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2007, annus sarkozis

Publié le 31 décembre 2007 par Roman Bernard
Time a préféré choisir Vladimir Poutine comme « Person of the Year », ce qui se justifie par l'importance acquise par le président russe sur la scène internationale, pour un blog français, la personnalité de l'année, qu'on l'abhorre ou qu'on le révère, qu'on le dédaigne ou qu'on s'en amuse (un quart de chacun de ces sentiments en ce qui me concerne), ne peut être que Nicolas Sarkozy : il a marqué l'année politique et médiatique française, de la Porte de Versailles, le 14 janvier, où il a été investi par les militants du parti libéral-conservateur comme candidat à l'élection présidentielle, jusqu'aux sables d'Egypte, où il a mêlé vie sentimentale et politique internationale, dans un style qu'on ne peut, faute de mieux, définir que comme purement sarkozyen. Il convenait donc, au crépuscule d'une année dont on ne mesure pas encore bien l'importance pour l'avenir de la France, de s'attacher à retracer, en un récit personnel, l'année 2007, annus sarkozis par excellence.
Il semble évident de dire que le destin de la France et celui de Nicolas Sarkozy se sont confondus cette année. Si l'on faisait un « nuage de tags » général des médias et blogs français, on verrait apparaître, surdimensionnés, les mots « France », « Sarkozy » et « Nicolas », ne laissant que peu de visibilité aux « Royal », « Ségolène », « Bayrou », « François », « Parti socialiste » et autre « MoDem ».
Mais puisque, ce que notre nouveau président de la République semble ignorer, la présence médiatique ne fait pas tout, intéressons-nous aux péripéties de l'élection de Nicolas Sarkozy à la magistrature suprême. La difficulté, quand on fait oeuvre d'historien, même du temps présent, est de se laisser influencer par les derniers événements. C'est un travers auxquels peu de journalistes, obsédés par la dernière info, échappent, et ceux de Time, pour y revenir une dernière fois, ont probablement été influencés par le mois de décembre triomphal du maître du Kremlin.
On pourrait considérer, du fait de l'ampleur du résultat du 6 mai dernier (6 points d'écart, soit plus de deux millions de voix de différence avec la candidate socialiste), que l'élection de Sarkozy a constitué une formalité. En fait, si l'on se replace un an en arrière, on se souviendra, sondages de l'époque aidant, que le face-à-face entre un ministre de l'Intérieur associé au mauvais bilan de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin -qui ne l'ont d'ailleurs guère aidé à être élu-, usé par cinq années de surexposition médiatique -arme à double tranchant dont il abusa-, et une « Madonne des sondages » en plein essor, galvanisée par son triomphe face au classique mitterrandien Laurent Fabius et au moderne social-démocrate Dominique Strauss-Kahn lors de l'investiture socialiste, s'annonçait très indécis.
C'est à partir de janvier -et cela explique l'importance de l'année 2007 pour lui- que Nicolas Sarkozy a gagné l'élection, au moment précis où il a troqué son costume balladurien, orléaniste, mi-libéral mi-conservateur, dans lequel il avait paru si engoncé à Bercy en 2004, pour celui du tribun bonapartiste, n'hésitant pas à annexer le national et le social, jusque-là chasses gardées du Front national et du Parti socialiste. Alors que Ségolène Royal, lancée par sa victoire picto-charentaise de 2004, puis propulsée par la crise de leadership issue de la scission du PS lors du référendum européen raté de 2005, donnait le ton de la campagne jusqu'à la fin de l'année 2006 -même lorsqu'elle commettait ses trop fameuses « bourdes orientales »-, le thème de la concorde nationale, poussé par Henri Guaino et exploité par le candidat Sarkozy début 2007, a donné à ce dernier la main jusqu'à sa confortable élection à la tête de l'Etat. Dès le mois de janvier, tous les sondages donnaient Sarkozy en tête au premier tour et vainqueur au second. Même l'ascension de François Bayrou dans les sondages, lui qui menait également une campagne que l'on peut qualifier de bonapartiste, mais qui refusait, au contraire de la très patriote Ségolène Royal, de s'immiscer dans la querelle de l'hymne et du drapeau qui devait déterminer l'issue générale du vote, ne devait pas contester la suprématie de Nicolas Sarkozy. En fait, le phénomène François Bayrou, aux mois de février et mars surtout, a davantage profité des errements de la campagne de Ségolène Royal, essouflée par le tempo sarkozyen et en panne d'idées nouvelles, qu'il n'a réellement inquiété l'hôte de l'Elysée à venir.
Quant à Jean-Marie Le Pen, si le souvenir du 21 avril 2002 tourmentait encore les consciences des états-majors politiques, des salles de rédaction et surtout des instituts de sondages, la récupération de ses rares bonnes idées par Nicolas Sarkozy, concernant l'identité nationale, lui avait déjà assuré un profitable transfert de voix frontistes en sa faveur. Si certains, à gauche, s'en sont indignés, je n'y vois que des motifs de satisfaction : contrairement à Mitterrand, à Chirac et à Jospin, Sarkozy a su faire chuter le leader d'extrême-droite -puis son parti aux élections législatives subséquentes-, qui souillaient depuis 25 ans par leurs outrances les thèmes, éminemment respectables, de la nation et de la patrie.
Il a su ramener à la République les brebis égarées du populisme, et le Parti socialiste, conscient qu'il doit réaliser l'« union de la gauche » s'il veut revenir au pouvoir, serait bien inspiré d'en faire autant avec les électeurs de la LCR, dont les idées ne sont guère moins dangereuses que celles du Front national. Le PS doit aussi pouvoir convaincre ces citoyens désespérés.
22 avril, Sarkozy est en tête du premier tour avec 31 % des suffrages et une réserve de voix qui, avec les 10 % de Jean-Marie Le Pen, les 2 % de Philippe de Villiers et la moitié des 18 % de François Bayrou, le place en position très favorable pour le second. Deux semaines plus tard, après un débat d'entre-deux-tours raté mais où il a nettement dominé son inexpérimentée adversaire, il est élu, par un score large mais qui, du fait de la manifeste différence de compétence entre les deux candidats, m'a semblé un peu court. Il faut dire que, si certains blogueurs comme Cratyle accusent primairement les journalistes, majoritairement de gauche, d'être sarkozystes, le candidat de l'UMP a subi une campagne de diabolisation qui m'est apparue comme la contrepartie de l'auto-promotion permanente qu'il opère dans tous les médias depuis son arrivée Place Beauvau, en 2002. Ceux qui croient, parce que les patrons de presse dont de droite et sarkozystes, que les contenus de leurs médias le sont automatiquement, méconnaissent la nature humaine, et en particulier journalistique, que je connais bien : il n'y a rien de pire pour un journaliste que d'être suspecté de complaisance à l'égard du politique.
Certains journalistes français emploient ainsi un zèle admirable à s'opposer au pouvoir alors que, sur le plan économique notamment, ils sont en partie d'accord avec lui. L'anti-sarkozysme affiché des journalistes français a donc, c'est mon postulat, empêché une victoire écrasante de Nicolas Sarkozy. Il a aussi évité, en jouant sur le fantasme de la « vague bleue » aux élections législatives, une trop large majorité UMP, consolidant ainsi une opposition socialiste qui ne l'avait pas méritée par la consistance de ses propositions lors de la campagne législative. Et qui, du reste, n'en a guère profité depuis juin pour proposer une réelle alternative à la politique menée tambour battant par le gouvernement Fillon.
17 juin, le triomphe est total, Sarkozy est légitime -contrairement à Chirac en 2002 qui n'était que le candidat de l'anti-lepénisme-, il dispose d'une nette majorité à l'Assemblée nationale et le gouvernement qu'il a nommé lui est soumis et dévoué.
La question centrale, dès lors, est de se demander ce qu'il a fait de ce triomphe. L'ouverture ? Pourquoi avoir voulu tuer un Parti socialiste déjà mort ? N'était-il pas plus urgent de conduire les réformes dont il avait martelé qu'elles étaient indispensables ? On peut objecter que cette main tendue au centre et à la gauche avait pour but d'asseoir l'autorité du gouvernement, avant d'entamer la périlleuse marche des réformes. On a pu constater, cependant, que les syndicats étudiants et de salariés ont été peu sensibles à la présence de personnalités de gauche dans le gouvernement. Leurs revendications, qui avaient pour objet de vider les réformes annoncées de leur substance, n'étaient pas moins radicales que s'il s'était agi d'un pur gouvernement de droite. Et si, médiatiquement et officiellement, Sarkozy a gagné les bras de fer de la réforme de l'Université, du service minimum et de la réforme des régimes spéciaux de retraite, ce qui lui permettait de sauver la face aux yeux de son camp, assez vite inquiet de la volonté réformatrice de son champion, il a dû, au passage, abandonner l'indispensable sélection à l'entrée de l'Université, concéder une loi sur le service minimum inapplicable et consentir à ce que les aménagements probables de la réforme des régimes spéciaux soient plus importants que les économies qu'elle devrait permettre. Sarkozy, en la matière, a préféré la communication à l'action, et a largement feint de mener des réformes plutôt bâclées.
La « rupture » sarkozyenne s'est assez vite muée en une classique continuité mitterrando-chiraquienne. Il est, certes, encore trop tôt pour juger du bilan de Nicolas Sarkozy et de la réalité des réformes déjà opérées. Mais il n'est pas sûr que les opérations de diversion sur la scène internationale, avec les infirmières bulgares, les membres de l'Arche de Zoé ou Ingrid Betancourt, suffisent à faire oublier l'inconsistance des actions entreprises. Surtout si les « coups » médiatiques de Sarkozy consistent à afficher une complaisance coupable à l'égard de dictateurs tels que Mouammar Kadhafi.
Les affaires de coeur du chef de l'Etat, du reste, ne pourront masquer bien longtemps aux Français l'état de leur pays, que Sarkozy avait décrits en termes apocalyptiques lors de la campagne avant de les tempérer prodigieusement une fois au pouvoir. Puisque notre pays, dont l'histoire est une succession de cycles d'inexplicables déclins et de spectaculaires sursauts, fonctionne surtout grâce au moteur de « l'homme providentiel », croyance que le bonapartiste que je suis a faite sienne, on peut d'ores et déjà affirmer, après sept mois de sarkozysme, ce que je redoutais dès le mois d'août : la France au Bois Dormant attend toujours son Prince Charmant. Mais, puisque les changements d'année dont propices aux indulgences et aux résolutions, je serais donc indulgent envers notre président en espérant qu'il sera résolu, en 2008, à ne plus perdre davantage de temps dans la conduite des réformes. Sans quoi sa crédibilité de rénovateur de la France s'en trouvera gravement obérée, et avec elle la chance que la France, société immobile depuis un quart de siècle, embrasse enfin la modernité.
Bonne année 2008 à toutes et à tous !
Roman B.

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