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Biarritz s’en paie encore une tranche.

Publié le 03 octobre 2010 par Vinz

Chronique d’une rencontre entre deux villes, dans un département qui voit le rugby changer et le changer.

A l’instar des laboratoires Fabre à Castres, la start-up Cap Gemini permettra au Biarritz Olympique de prendre avec succès le virage du professionnalisme et de s’imposer sur la scène nationale comme jamais auparavant de manière pérenne. Là où le joueur avait échoué malgré son talent, le président, l’homme d’affaire Serge Blanco connaîtra un grand succès avec son club de toujours. Ainsi, à la croisée des chemins entre le rugby amateur et les grands clubs espérés par certains pour le futur, Biarritz représentera entre 2000 et 2008, par sa modernité contrastant avec l’attentisme et la gestion à la papa de ses voisins du département (aviron bayonnais et section paloise), le rugby des Pyrénées-Atlantiques mais sans jamais vraiment l’incarner.

le plus beau département de France sétale entre océan et montagnes.

le plus beau département de France s'étale entre océan et montagnes.

Biarritz l’impératrice, petit port de pêche gascon qui se transforme à la fin du 19ème siècle quand l’aristocratie russe le découvre, l’urbanise et le phagocyte. Superbe et majestueuse mais aussi hautaine et volée aux locaux qui ne l’habitent plus que dans ses quartiers secrets et populaires de la Négresse, un nom qui en dit long sur l’écart de considération entre les deux populations de la ville.

Biarritz dont le club se fabrique une équipe non pas seulement en sortant des joueurs du cheptel local, suivant la tradition départementale, mais aussi en faisant venir des rugbymen de haut niveau comme on le fait dans les véritables structure professionnelles.

Champion en 35 et 39, le club réussit sa métamorphose et gagne à nouveau le Brennus en 2002, 2005 et 2006.

Champion en 35 et 39, le club réussit sa métamorphose et gagne à nouveau le Brennus en 2002, 2005 et 2006.

Curieuse métaphore de sa transformation du 19ème, la cité bénéficie de son image et de son aura pour se mettre au sommet en faisant fi de la pesante tradition besogneuse pour utiliser les techniques modernes et judicieuses qui la font passer dans la dimension supérieure.

Pau la béarnaise, préfecture bourgeoise mais capitale rurale, m’as-tu-vu mais fière de sa béarnitude, contradictoire, ne verra pas son club ressurgir de la bourbe où il s’épuise entre fausses valeurs et vraies réalités économiques. Et nous voila, nous autres béarnais, contraints de regarder vers l’ouest pour apercevoir au loin les luttes du top 14.

En effet, depuis le départ, faute de soutien économique suffisant, des joueurs de la section qui jouaient les demis du championnat dans la deuxième moitié des années 90, comme Bernat-Salles (devenu Begnat-Salles), Brusque puis Harinordoquy et Traille, nombre de béarnais ont suivi avec intérêt les performances du BO, extension moderne du rugby local.

Seule l’irréprochable classe des Betsen ou Dusautoir, l’authenticité des Gonzalez, Milhères ou Bidabé, la fraîcheur du sprinter N’Gwenya, font oublier les détestables Roumat, Thion ou autre Yachvili. Les anciens joyaux de la couronne deviennent des mercenaires surévalués.

Les palois ne feront les 125 km qui les séparent de leur voisine balnéaire que pour la villégiature et le goût du rugby de haut-niveau mais sans jamais en assumer l’identité. Retrouvant par réaction une ruralité pourtant largement oubliée quand la brillance était de leur côté.

Mais comme rien dans ce département bipolaire, montagneux et océanique, basque et béarnais, ne peut se faire dans l’unicité,

des abîmes,

de l’oubli,

ressurgit l’aviron.

champion en 13, 34 et 43 et 4 fois finaliste malheureux, la dernière fois en 82, laviron est un club emblématique du rugby français.

champion en 13, 34 (face à Biarritz en finale) et 43 et 4 fois finaliste malheureux, la dernière fois en 82, l'aviron est un club emblématique du rugby français.

Bayonne l’industrielle, développée par le commerce au nom duquel on détourna l’Adour pour qu’il se jette dans l’océan plus près des montagnes et plus éloigné des bourbeuses Landes de Gascogne. Peuplée de basques venus de l’intérieur pour ses usines, elle s’opposera toujours de part son essence de capitale économique dépourvue de tourisme à sa voisine élégante et altière.

Beaucoup des basques de Basse Navarre, Soule et Labour, de Mauléon à Hasparren, de Saint Jean Pied-de-port à Baïgorry ne goûtent que très peu le drapeau basque dont se revêtent les biarrots. En effet, soucieux de récupérer une passion en incarnant un pays basque absent des luttes pour le Brennus depuis longtemps, le B.O. se parera d’un maillot reprenant le drapeau basque, marketing et merchandising évidemment mais aussi tentative de récupération d’un peuple fier et entêté.

Malheureusement pour les biarrots, trop fier pour rejoindre la ville qui l’a si naturellement dédaigné pendant si longtemps. Les tentatives du toujours très populaire Serge Blanco ni feront rien, son appropriation du drapeau basque n’engendrera qu’une chose : l’adhésion massive du peuple basque aux couleurs bleue et blanche du voisin et ennemi héréditaire.

L’aviron a un soutien populaire franc et massif qui ne nécessite aucun symbole identitaire accolé. Le pays basque lui appartient. Les fêtes de Bayonne sont l’étendard de cet élan qui rassemble les basques et au-delà, dans une culture populaire, simple et ancestrale.

Les hymnes des deux clubs en sont la cruelle représentation. Biarritz a puisé dans la fibre locale de la plus mauvaise des manières en faisant appel au chanteur basque, le totalement has been Michel Etcheverry, pour son effrayant « Aupa B.O. » le malfaiteur avait déjà commis un hymne pour l’Elan béarnais « Allez l’Elan béarnais ! » et le fameux laxatif « rugby tu es l’école de la vie », pas d’utilisation prolongée sans avis médical.

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De son côté, l’aviron a su trouver dans la culture populaire un air déjà connu de tous, le vino griego sur lequel des paroles sont plaquées certes mais la différence est notable. L’une est une véritable chanson appréciée de tous sans référence particulière au pays basque mais souvent entendue dans les fêtes, l’autre un ersatz qui tente de manière artificielle de récupérer l’identité de l’Euskadi mais sur une horreur de chanson. Malheureusement pour les biarrots (encore), les basques aiment chanter.

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C’est dans cet élan populaire naturel que s’inscrit le retour de l’aviron, club réputé surtout pour la rudesse de ses avants, pour des valeurs de combat (allez-y poussez, poussez les avants de Bayonne). Le club a bien appris de son voisin les leçons du professionnalisme et sur les mêmes bases se reconstruira patiemment en pro D2 puis en élite en employant les mêmes méthodes mais sans en donner l’impression. Alors que les transferts, investissements sont comparables, l’une trimbale ses casseroles d’équipe bourgeoise et mercenaire quand l’autre est reconnue comme émergeant du terroir et représentant les valeurs locales.

Comme toutes les équipes évoluant dans un espace aussi exigu (6 km séparent les deux villes qui se partagent le même tissu économique) les rumeurs, idées, serpent de mer de la fusion s’entendent toujours vaguement mais nul n’est besoin d’en ajouter pour comprendre que cette idée écorche les oreilles des supporters des clubs de la côte basque.

C’est dans ce contexte local que s’inscrit le derby basque, suprématie cantonale en jeu.

L’an passé c’est un cinglant 15-0 que les ciel et blanc dans la tourmente encaissèrent sur leur pelouse de Jean Dauger face à des biarrots intermittents du rugby qui s’étaient ressaisis pour l’occasion. Une finale de H cup pour l’un et un début de saison réussi pour l’autre plus tard, nous voici de nouveau sur le stade des bords de Nive pour un duel plus au sommet qu’on ne l’aurait cru l’an passé.

le siège du club bayonnais, au pied des remparts, devant la Nive. Au fond, les flèches de la cathédrale Saint Esprit.

le siège du club bayonnais, au pied des remparts, devant la Nive. Au fond, les flèches de la cathédrale Saint Esprit.

Les biarrots veulent prouver qu’ils sont toujours la grande équipe du coin, la seule capable de lutter d’égal à égal avec les ténors du championnat même s’ils semblent s’en éloigner, à l’instar du stade français. Deux clubs qui ont connu une émergence presque similaire, presque en même temps et qui doivent lutter pour maintenir leur place dans le gotha face à l’émergence d’une nouvelle concurrence à commencer par celle à leur porte.

Les bayonnais veulent s’affirmer comme une puissance montante du rugby hexagonal, sans en avoir encore les moyens en terme d’effectif. Leur début prometteur de championnat les autorise enfin à rêver d’un classement local différent.

Comme c’est l’aviron qui évolue à domicile l’essentiel des 17 000 personnes est donc paré de ses couleurs mais de ci de là, on aperçoit des touches de rouge. Non pas rassemblés pour faire corps mais mélangés au reste du public.

Les deux mascottes des clubs illustreront cette proximité en dansant un slow pendant l’avant match. Le speaker rappelant l’évidence : « ce n’est que du sport. »

Baigné de l’azur et blanc des tribunes répondant comme un frère d’armes aux gracieux nuages qui parsèment le ciel d’octobre sur la côte basque, au-dessus d’un pré vert comme la corniche, on deviendrait presque à son tour environ bayonnais.

à gauche et en haut, le public, à droite le terrain de rugby.

à gauche et en haut, le public, à droite le terrain de rugby.

Mais presque seulement, il ne faut pas exagérer, les uniformes, les hymnes ne font pas partie de l’inculture qui m’habite alors j’écoute, j‘hume, je ressens les vibrations du peuple basque rassemblé pour cet affrontement ancestral entre voisins sans prendre parti surtout que l’essentiel est ailleurs.

les tifos sont aussi une tradition dans les stades de rugby.

les tifos sont aussi une tradition dans les stades de rugby.

Aujourd’hui j’emmène Pierrot (mon vieux père) au stade, ce qu’il n’a pas fait depuis très longtemps. C’est donc un moment un peu sacré fait d’anecdotes, de connivence, de souvenirs, de réminiscences.

-« Tu sais que papi venait voir des matchs ici ? (je ne savais pas, ça fait un bout, surtout à l’époque) un ami de Bayonne qui chassait vers chez nous et qui dormait à la maison à cette occasion venait le chercher à Navarrenx parce qu’il avait une voiture et ils regardaient le match depuis sa cuisine qui donnait sur le terrain, depuis un immeuble qui est derrière la nouvelle tribune Afflelou. C’était la fête parce qu’il n’y avait pas encore la télévision et le lendemain au retour, il nous racontait. Une fois il m’a emmené. »

Le coup d’envoi est donné, le match est fermé comme un derby, le jeune (19 ans) ouvreur biarrot Jean-Pascal Barraque n’est pas dans un grand jour, sûrement un peu tétanisé par le contexte de ce derby, il dilapide une à une les munitions du B.O. qui lui passent par les mains et surtout les pieds. Un coup d’envoi en ballon mort, un autre en touche, un renvoi au 22 contré, un drop manqué. Il ne permet pas à son équipe de se sortir de la pression bayonnaise. Les deux équipes font jeu égal mais les opportunités sont forcément mieux exploitées par les locaux qui marquent le premier essai suite à une belle action dans l’axe conclue plein centre sur une erreur de placement grossière de la pourtant très hermétique défense des rouges et blancs. A noter que 4 drops sont manqués dans cette première mi-temps, 3 du côté bayonnais. Ce sont beaucoup de points laissés en route. 13 à 6 à la mi-temps en faveur de l’aviron.

Côté biarrot, le Viking Erik Lund fait forte impression par son abattage et son travail en touche. Le capitaine Imanol Harinordoquy n’est pas en reste avec de nombreux placages puissants mettant en évidence qu’il est un joueur d’une classe supérieure aux affrontements domestique de notre championnat. Dimitri Yachvili fait preuve d’une tranquille assurance au pied qui rassure ses coéquipiers et inquiète les spectateurs.

De l’autre côté, le capitaine Julien Puricelli apporte quelques solutions en touche avec son mètre quatre-vingt-seize tout en dynamisant le jeu au près. Le puissant ailier Yohan Huget (1,90 m, 95 kg) fait mal à chaque percussion vers l’intérieur et Benjamin Boyet pourtant si métronomique d’habitude laisse passer des points par des drops même s’il réussit ses tentatives de pénalité et gère bien le jeu.

-« J’aurais aimé jouer avec les règles d’aujourd’hui, les 10 doivent beaucoup attaquer la ligne. Quand je jouais, je devais surtout passer sur un pas, c’était un peu frustrant. Skrela a vraiment progressé sur ce plan là, il fixe l’attention de la défense, alors qu’il évoluait à l’ancienne comme un passe ballon il y a peu. Toulouse lui a fait du bien. En club on récitait les combinaisons. Je m’éclatais plus en universitaire où on ne se connaissait pas rugbystiquement et où il fallait sauter sur les opportunités, jouer au flair. »

A la reprise, Julien Peyrelongue a remplacé son jeune concurrent et on espère que le jeu va s’ouvrir un peu. Pour ça, il faudrait qu’une équipe prenne le large pour que l’autre soit obligée de se mettre à jouer.

Malheureusement, Bayonne pégaye son rugby et ne parvient plus à jouer chez l’adversaire. Biarritz reprend confiance et revient fort dans le combat. Petit à petit les touches, les mêlées ne tournent plus que dans un sens. La domination des avants biarrots ne laisse plus de doutes quand au scénario du match. L’avance bayonnaise fond comme neige sur la plage avec un essai de Yachvili au bout d’un long mouvement biarrot fait de jeu au près de ses avants, exercice dans lequel ils excellent. Après deux mêlées subies, le pack de Bayonne a une réaction d’orgueil, un baroud d’honneur et plie son opposant pour gagner une pénalité. Elle amènera les derniers points de l’équipe, Boyer porte le score à 19-13.

L’ultime coup dur intervient avec les sorties successives de l’invisible Rémy Martin, qui reste malgré son manque d’impact un leader de combat, du bouillant Puricelli qui tenait à bout de bras la résistance en touche et du prépondérant Boyer (sur K.O.). Yachvili poursuit son sans faute et ramène les siens à 3 points au planchot.

Une pénalité peut permettre aux bayonnais de faire un nouvel écart de 6 points mais Boyer est sorti et les supporters bayonnais qui m’entourent sont très inquiets. Ils insistent « celle-là elle n’est pas encore passée ». A leur grand désespoir, ils ont raison et la marche en avant des biarrots se poursuit.

A quelques minutes du coup de sifflet final, le score est de 19 partout suite à une nouvelle pénalité réussie par le demi de mêlée international et les regards sont très tendus. Tout le monde est d’accord, les ciels et blancs s’en sortent très bien.

L’inexorable survient à la 75ème, d’un ultime coup de pied, les biarrots prennent le score et le gardent.

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Quand je fais remarquer que le scénario paraissait écrit, Pierrot me répond :

-« Yachvili réussit tout, les bayonnais manquent douze points au pied dans le match mais ne perdent que de trois. Bayonne était dominé dans tous les secteurs mais aurait pu gagner à l’aise avec de la réussite. »

C’est pas faux.

-« Quand on a été champion de France en 74, contre Grenade sur l’Adour en 8èmes, un drop tape la barre, le poteau, encore la barre et retombe dans les bras de notre arrière qui tape en touche, fin du match, on gagne 12-11. A quoi ça tient… »

Les spectateurs rentrent dépités. Les biarrots exultent et paradent. C’est le lot des vainqueurs et personne ne leur conteste. Les supporters bayonnais baissent la tête quand ils passent à côté de leurs voisins rouges de bonheur. Sur le chemin du retour, on passe à côté du siège du club local, c’est bourré à craquer, de la musique dégouline des fenêtres à fond de train. La bière coulera quand même, la nuit sera longue quand même. L’essentiel est ailleurs, ce n’est que du sport.

Retour à la maison, on ouvre un Pessac Léognan en dégustant une tranche de jambon (de Bayonne évidemment) avec du fromage du pays, on parle d’autre chose. La prochaine fois, on ira au basket.


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