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Une contre-révolution encore fr

Publié le 20 juillet 2010 par Hrvatska

Une contre-révolution encore fragile

Afin d'illustrer nos réflexions, le Collabo des Balkans vient de sortir un excellent article sur le réveil civique de la Croatie. Comme ce n'est pas tous les jours que le Collabo est si coopératif avec nous, profitons en :

Le mouvement auquel on assiste actuellement en Croatie est à notre avis un mouvement non seulement civique mais aussi citadin. En effet, pour organiser des manifestations, il est nécessaire de pouvoir atteindre une masse critique et ce n'est donc pas un hasard si les événements ont lieu à Zagreb, une ville qui représente le quart de la population croate et pèse plus du tiers de son PIB. Voila pourquoi Zagreb est actuellement le centre de la maigre agitation intellectuelle et sociale dont est encore capable un pays comme la Croatie.

D'après certains, lorsque les révolutions nationalistes ont éclaté dans les Balkans au début des années 90, elles furent l'occasion pour la paysannerie de s'emparer du pouvoir. Nous assistons actuellement, sans toutefois exagérer, à une sorte de contre-révolution citadine. Les gens qui participent au mouvement Varšavska à Zagreb sont des citadins utilisant les moyens de communication comme s'ils étaient pour eux une seconde peau. Lorsque la police a arrêté les manifestants à Zagreb jeudi dernier, elle a confisqué un grand nombre de téléphones portables. Effectivement nous avons pu constater personnellement que les manifestants viennent non seulement munis de ces appareils mais qu'en outre ils en font abondamment usage en plein milieu des manifestations. Dans un certain sens cela peut atténuer, en particulier pour ceux qui viennent seuls, ce qu'un mouvement de masse a de forcément imprévisible, menaçant et inquiétant. Ils viennent, mais, pour ainsi dire, ils viennent en compagnie de toute une série d'invités indirects - leurs amis, leurs connaissances, leurs parents - avec qui ils maintiennent le contact téléphonique durant les défilés, les sit-in et toutes les autres actions. Par ailleurs, les manifestations sont plus facile à organiser mais aussi à entretenir grâce aux nombreux outils dont se servent les citadins zagrébois qui n'imaginent même pas que leur vie puisse exister sans eux : Twitter, groupes Facebook, forums de discussion, etc, etc...

A l'inverse, lorsque les révolutions nationalistes avaient éclaté dans les Balkans, elles permirent à des gens de basse extraction venus des campagnes de se hisser aux postes de commande, de faire la loi et de devenir "quelqu'un" qui tient le haut du pavé dans la cité. On sait, par exemple, qu'en Croatie, au début des années 90, une partie des cadres et des dirigeants du HDZ étaient d'ordinaires videurs de boîte de nuit, des chauffeurs de bus ou encore de sottes animatrices de radio que n'aurait pas dédaignées Radio Maryja (on songe ici évidemment à Madame Pipi).

Jamais le Balkanikum n'utilise les termes de fascisme ni de nazisme, qui à notre avis sont galvaudés, mais il est clair que les révolutions nationalistes dans les Balkans furent le triomphe du fascisme, le triomphe des moins que rien, des petits, des profiteurs, qui montèrent à la ville pour en devenir les nouveaux maîtres. Elles signifièrent la victoire des paysans sur les élites intellectuelles et éduquées qui n'eurent plus d'autre choix que de s'effacer parce qu'elles s'étaient retrouvées battues à plate couture.

Aujourd'hui il s'agit d'une timide revanche, et à notre avis encore très fragile, sur ce qui s'est passé au début des années 90, mais évidemment avec de nouveaux acteurs. A l'époque des gens comme Dubravka Ugrešić, Pedrag Matvejević, Slavenka Drakulić, pour ne s'en tenir qu'à quelques écrivains internationalement reconnus, choisirent de partir. Sans doute ne le firent-ils pas tant par crainte, même si on sait que Pedrag Matvejević décida de partir le jour où quelqu'un vint décharger son arme sur sa boîte aux lettres, mais parce qu'ils durent ressentir qu'ils ne pourraient pas développer leur talent dans un milieu devenu si grossier et si paysan après le triomphe des nouvelles "élites". Jamais ils n'auraient pu y trouver leur nourriture ni leurs affinités intellectuelles. Bien entendu, tous ne sont pas partis. Certains comme Miljenko Jergović, pour en rester aux écrivains, choisirent de rester. Mais, justement, sans doute s'agit-il de ceux qui ont la peau un peu plus dure et sont d'une sensibilité plus rude, plus balkanique, plus tellurique. Remarquons, par exemple, à propos de Miljenko Jergović qu'il est souvent d'une vraie grossièreté dans ses articles où il n'hésite pas à insulter, éructer et envoyer des coups en dessous de la ceinture. Nous ne sommes pas sûr que tous ses articles répondent toujours à de hauts critères universels, mais peut-être que ce n'est pas son premier souci.*

Comme il a été dit plus haut les nouveaux acteurs sont différents. Bien entendu il s'agit d'un changement de génération. Nous ne pouvons pas nous lancer dans une analyse plus approfondie de ce nouvel intrus, car nous n'en avons pas les moyens, mais nous remarquons à propos de cette génération qu'elle ne cherche pas la confrontation directe et préfère utiliser les moyens de communication modernes de manière à être omniprésente, ce qui déroute les élites paysannes qui ne parviennent pas à les contrôler ni à les prendre en faute. Cela parce que les protestataires évitent tout geste trop agressif. C'est comme si chacune de leurs actions semblait mesurée, soigneusement calibrée, pour ne pas dépasser les bornes. Peut-être qu'une de leurs actions les plus "violentes" est celle de ce samedi où ils ont construit un petit muret devant la porte d'entrée du ministère de l'Aménagement du Territoire pour protester contre la construction de nouveaux murs juste en face des fenêtres de certains habitants de la rue Varšavska par la firme dont ils contestent le projet.

Rarement leurs initiatives vont au-delà d'une telle transgression de l'ordre établi. Comme autre exemple d'action "extrême" on pensera aux jeunes étudiants mécréants qui se sont introduits il y a quelques semaines dans la Cathédrale de Zagreb munis d'une petite banderole sur laquelle il était écrit "Que Dieu nous vienne en aide !" Ces étudiants n'étaient d'ailleurs pas vraiment entrés dans la cathédrale, faisant en sorte de ne pas déranger, et ils s'étaient contentés de se tenir à quelques mètres de l'entrée en fredonnant une chansonnette. Touchant ! S'ils étaient allés au-delà, sans doute que leur entreprise aurait été contre-productive, tant la société croate reste conservatrice et sous le joug des élites paysannes.

Pour le Balkanikum, qui transpire d'agressivité, ce pacifisme est certainement le trait distinctif le plus frappant de ce mouvement civique que nous voyons émerger. Tout est si bon enfant que nous avons souvent du mal à y croire. Toutefois, nous leur souhaitons bonne chance.

* autant pour le Balkanikum.

 

 

 


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