Le livre de ma mère – Albert Cohen

Par Theoma

 

« Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance. »

La quatrième de couverture présente huit extraits d'avis élogieux d'auteurs et de journalistes. La première est de Marcel Pagnol « Un chef d'oeuvre : Le livre de ma mère. Un livre unique et qui durera. La plus belle histoire d'amour ». 

En entrant dans ce classique, on est surpris. Aucune mention ne précise qu'il s'agit d'une autobiographie. Pas même le style, et c'est encore une surprise. Le narrateur n'est pas le centre de son monde. Il est au contraire le spectateur du personnage principal, la mère de l'auteur.

Une femme dont la vie s'est construite autour de et pour son fils. Une femme simple, digne, qui, comme une amoureuse soumise, a passé son temps à guetté un geste, un regard de l'homme de sa vie, celui qu'elle a fait naître en elle.

Albert Cohen écrit pour faire revivre celle qu'il a aimé plus que tous et toutes les autres. Les mots sont emprunts de culpabilité, de regrets et d'une puissante volonté d'offrir à sa mère la place qu'elle mérite, celle qu'il aurait dû lui donner de son vivant.

La tristesse de l'auteur est palpable. Plus il écrit, plus il lui prolonge la vie. Pourtant, les mots ne suffisent pas à la lui rendre et de la frustration en découle. L'ambivalence de cet amour est continu. De la mère encombrante à la passion éclatante, de la démone à l'amante, leur amour est sensuel.

L'auteur ne se pardonne pas ses nombreuses démonstrations d'ingratitude face à cette mère sanctifiée presque canonisée. « Oh honte. Fils et filles, mauvaise engeance ». Pourtant, la vie est ainsi faite. Les enfants sont égoïstes et possèdent le vide de la méconnaissance En grandissant, en devenant à leur tour parents, ils accèdent parfois à un certain niveau de compréhension.

Les pages sont nostalgiques, mélancoliques et non larmoyantes. Les mots sont écrits dans le chagrin et la repentance et non dans l'amertume. Tendre, parfois dérangeant, presque incompréhensible pour un lecteur qui ne connait pas cet attachement, un hommage transperçant à la femme, à la mère et au lien qui l'unit à son fils. Et ce permanent regret de ne pas avoir assez dit à sa mère combien il l'aimait et combien il lui était reconnaissant.

« Les fils ne savent pas que leur mère est mortelle ».

Gallimard, 174 pages, 1974

L'extrait d'une femme attachante... Moïse ne skiait pas... 

« Et comment peux-tu aimer toute cette neige ? Quel plaisir de marcher sur ce bicarbonate qui te mouille les souliers ? Mon cœur tremble comme un petit oiseau quand je vois ces skis dans ta chambre. Ces skis sont des cornes du diable. Se mettre des yatagans au pieds, quelle folie ! Ne sais-tu pas que tous ces démons skieurs se cassent les jambes ? Ils aiment cela, ce sont des païens, des inconsidérés. Qu'ils se cassent les jambes si c'est leur plaisir, mais toi tu es un Cohen, de la race d'Aaron, le frère de Moïse notre maître. » Je lui rappelai alors que Moïse était allé sur le Mont Sinaï. Elle resta interloquée. Évidemment, le précédent était de taille. Elle réfléchit un instant, puis elle m'expliqua que le Sinaï n'était qu'une toute petite montagne, que d'ailleurs Moïse n'y était allé qu'une fois, et qu'au surplus il n'y était pas allé pour son plaisir mais pour y voir Dieu. »