Pendant deux ans, ces deux années où il s’est battu, mon père, cette armoire, j’ai fait comme si je savais pas. J’ai fait mon niaiseux.
Mais quand il est mort, que j’étais pas là, loin, je l’ai amèrement regretté. De m’être tu. De ne pas avoir brisé ce carcan. De n’avoir rien fait pour.
Jamais, il faut se taire. Jamais !
Parce qu’après, tout ce dont t’as envie, c’est : vomir.
Jusqu’à ton enfance.
Cette saloperie.


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