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Obscurité (40)

Publié le 05 août 2010 par Feuilly

Où aller ? Telle était la question. La route qui s’ouvrait devant eux pouvait les mener n’importe où, ils le savaient. Mais dans l’immédiat, le plus urgent était de se rendre dans une banque pour vérifier la situation des comptes, car l’argent, qu’on le veuille ou non, c’est le nerf de la guerre. Pour ce faire, mieux valait aller dans une grande ville, où leur présence passerait pratiquement inaperçue. C’est que maintenant il convenait plus que jamais de rester discrets ! Mais il fallait une ville où ils ne séjourneraient pas, afin que la gendarmerie ne les localisât point à partir de l’endroit où ils auraient effectué un retrait d’argent. Ils roulèrent donc jusque Brive-la-Gaillarde, déjeunèrent sur le pouce dans le centre et se mirent à la recherche d’un distributeur automatique.

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C’est là que les ennuis commencèrent, quand la machine refusa obstinément de leur donner le moindre billet. Il fallut se rendre à l’intérieur de la banque afin de s’enquérir de ce qui se passait. Evidemment, les guichets étaient fermés l’après-midi, mais on pouvait demander un rendez-vous. Ils attendirent donc une petite heure dans ce temple de la finance, fait de marbre blanc et où régnait un froid sibérien à cause de l’air conditionné qui tournait au maximum. Enfin on les reçut. Enfin, on reçut la mère, car c’est à elle seule que l’employé cravaté qui avait fait son apparition avait fait un petit signe afin qu’elle le suivît. Les enfants restèrent donc dans la salle d’attente, tandis que leur mère disparaissait avec le banquier dans un ascenseur. Son bureau se trouvait dans les sous-sols, tout près des coffres. Il en ouvrit la porte et la fit entrer avec beaucoup d’obséquiosité. A vrai dire, il semblait trop poli pour être vraiment honnête. D’emblée, avec sa cravate et son costume impeccable, il lui fut tout de suite antipathique. On aurait dit une caricature du cadre dynamique BCBG, tout ce qu’elle détestait. Elle était d’autant plus sur ses gardes qu’il insistait un peu trop sur le caractère isolé de son bureau, le seul endroit de la banque où on n’était jamais dérangé, disait-il. Comme il accompagnait ses propos d’un petit sourire entendu, elle se montra la plus froide possible. On peut même dire qu’elle fut carrément glaciale, aussi glaciale que l’atmosphère qui régnait dans cette banque.

Ils s’assirent et elle exposa son problème. Après une rapide vérification sur l’ordinateur, il lui annonça sans ménagement que son compte avait été clôturé. Comme bonne nouvelle, il y avait mieux ! Comment était-ce possible ? Elle n’avait entrepris aucune démarche en ce sens… Nouvelle consultation à l’ordinateur et la réponse tomba, implacable : son mari avait clôturé leur compte commun et transféré les fonds vers un nouveau compte ouvert à son nom. Elle en resta abasourdie. Mais le petit banquier continuait, comme s’il prenait un malin plaisir à enfoncer davantage cette jeune dame qui se montrait si distante : le compte d’épargne commun avait lui aussi été clôturé et l’argent replacé ailleurs. Par contre, qu’elle se rassure, il lui restait le compte courant qui était à son nom à elle (mais sur lequel, malheureusement, il n’y avait que cinq euros) ainsi que son propre compte d’épargne, dont le montant était de cinq mille euros.

Ma foi, c’était mieux que rien et cela permettrait de tenir quelque temps. Mais ce n’était pas beaucoup non plus. Sans ressources, sans travail, avec deux enfants à sa charge et un procès à entamer, il était clair que les mois à venir allaient être difficiles et que des décisions devraient être prises. La tête lui tournait et pendant qu’elle réfléchissait, elle sentait le regard de l’employé qui la scrutait. Il se leva, vint vers elle et lui posa sur l’épaule une main qu’il voulait amicale. Elle ne devait pas s’en faire, tout s’arrangerait. Des problèmes de couples et des divorces, il en avait vu des centaines depuis qu’il faisait ce métier. Il y avait des solutions à tout. D’ailleurs, si elle se trouvait un peu démunie, là, dans l’instant, il pouvait lui proposer un prêt personnel tout à fait intéressant. En tant que cliente de la banque, le taux d’intérêt n’excèderait pas les sept pour cent et il se faisait fort, même si elle n’était pas une habituée de son agence de Brive, de ramener ce taux à du six pour cent. Elle le regarda, incrédule, n’y comprenant rien. Mais de l’endroit où il était placé, lui debout, elle assise, elle sentit son regard qui plongeait dans son décolleté, pourtant fort discret. Elle s’imagina, peut-être à tort, qu’il conditionnait ce rabais du taux d’intérêt à la manière dont elle se montrerait coopérante et elle en fut scandalisée. Et puis qu’avait-elle besoin d’un emprunt ? Il serait encore temps d’envisager la chose dans quelques mois si vraiment sa situation périclitait. En attendant cet homme profitait de son désarroi, au mieux pour lui fourguer un produit commercial qui allait enrichir sa banque, au pis pour obtenir d’elle certaines faveurs. Tout ce cirque la dégoûtait. En plus, elle était de méchante humeur après le coup bas que venait de lui faire son mari.

Elle se leva donc d’un bond, toisa l’employé, et lui ordonna de transférer le montant du compte d’épargne sur le compte courant et de lui remettre immédiatement cinq cents euros en liquide. Interloqué par sa réaction un peu vive, celui-ci s’exécuta sans rien dire. Puis il la raccompagna jusqu’à l’ascenseur et la laissa remonter seule. Au rez-de-chaussée, elle retrouva ses enfants, qui l’attendaient au milieu des marbres blancs, dans des fauteuils de cuir bien trop grands pour eux. Dès qu’ils sortirent, la chaleur extérieure leur parut soudain insupportable. Mais n’était-ce pas la vie elle-même, qui était insupportable ?

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Ils reprirent la voiture et se mirent à rouler. Sans réfléchir, la mère se dirigea vers Bergerac et sa Dordogne natale. Elle devait absolument prendre un avocat et défendre ses droits, à commencer par l’obtention de la garde des enfants. Mais avant cela, il était clair qu’il faudrait d’abord démêler cette affaire de soi-disant enlèvement. Elle se rendait de plus en plus compte qu’elle s’était mise là dans un drôle de pétrin, mais elle ne regrettait rien, car elle n’avait agi que dans l’intérêt de ses enfants. Certes il aurait fallu respecter les règles, mais respecte-t-on les règles quand on est dans le domaine affectif ? Et puis elle en avait assez de cette société où le moindre de ses faits et gestes était prévu par le Code civil. N’était-il donc pas possible de vivre selon son instinct ? Quand elle avait épousé son actuel mari (le précédant avait bien peu compté et n’était d’ailleurs pas resté longtemps, malgré la naissance de son premier enfant), à la Mairie comme à l’Eglise on lui avait lu ses obligations. Elle devrait aimer cet homme-là toute sa vie. C’était écrit dans la loi des hommes et dans la loi de Dieu. Mais comment pouvait-on aimer un homme toute une vie quand celui-ci devenait de plus en plus violent, quand il se mettait à boire et que les coups pleuvaient ? Depuis qu’elle était enfant on lui disait ce qu’elle devait faire : mets ta robe à fleurs, ne salis pas tes chaussettes blanches, rapporte de beaux points de l’école, ne dis pas de gros mots, ne joue pas avec la petite voisine, respecte les adultes, ne regarde pas les garçons, ne va pas au bal du village, nettoie ta chambre, aide ta mère, occupe-toi de ton petit frère, marie-toi à l’Eglise… Et puis voilà. Cela avait servi à quoi de respecter toutes ces directives ? A rien du tout sauf à lui empoisonner l’existence.

Elle avait toujours obéi, mais est-ce qu’on l’avait respectée, elle ? Est-ce qu’on avait tenu compte de ses désirs ? Abandonnée avec un enfant par un premier homme, frappée par le second, où était-elle la justice dont se targuait tant la société ? Ce n’était qu’un tas de foutaises, oui ! Et leur Dieu ? Ou est-ce qu’il était ce Dieu soi-disant si bon ? Pourquoi avait-il permis que ses enfants fussent battus ? Un prêtre lui avait dit un jour de prendre son mal en patience et d’accepter ce qui lui arrivait, de considérer tout cela comme une épreuve que la divinité lui envoyait. Plus tard, bien plus tard, elle serait sûrement récompensée et les méchants châtiés. D’ailleurs, c’était écrit dans ce grand livre qu’ils appelaient la Bible et qui contenait parait-il toute la sagesse du monde. Mais cela aussi ce n’étaient que des bêtises sans nom, un fatras de mensonges. Alors elle en avait eu assez d’attendre une vie meilleure qui ne viendrait jamais et elle avait finalement décidé de n’en faire qu’à sa tête et de suivre son instinct. Et c’est pour cela qu’elle se retrouvait sur les routes sans savoir où aller, avec deux enfants sur les bras, fort peu de ressources, et les gendarmes à ses trousses par-dessus le marché. Pour une fois qu’elle enfreignait les règles, qu’elle se moquait du Code civil, elle sentait que la société allait le lui faire payer bien cher. Mais elle n’abandonnerait pas, cela non ! Au moins une fois dans sa vie elle se serait comportée comme sa conscience lui avait dicté de se comporter et elle aurait agi selon son instinct et pour l’amour des siens.

Elle en était là de ses réflexions quand ils arrivèrent à Bergerac. Il était déjà plus de dix-neuf heures et ils se rendirent au camping municipal. Les deux petites tentes achetées autrefois dans une grande surface à Limoges allaient se révéler fort utiles. Les lampes à dynamo manuelle aussi. Dommage qu’il en manquait une, mais bon, on s’arrangerait… Les enfants étaient tout heureux d’installer leur petit campement et ils ne semblaient pas regretter la maison. Il faut dire qu’à cet âge on prend tout pour un jeu. La vie elle-même n’est-elle pas un jeu, finalement ? Un jeu de hasard, probablement. Certains gagnent, d’autres perdent… Un écrivain célèbre n’avait-il pas dit que la vie n’était même qu’un songe… Et il est vrai qu’ils avaient tous l’impression de rêver un peu, en grignotant, accroupis, la baguette au pâté qui avait refait son apparition au menu. La nuit commençait à tomber et on entendait le chant des cigales dans les arbres derrière le mur du camping. Il faisait plus chaud qu’à La Courtine et l’enfant expliqua à Pauline que c’était dû à la différence d’altitude et pas du tout au fait qu’ils étaient un peu plus au Sud, comme elle le croyait naïvement. Les lumières de la ville, jaunâtres, empêchaient de voir les étoiles. Personne n’osa le dire, mais le cri des chouettes manquait à tout le monde. La Creuse et sa campagne profonde étaient bien derrière eux.

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