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Rends-toi!

Par Chroniqueur
Rends-toi!
La vie m’a dévalisé. Elle m’a braqué et m’a dit:
- Haut les mains! Rends-toi! Tu es cerné, rien ne sert de résister.
Tout chancelant, je lui ai tendu mon porte-monnaie, mais elle s’est aussitôt écriée:
- Ah! Scélérat! Tu croyais t’en tirer à si bon compte! Mais tu ne m’auras pas comme ça!
- Mais alors, que voulez-vous, lui dis-je?
- Je veux que tu me rendes les êtres et les choses que tu retiens en otage!
Comme je peinais à comprendre elle prit par je ne sais quelle opération le contrôle de mon psychisme et se dirigea d’un pas déterminé vers une porte dont j’ignorais même l’existence. D’un coup de pioche très sûr, elle fit sauter le verrou rouillé et ‘ouvrit tout grand! Je vis s’échapper des visages, des mots, des lieux que je connaissais bien, des souvenirs, des questions et une foule d’autres choses qui m’appartenaient! Pris de panique, je hurlais:
- Mais qu’est-ce que vous faites?
La vie, tout occupée à faire sortir tout mon bazar, eut pitié de mon désarroi et me proposa de m’asseoir un instant. Elle vint s’installer près de moi et prit le temps de m’expliquer la raison du coup de force dont je fus la victime et le bénéficiaire involontaire. Je pense que ce qu’elle m’a dit va largement au-delà de ma petite personne pour pouvoir faire l’objet d’une chronique. Je transcris librement ce que j’en ai compris et je prie d’ores et déjà le lecteur de me pardonner si le propos n’est pas clair. La vie m’a révélé des choses qui dépassent mon entendement. Voici donc ce qu’elle me dit:
- Mais mon pauvre vieux, tu es au bord du gouffre! Tu es en train de te transformer en trou noir, et c’est toute ta vie qui y passe! Il serait bon que tu comprennes une chose: tu dois rendre les êtres et les choses à eux-mêmes. Tu dois les laisser vivre de leur liberté première si tu veux parvenir à entretenir une relation équitable avec eux. Rendre les êtres et les choses à eux-mêmes, c’est leur permettre d’être ce qu’ils sont, hors de toi. C’est pour cela que je suis là. Afin que tu ne te prives pas de leur présence. Parce qu’eux, bien entendu, n’ont pas besoin de toi pour exister. En faisant une incursion en toi aujourd’hui, je t’ai sauvé, car tu étais en train de devenir une prison surpeuplée de préjugés qui te paralysent. Tu as la trouille de moi. Il était urgent de te faire une saignée afin que tu te purges de cette masse nauséabonde de jugements qui obstruent ton bon sens. Tu t’es barricadé derrière des idées préconçues que tu t’es faites sur une réalité que tu n’as même pas pris le temps de découvrir. Tu ne tolères aucun écart avec les idées que tu te fais, mais tes interlocuteurs, eux, te doivent tous les égards et toutes les précautions. Ton intolérance te condamne, lentement, sûrement.
Heureusement, je m’en suis aperçu, et l’électrochoc que je viens de te donner devrait faire rapidement son effet. Tiens, d’ailleurs regarde, tu respires déjà plus amplement. Ca fait du bien, hein, de cesser de vouloir tout contrôler? Et tu vas bientôt découvrir que tu ne risques rien. Non seulement, tu seras déchargé d’un fardeau, mais en plus, tu te rendras compte que tu n’as pas à te protéger, car tu es déjà en sécurité. En rendant les êtres et les choses à eux-mêmes, tu te donnes le droit d’être libre, toi aussi, tu te délies des attentes improbables que tu avais envers eux. Cette juste distance entre toi et eux va te permettre de les aborder dans toute la fraîcheur du présent. Tu n’auras plus besoin de les posséder de crainte qu’ils ne t’échappent, car ils reviendront à toi d’eux-mêmes, sans craindre d’être capturés. Ils auront même du plaisir à revenir, car ils se sentiront bien auprès de toi. Tu sais, de nos jours c’est assez rare de se sentir accueilli pour ce qu’on est. Les gens doivent absolument t’étiqueter, te placer dans la bonne case, le bon tiroir. C’est leur manière de neutraliser la différence. Une fois que tu es catégorisé, ils peuvent te classer dans leurs archives. Et c’est ainsi qu’on finit par prendre la poussière, même dans le coeur de ceux qui nous sont proches. Ils se disent:
- Ah, oui, c’est lui.
Et ce “lui”, ce n’est plus personne, en tout cas pas un être qui évolue, change. Il est pétrifié par des regards qui ne l’actualisent plus, refusant de le voir en travail, capable de métamorphoses et de transformations. Et puis ce serait un effort trop conséquent de s’adapter à cet autre en devenir, cela pourrait éveiller des choses, alors on le fossilise. Pas étonnant qu’il faille un caractère bien forgé pour traverser cet océan d’indifférence et se singulariser: la pression est immense. Ce dont on ne se rend pas compte, c’est qu’en désamorçant l’altérité d’autrui, on finit cloîtré en soi, inatteignable. Dans un premier temps, on se félicite de ce calme retrouvé. Puis, on finit par désirer que quelqu’un vienne sonner à notre porte, ce serait une belle surprise. Mais personne ne vient. Notre intérieur exhale une odeur de marais fétide, si bien qu’aucune bonne âme ne s’y aventure plus.”
Ceci étant dit, la vie finit de faire le ménage et me répéta encore, avant de s’en aller:
- Rendre les choses et les êtres à eux-mêmes! Si tu ne devais retenir qu’une chose de notre rencontre, c’est celle-ci. Finis les braquages d’altérité. Chaque fois que tu te sentiras des pulsions réductrices et assimilatrices, chaque fois que tu seras dérangé par ce qui vit hors de toi et que tu voudras le flinguer psychiquement pour qu’il ne t’incommode plus, rends-toi! Abandonne le combat, tu as perdu d’avance, tu es beaucoup trop petit pour lutter contre moi, avec tes petites rationalisations mesquines. Abdique, accepte d’être perdant sur ce coup-ci. Il n’y a rien à expliquer, il ne s’agit pas de trouver de bonnes raisons, il n’y en a pas. Fais le plus de silence possible en toi, afin qu’à travers une fleur, un sourire, une pauvre poubelle magnifiée par un rayon de soleil, je puisse te parler. Clos tes lèvres, oui, celle-ci aussi, mais surtout tes oreilles qui commentent toujours ce qu’elles entendent et tes yeux qui les déforment. Cette fleur à des choses à te dire qui viendront se formuler au plus profond de toi pour éclore en émotions et en pensées, si tu admets que tu n’es pas le maître à bord, mais serviteur, toujours serviteur, laisse la première place à celui qui vient, mets-toi un peu de côté, cesse d’empiler quarante-six chaises pour trôner. Redescends parmi ce qui t’entoure. D’ailleurs, j’ai cru m’apercevoir que tu avais la béguin pour une certaine demoiselle. Alors, puisses-tu la rendre à elle-même, c’est-à-dire percevoir tout ce qu’elle va t’apporter d’inédit, qui va bien au-delà de ce que tu imagines, si tu lui permets de t’augmenter au lieu de la réduire, si tu évites de l’assimiler trop, trop vite, mais que tu laisses rayonner sa présence singulière et que souvent, à ses côtés ou en pensant à elle, tu t’efforces de la désirer le plus libre possible, pour qu’elle te surprenne sans cesse d’être tout simplement elle, que tu la mettes à juste distance, un tout petit peu plus loin de toi, pas trop, mais juste assez pour qu’elle ne cesse de te ravir par la merveille de sa différence.
Allez, je te rends la main! Courage!
Image - Burt Lancaster dans The birdman of Alcatraz.

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