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Être ou ne pas être un disney (1)

Publié le 03 août 2010 par Zebrain

Dans cet article, paru en janvier 2002 dans le n°25 de Bifrost, Sylvie Denis analysait deux romans de Norman Spinrad, dont un alors inédit, sans savoir qu'elle traduirait un jour celui-ci…

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Quelques réflexions sur le rôle de la simulation dans Il est parmi nous et Bleue comme une orange de Norman Spinrad


Et si on essayait de sauver le monde ?
Pour des raisons qu'il serait bien trop long de rapporter ici, Il est parmi nous, roman écrit par Norman Spinrad avant Bleue comme une orange, est demeuré inédit en anglais comme en français.
Dommage.
Il est parmi nous n'est peut-être pas un livre de science-fiction au sens strict et absolu du terme. Il est très certainement quelque chose d'autre, peut-être même quelque chose de plus, en tout cas, une œuvre qui mérite autant d'être lue que quantité de pavés à épisodes qu'on nous sert ici et là à n'en plus finir...
L'histoire y est secondaire, au sens où elle ne repose pas sur une idée de SF éminemment nouvelle : un certain Ralf, acteur comique de son état, raconte à qui veut l'entendre qu'il vient du futur. Lequel est tout sauf radieux, la preuve : on ne sait plus quoi faire pour empêcher l'humanité d'achever sa course dans le dépotoir qu'est devenue la planète. Alors, pourquoi pas envoyer un comique dans le passé et utiliser la télévision pour véhiculer le message ? Ralf lui-même demeure un mystère, aussi bien pour le lecteur que pour les autres personnages du roman : Texas Jimmy Balaban, son agent, spécialiste en comiques de seconde zone, Amanda Robin, son « coach » New Age, et enfin Dexter Lampkin, l'auteur de science-fiction qui écrit des textes pour son émission.
Ce qui donne à ce roman son énergie, ce n'est pas tant le suspense — Ralph est-il cinglé ou non ? Est-il ou pas un envoyé du futur ? Foxy Loxy, ex-serveuse devenue droguée et SDF, est-elle vraiment possédée par une entité venue d'un futur où l'humanité n'a plus la moindre place, et qui est bien décidée à éliminer son sauveur ? Et d'ailleurs, peut-on vraiment sauver le monde grâce à une émission de télé ou à une convention de science-fiction ?
Cinq minutes de réflexion sur le titre alliées à la lecture de certaines pages du Tao Te King, sans oublier quelques souvenirs des Pionniers du chaos, suffisent pour conclure que le Centre — et donc Ralf — est Vide, mais que c'est pourtant lui qui fait tourner la Grande Roue.
En d'autres termes, ce qui importe avant tout à l'auteur c'est de mener une réflexion sur la science-fiction, sa place et son rôle en tant que littérature, son identité et celle de la culture de ceux pour qui elle est plus qu'un genre littéraire — les auteurs, mais aussi et surtout leurs fans et leurs étranges coutumes, à cause de qui, toujours selon l'auteur, en dépit de leurs meilleures intentions, la S-F demeure une sorte de mystère exotique pour le reste du monde littéraire, quand ce n'est pas pour le reste du monde tout court.
Dexter Lampkin est un écrivain de science-fiction qui a relativement bien réussi. Certes, il travaille pour Hollywood afin d’arrondir les fins de mois, mais dans l'ensemble, il n'a pas trop à se plaindre de sa carrière. Son seul grand échec s'intitule The Transformation, un roman de S-F dans lequel des savants inventent un personnage d'extraterrestre pour expliquer à l'humanité ce qu'elle doit faire pour ne pas se détruire au moment même où elle découvre les moyens de créer une merveilleuse civilisation multitechnoculturelle digne de rejoindre la Fédération Galactique. Hélas, The Transformation, loin d'avoir été l'œuvre marquante qu'il espérait, a été pour Dexter Lampkin un échec retentissant et une amère déception. En fait, la raison pour laquelle il saute sur l'occasion lorsqu'on lui propose d'écrire des textes pour le soi-disant comique du futur, c'est qu'il y voit une deuxième chance de faire passer le message qui n'a pas été reçu avec son roman.
Et c'est là que les choses deviennent à la fois amusantes et intéressantes.
Car si Dexter Lampkin, auteur de La Transformation, se réunit tous les mois avec un petit cercle d'amis et de fans de son livre, Norman Spinrad, lui, a écrit un article intitulé The Transformation Crisis, article dans lequel il est dit :
« En fin de compte, la prochaine étape de notre évolution, celle par laquelle nous devons passer pour traverser la Crise de Croissance (1) qui est la conséquence de tout ce qui s'est passé auparavant, n'est ni biologique, ni scientifique, ni technologique, ni même politique.
Nous devons atteindre le niveau de conscience morale et politique nécessaire pour que notre espèce soit viable à long terme. Et ce n'est pas un vœu pieux : c'est un fait inévitable, une conséquence logique de notre évolution. Car si nous n'y arrivons pas en tant qu'espèce, nous nous autodétruirons, ainsi que notre biosphère. Ceux qui y arriverons seront des survivants. Et il n'y en aura pas d'autres.
Et s'il est possible que nous développions dans le futur la technologie nécessaire à la création d'une civilisation Transformationelle stable et durable, le pouvoir de détruire notre espèce existe bel et bien, ici et maintenant.
Aussi ne pouvons-nous pas rejeter la responsabilité qui nous incombe, celle d'accomplir cette transformation morale et spirituelle, sur nos descendants.
C'est nous qui sommes la génération de la Crise de Croissance.
Soit on fait notre boulot, et on le fait bien — soit nous serons tous au chômage.
»
La Farce et le Zeitgeist
Qui dira, après cela, que la science-fiction est une littérature de joyeux plaisantins uniquement préoccupés de « shooter » de l'alien dans l'espace ?
Ce que montre Norman Spinrad avec le malheureux Dexter Lampkin et ses grandioses ambitions littéraires, messianiques et spirituelles, c'est que, contrairement à ce qu'on nous dit parfois, apprécier la S-F ne signifie pas qu'on « suspende son incrédulité », mais bien au contraire, que l'on croie — naïvement, bêtement peut-être — à un certain pouvoir de la technoscience de transformer nos existences, à un avenir radicalement différent et, ma foi, aussi couillon que cela puisse paraître, meilleur.
Il va sans dire, en tout cas lorsqu'on se souvient, sinon d'articles déjà fort anciens dans lesquels il parlait du fandom en termes moins que flatteurs, du moins de l'inévitable Jack Barron et l'éternité, des textes du recueil Other Americas, ou du Printemps Russe, que le portrait que donne Norman Spinrad de son alter-ego sauveur-de-l'humanité-par-la-S-F est gravé à l'acide. La satire est cruelle, la farce cosmique est souvent grinçante, surtout pour les fans de S-F, lesquels n'en méritent d'ailleurs peut-être pas autant (après tout, être gros et moche n'est tout de même pas un crime...) mais quiconque a mis les pieds dans une convention étatsunienne reconnaîtra qu'elle touche juste.
Autrement dit, que ces gens déguisés en monstres de l'espace et qui passent leur temps à produire des fanzines, à batailler sur internet des vertus de tel ou tel ouvrage et à se biturer régulièrement dans des hôtels tout en prétendant être l'élite intellectuelle secrète de la planète ne sont rien moins que pathétiques... et pourtant... quiconque a vu exploser Tchernobyl, fondre les calottes glaciaires, brûler les forêts tropicales et se développer ordinateurs, biotechnologies et manipulations génétiques, se dit qu'après tout, ils ont peut-être bien compris quelque chose à la marche du monde...
Rien que pour cela — l'autodérision poussée à l'extrême — les aventures sexuelles de Dexter Lampkin dans une convention de S-F valent leur pesant d'or — la farce aussi tendre que mordante, le portrait sans pitié du genre et de ceux qui le font, il me semble qu'il aurait été logique et juste que He Walked Among Us soit traduit dans notre beau pays où, depuis Proust il n'est plus, paraît-il, de Vraie Littérature qui ne réfléchisse sur elle-même et sur les conditions de son existence et plus de Véritable Auteur qui ne trempe sa plume dans l'encrier sans fond de son nombril — en oubliant qu'une œuvre n'est pas le résultat de la rencontre d'un auteur avec lui-même, ou avec l'idée qu'il se fait de la Littérature, mais plutôt celle d'un écrivain avec le zeitgeist, l'esprit du temps, l’âme de l'époque — et on dira ce qu'on voudra, l’âme de notre époque, ce ne sont pas les états d’âmes d'Untel ou d'Unetelle, c'est la vache folle, internet, les génocides à répétition, les OGM et le clonage.
On objectera que les lecteurs — et c'est bien normal — aiment qu'on leur raconte ce qui se passe en coulisse, que ce soit celles du showbiz, de la télé ou de l'édition. Je ne dis pas le contraire. Mais ils ne peuvent être que reconnaissants lorsque, ce faisant, l'auteur ne prend pas la pose requise pour l'attribution de tel ou tel prix, mais a au contraire le courage non seulement de se moquer de lui-même, de ses fantasmes, de ses écrits, de sa vie même, mais aussi d'exposer pourquoi il fait ce qu'il fait, et continue à le faire, malgré tout...
Mais je m'égare, et je sens par dessus mon épaule le regard du Rédac'Chef qui se rappelle tout à coup que je lui avait promis un article sur Bleue comme une orange, qui paraît ce mois-ci, et pas sur Il est parmi nous, qui n'a pas été publié (2)...
J'y viens. Ou plutôt, j'y suis.


Sylvie Denis


(1) Merci à Dominique Martel, à qui j'emprunte cette traduction.

(2) Sauf en Allemagne… et désormais en France.


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